RAPHAËLE BOUCHET
RENCONTRE - Dans «Lila, Lila», l'écrivain alémanique narre l'imposture infernale d'un garçon de café devenu écrivain. Avant-goût mardi à Genève.
Difficile de croire que l'on a devant soi «la» star des romanciers suisses. Martin Suter, teint hâlé et cheveux gominés, a plutôt l'allure d'un golden boy tiré à quatre épingles. Pourtant, depuis bientôt dix ans, le discret Zurichois fascine des milliers de lecteurs: ses thrillers, palpitants et sans fioritures, sondent méticuleusement les dédales peu reluisants de l'âme humaine. A l'instar de son dernier-né, Lila, Lila, dont la traduction française paraît la semaine prochaine aux Editions Bourgois. Il y a quelques jours, le quinquagénaire faisait une courte escale à Bâle, Foire du livre oblige. L'occasion rêvée de lui arracher quelques confidences pudiques dans l'ambiance feutrée d'un cinq étoiles de la place.
D'entrée, il s'inquiète: l'intrigue de Lila, Lila aura-t-elle l'heur de plaire aux francophones? C'est que Suter y dépeint les dérapages de David Kern, serveur dans un bar branché, qui, par amour pour une belle, se fait passer pour l'auteur d'un prodigieux manuscrit. S'ensuit la lente descente aux enfers de cet escroc d'un nouveau genre, entre duperie manipulatrice et dépit amoureux. «Le business éditorial, les lectures publiques qu'effectuent les écrivains à la sortie d'un livre, tout ça participe d'une culture essentiellement germanique», prévient l'écrivain. Qu'il se rassure cependant. La fable captive, qui passe au crible de la satire les injustices d'une société cynique et hypocrite. A vérifier mardi soir au Théâtre Saint-Gervais, à Genève, où il lira quelques extraits du roman. (1)
AMOUREUX DES HISTOIRES
Installé dans un moelleux fauteuil, Martin Suter évoque son enfance «protégée» au sein d'une famille «bourgeoise académicienne». «Mon père, qui dirigeait un laboratoire de cinéma, m'emmenait voir chaque dimanche les morceaux de films en préparation.» De là, peut-être, son amour inconditionnel pour les «histoires», qu'il aime écouter, raconter, écrire. D'ailleurs, il l'a toujours su, d'une manière ou d'une autre, il vivrait de sa plume. «A 16 ans, je me suis découvert une certaine facilité pour l'écriture. Comme je n'aime pas la difficulté, le métier s'est imposé comme une évidence.»
SUSPENSE INTENSE
Sauf que le métier, justement, Martin Suter l'exerce de manière plutôt hétéroclite. Comme rédacteur publicitaire d'abord, puis comme journaliste, scénariste ou parolier. Enfin, la quarantaine passée, il prend sérieusement goût au roman, avec Small World (vendu à quelque 150 000 exemplaires et traduit en une douzaine de langues). Puis La Face cachée de la lune et Un Ami parfait. Trois intrigues qui ont nécessité de la part de l'auteur une enquête minutieuse sur les thèmes qu'il ausculte: la maladie d'Alzheimer, la drogue, l'amnésie. Trois énormes succès littéraires, aussi, que l'on pourra voir cette année encore adaptés au cinéma.
Quatrième du nom, Lila, Lila s'inscrit d'ailleurs dans la droite ligne de ses prédécesseurs. Martin Suter y a certes abandonné les aspects neurologiques – «quoique, tomber amoureux pareillement, cela ne relève-t-il pas de la neurologie?» – pour s'intéresser au monde impitoyable de l'édition. Mais il s'en dégage ce même fossé entre l'être et le paraître, ce même suspense intense, issu d'une narrativité aux points de vue multiples.
D'ailleurs, si Suter n'éprouve pas le besoin de renouveler son style, c'est simplement que, pour lui, le roman n'est pas le lieu de nouvelles expérimentations langagières. «Je prône une écriture au service de l'histoire, belle mais discrète, qui n'altère en rien le récit.» Point de gymnastique cervicale inutile à la lecture, donc.
A l'entendre, on a presque l'impression qu'il s'est façonné un style à son image: simple et sans emphase. «C'est vrai que mon caractère réservé étonne souvent les Romands. Mais je crois que les artistes francophones sont beaucoup plus prompts à l'exubérance que les Alémaniques.» Le Röstigraben, en quelque sorte.
D'IBIZA AU GUATEMALA
Aujourd'hui, Martin Suter vit entre Ibiza et le Guatemala, deux ports d'attache qu'il a choisis au hasard de ses accointances amicales. Un fait plutôt étonnant pour un écrivain qui situe tous ses romans à Zurich... «Au contraire, rétorque-t-il. Cette juste distance géographique agit comme un filtre sur les événements que l'on veut décrire.» Et d'admettre, goguenard, un seul inconvénient à la situation: sa femme, dont il ne se sépare jamais, n'aime pas prendre l'avion...
Toujours par monts et par vaux, Martin Suter sera bientôt à nouveau à Zurich, puisque le Theater am Neumarkt lui a commandé une pièce qui sera jouée prochainement. Pour l'heure, il continue la tournée promotionnelle de Lila, Lila... un peu à l'image de David Kern, son héros imposteur. «Mais contrairement à lui, je vous jure que c'est moi qui ai écrit le livre.»
Note : (1) Cette lecture bilingue réunira Martin Suter et le jeune écrivain Tim Krohn. Les textes seront lus en français par Thierry Grossenbacher. Mardi 18 mai à 20h à Saint-Gervais, (5 rue du Temple, Genève, rés. tél: 022 908 20 20). Entrée libre, réservation conseillée. Cette lecture sera accueillie le 19 mai à 19h à la Bibliothèque cantonale, Palais de Rumine, Lausanne, tél: 021 316 78 44.