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Une croissance infinie est impossible sur une planète finie. La solution? Décroître.

Ces «décroissants» qui prônent la frugalité

Paru le Samedi 29 Novembre 2003
   FABIO LO VERSO    

Culture Lenteur, convivialité, mais surtout «frugalité». Entendez par là: consommer avec modération, voire sobriété, et employer le temps que l'on soustrait à la satisfaction de nos besoins marchands, à d'autres activités: les longs repas avec des amis, les promenades, le jardinage. Le maître-mot est la «décroissance», un mouvement qui va à rebours de l'économie traditionnelle. Son but est de passer à une société où les hommes et les femmes préservent les ressources qu'offre la Terre. Car au rythme actuel, celles-ci seront épuisées dans moins de cinquante ans.
Les adeptes de ce credo, qui ont tenu congrès à Lyon en septembre dernier2, s'en prennent à la conviction dominante que «plus égale mieux». Sur ce concept, les pays riches ont résolument établi le cap de leurs politiques économiques. Et en économie, cette croyance se traduit par la hausse de la production de biens et de services. Mais, pour les «décroissants», le corollaire en est, inévitablement, l'épuisement programmé des ressources naturelles de la planète. «Il reste, au rythme de consommation actuel, 41 années de réserves de pétrole, 70 années de gaz, 55 années d'uranium», rappelle Bruno Clémentin, président de l'Institut d'études économiques et sociales pour la décroissance soutenable (IEESDS), cité par la revue Imagine 42.


RENVERSER LA VAPEUR

«Chaque fois que nous produisons une voiture, nous le faisons au prix d'une baisse du nombre de vies à venir», relevait, en 1979, l'économiste Nicholas Georgescu-Roegen, décédé en 1994. Par cette formule, celui que l'on considère comme le père de la «décroissance», dépeignait l'impact que la production industrielle, bâtie sur le dogme de l'économie de la croissance, aura sur les conditions de vie des dix milliards de personnes qui peupleront la terre en 2050.
Déjà en 1972, le Club de Rome – un groupe de sages qui se réunissent régulièrement pour analyser l'état du monde – tirait la sonnette d'alarme et préconisait la «croissance zéro», au motif qu'il n'y en aura pas assez pour tout le monde. Mais le ralentissement de l'économie, même proche du zéro, n'arrêterait pas pour autant le «prélèvement» de biens naturels. La solution du Club de Rome n'aurait en somme qu'un effet dilatoire. Elle retarderait simplement la catastrophe. Il faut alors renverser la vapeur, c'est-à-dire basculer dans les valeurs négatives: - 4% sur trente ans, par exemple, un recul qui permettrait de réduire de 70% l'émission des gaz à effet de serre. C'est un premier objectif.
L'un des animateurs les plus actifs du mouvement des décroissants, l'économiste Serge Latouche, professeur à l'Université de Paris XI, va plus loin et parle de «nécessité absolue». Pour lui, la décroissance serait une question de vie ou de mort. Et il faut faire vite, car les problèmes de santé publique associés à la pollution, le trou dans la couche d'ozone et les changements climatiques induits par la surconsommation constituent autant de menaces pour la survie des hommes et des femmes sur la planète. Le danger est réel. Loin de faire dans le catastrophisme, les décroissants mettent en garde contre le concept, très en vogue, de «développement durable». Une mystification qui tend à imposer l'idée d'une «croissance vertueuse», rétorquent-ils.


EFFET DE REBOND

Explication. Pour faire passer la pilule du développement durable, les économistes traditionnels misent sur les progrès technologiques et leur attribuent le pouvoir de diminuer drastiquement le gaspillage des ressources. Mais, en réalité, on observe le phénomène contraire, argumentent les «objecteurs de croissance». Sylvie Ferrari, professeure à l'Université de la Réunion, donne l'exemple de la diminution de l'énergie dans la production industrielle «du fait de l'amélioration de l'efficacité technique». Ce recul est incontestable, mais reste que «la consommation dans son ensemble ne tend pas à baisser mais continue à s'accroître», dénonce-t-elle. «De 1973 à 2000, elle a augmenté de plus de 65%.» Les chercheurs appellent cette bizarrerie l'«effet de rebond».
En d'autres termes, les progrès techniques diminuent certes l'impact des procédés industriels sur l'environnement, mais cette baisse a pour effet de dégager un gain d'économies pour de nouvelles consommations: les sources éolienne ou solaire permettent d'augmenter l'usage d'énergie. Ou encore, dans le même registre, les voitures économes nous donnent la possibilité d'avaler plus de kilomètres pour le même prix; les transports rapides libèrent du temps pour avaler toujours plus de kilomètres.
Pour lutter contre le «pernicieux» effet de rebond, les décroissants conseillent alors de s'abstenir de consommer. Et ils proposent des activités comme les bavardages entre amis ou les longs repas, le jardinage ou encore les promenades. Car la lenteur réduit le temps disponible pour les activités de consommation. Voilà comment la décroissance pourrait alors devenir «soutenable», un concept que ses fauteurs opposent à celui de «durable» (lire ci-dessous).
Lenteur, abstinence, convivialité: en un mot, il s'agit de bâtir une «société de frugalité». C'est la définition que donne l'universitaire et écrivain François Brune, maître de conférence à l'Université de la Réunion3. Les objecteurs de croissance, prônant un nouvel humanisme, n'y ont pas perdu leur latin. Et ils préconisent l'avènement de l'Homo-frugalis contre l'Homo-economicus ou l'Homo-consumens. «L'aspiration à une nouvelle société exige l'examen de ce qui lui est contraire», analyse Pierre Rabhi, paysan et écrivain qui a échoué à se présenter à la dernière élection présidentielle en France. «La société de consommation engendre une prospérité malheureuse». Pour cet expert reconnu en sécurité alimentaire, le but serait de passer à une société de frugalité mais surtout de «sobriété», où la production et la consommation se feraient localement: «La manière la plus immédiate, pour l'heure, d'agir pour tenter de préserver les ressources de la Terre.»
Note : 1 François Schneider est chercheur auprès de l'Institut pour une Europe soutenable. Son article a été publié dans la revue Silence, basée à Lyon, n° 280, février 2002.
2 www.decroissance.org
3 François Brune, «Pour une société de frugalité», paru dans Casseurs de pub, la revue de l'environnement mental, novembre 2003.



article

Le développement durable est-il soutenable?

   Flo    

Durable ou soutenable? Depuis la conférence de Rio en 1992, le premier qualificatif accompagne, immanquablement, la notion de développement. «Développement durable»: le concept a été intégré par la Banque mondiale, il apparaît dans le traité de Maastricht et dans la loi Voynet de juin 1999 portant sur le développement du territoire français. Mais cette formule, traduisant la locution anglaise «sustainable development», a été avant tout diffusée, en 1987, par le rapport de la Commission mondiale sur l'environnement et le développement présidée par la norvégienne Gro Harlem Brundtland. Les auteurs n'y avaient malheureusement pas introduit le conseil de la commission elle-même de traduire «sustainable» par «soutenable». Et c'est très bien comme ça, observent les décroissants, qui estiment qu'il y a avant tout une question de substance et non de forme. Car le développement, qu'il soit affublé du qualificatif «durable» ou «soutenable», n'en demeure pas moins physiquement «insoutenable», analysent-ils. Selon ces objecteurs de croissance, le développement durable, un «alibi du monde économique», cache le concept de «croissance durable» qu'ils voient comme une contradiction flagrante. L'argument tient sur trois piliers: les impératifs économiques sont fondés sur le prélèvement constant de ressources naturelles non renouvelables. Or l'apport de la notion de croissance est de suggérer que le gâteau peut grossir indéfiniment. Mais l'on sait que celui-ci est quantitativement limité.


LA DÉCROISSANCE PAR LE BAS

Et si l'on veut partager ce gâteau dans la durée, alors il faut «arrêter le pillage des ressources et ses néfastes corollaires, c'est-à-dire les déchets toxiques, le réchauffement climatique, le trou dans la couche d'ozone», déclare Vincent Cheynet, fondateur de la revue Casseurs de pub, cité par le mensuel Réél de mars 2003. Conséquence: pour arrêter la production de biens polluants, la solution consiste à «repenser la consommation». Une façon douce de dire qu'il faut réduire drastiquement les achats. Mais cette position se heurte au dogme de la «croissance» économique qui, dans le monde occidentale, est carrément tenue à bout de bras par la consommation.
Défi impossible à relever que celui de la décroissance, laissent entendre les analystes traditionnels: rien qu'un recul de la production de 1% par an, ou même de 0,5%, engendrerait un chaos économique ayant des effets négatifs sur les politiques sociales. «Il est vrai qu'il y a des décroissances qui conduisent au démantèlement de la société», concède pour sa part Vincent Cheynet. «Mais ce n'est pas ce que nous voulons.» Pour cet objecteur de croissance, seul un changement «par le bas» pourrait véritablement assurer la transition vers un monde «soutenable», c'est-à-dire supportable.
S'il y a un point qu'il faut tirer prioritairement au clair, c'est que les décroissants ne veulent pas d'une «gestion étatique» de la décroissance. Cela ressemblerait à une «économie de guerre», estiment-ils.
Selon eux, dans le monde occidental, chaque individu doit commencer à changer son mode vie basé sur la consommation. Et l'économie s'adapterait progressivement à ce changement. Flo
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«ADDITIONNER DES FACTURESNE SUFFIT PAS POUR ÉVALUERL'ÉTAT DU MONDE»

Jacques Grinevald, professeur à l'Institut universitaire d'études du développement (IUED) à Genève, fait figure de pionnier dans la mouvance des décroissants. Il a été l'un des premiers à interpréter les théories de Nicholas Georgescu-Roegen, le grand économiste dissident, fondateur de la décroissance. L'enseignant universitaire a traduit de l'anglais et préfacé, en 1979, avec le professeur genevois Yvo Rens de la Faculté de droit, l'ouvrage de référence des décroissants: Demain la décroissance, aux éditions lausannoises Pierre-Marcel Favre1. Depuis, Jacques Grinevald n'a pas cessé d'assumer le rôle de père fouettard des «économistes qui ne comprennent pas l'erreur historique de la révolution thermo-industrielle»2. La transformation du monde par le feu des machines est «lourde de conséquences», analyse-t-il. Car «elle concerne nos rapports avec la biosphère», c'est-à-dire l'ensemble des organismes vivant sur la surface du globe terrestre. «La problématique dépasse l'énergie et englobe toutes les ressources que puise notre technologie», étaie le professeur genevois.
Mais l'erreur des économistes réside surtout dans le fait que cette problématique n'est pas tenue en compte dans leurs calculs: «La croissance se fonde sur une illusion comptable purement monétaire», rétorque Jacques Grinevald. «Additionner des factures ne suffit pas pour évaluer le véritable état du monde.» Pour le professeur genevois, l'affaire est entendue: il faut introduire un autre «indicateur économique» englobant l'impact des activités humaines sur l'environnement. Cette exigence s'imposera rapidement après «le pic de Hubbert», poursuit-il, «lorsque la production mondiale de pétrole déclinera et qu'il faudra partager moins de brut avec plus de pays et de gens». Comment va-t-on gérer cette dramatique transition?, s'interroge Jacques Grinevald. Et de mettre en garde: «Le tarissement de la première source énergétique mondiale va survenir de pair avec l'accélération probable du réchauffement de la Terre.» Pour l'heure, conclut l'universitaire, «aucun parti politique, pas même les Verts, au niveau européen et local, n'assume cette perspective». Propos recueillis par FLo
Note : 1Cette édition a été entièrement revue par Jacques Grinevald, sous le titre: La décroissance: entropie-écologie-économie, Editions Sang de la terre, 1995.
2Sur cette problématique, Jacques Grinevald tiendra une conférence intitulée «La décroissance soutenable. De la révolution thermo-industrielle à la simplicité volontaire» ma 2 décembre à 18h15, à l'EPFL, Lausanne, Salle CM5. Rens: www.idm.epfl.ch



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