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Pourquoi Genève a-t-elle brûlé Michel Servet?

Paru le Samedi 25 Octobre 2003
   SARAH SCHOLL    

Religions HISTOIRE - Le 27 octobre 1553, il y a 450 ans, Michel Servet mourait sur un bûcher dressé à Champel, près de Genève, condamné pour ses idées trop radicales.
«Michel Servet a eu la singulière infortune d'être brûlé deux fois: en effigie par les catholiques, et par les protestants en chair et en os.»[1] Michel Servet, déclaré hérétique, mourait il y a 450 ans – le 27 octobre 1553 – sur un bûcher dressé à Champel, non loin du centre historique de Genève. Au même endroit, il y a un siècle, des protestants érigeaient une stèle à sa mémoire. Si le destin tragique de ce médecin et théologien d'origine espagnole est largement connu, les raisons de sa condamnation à mort ne sont guère explicitées. Et ce n'est que rarement que l'on mentionne la discussion que son martyr suscite, mettant et remettant à l'ordre du jour la question de la tolérance au coeur du christianisme. Petit parcours historique à la veille d'un anniversaire quelque peu oublié.
Né entre 1509 et 1511 à Villanueva, en Espagne, Michel Servet (ou plutôt Miguel Serveto) se trouve rapidement engagé au sein des polémiques confessionnelles qui secouent l'Europe. Il sillonne le Vieux-Continent, apprenant le droit à Toulouse, la médecine à Paris, vivant en Allemagne, en Suisse et en Italie. Il se passionne pour les questions religieuses et se trouve une âme de Réformateur. Mais ses idées vont le mener à être considéré en ennemi autant par les catholiques que par les protestants. Qu'écrit donc Michel Servet?


TRAITE CONTRE LA TRINITE

Il publie son premier traité en juin 1531, De Trinitaris erroribus (Des Erreurs de la Trinité). Le titre révèle son contenu. Le théologien va s'attaquer à ce qui constitue le pilier de la foi chrétienne: le concept de Trinité. Servet – dans la foulée des Réformateurs – relit les Ecritures. Il s'attache à montrer qu'on ne trouve pas dans la Bible les fondements du dogme trinitaire. Pour lui, Dieu est unique. Fort de cette constatation, le théologien rêve d'une Réforme radicale, dépassant celle de Luther et Calvin. Son livre est interdit et l'auteur menacé d'un procès.
Il va désormais vivre sous un faux nom: Michel de Villeneuve, du nom de sa ville natale. Pendant vingt ans, il continue ses travaux scientifiques et publie des traités de médecine, d'astrologie et de géographie. En 1553, alors qu'il est réfugié à Vienne, près de Lyon, il fait imprimer clandestinement un nouvel ouvrage: Le Christianisme restitué, dans lequel il nie formellement la divinité du Christ.


UN FACE-A-FACE GENEVOIS

C'est à cette époque que commence le face-à-face bien connu entre Michel Servet et Jean Calvin. Les deux théologiens avaient auparavant entretenu une correspondance dont il nous reste une trentaine de lettres. A la publication du Christianisme restitué, un proche de Calvin dénonce Michel Servet auprès de l'Inquisition (catholique) de Vienne et lui fournit des preuves. Michel Servet est arrêté. Il réussit à s'enfuir mais est condamné par contumace au bûcher et brûlé en effigie avec son livre. En août 1553, il passe par Genève, en route vers l'Italie. Il est reconnu et arrêté alors qu'il se rend à un prêche au temple de la Madeleine. Son crime? La «propagation d'hérésies» liées au rejet de la Trinité, de la divinité de Jésus et du baptême des enfants. Le Conseil (le gouvernement civil de Genève) lui intente un procès sur une plainte de Calvin. Sa condamnation à mort sera approuvée par la majorité des Eglises protestantes de Suisse.
Cette sentence tombe alors que Calvin est en plein conflit avec le Conseil de la Ville sur les rapports entre l'Eglise et l'Etat. Luttant pour une réforme en profondeur des moeurs et des croyances, Calvin et la Compagnie des pasteurs interviennent régulièrement auprès du Conseil, créant de nombreuses tensions. Dans ce contexte, la mise à mort de Servet permet au Réformateur de raffermir son autorité. C'est aussi l'occasion, pour les protestants genevois, de montrer qu'ils sont d'aussi bons chrétiens que leurs adversaires catholiques. En se montrant capables d'orthodoxie et de fermeté sur les dogmes centraux, les réformés cherchent à prouver la légitimité et la crédibilité de leur Eglise.


ELOGE DE LA TOLERANCE

La mort de Servet ne fut toutefois pas saluée par tous. La polémique enfla au lendemain du supplice, «les cendres de ce malheureux étaient à peine refroidies qu'on se mit à discuter du châtiment des hérétiques»[2], écrit Théodore de Bèze. Sébastien Castillon, par exemple, s'élève contre l'exécution: «Tuer un homme, ce n'est pas défendre une doctrine, c'est tuer un homme.» Reste que l'idée de tolérance est combattue par Calvin et par son successeur, Théodore de Bèze, qui réaffirme la nécessité de punir les hérétiques.


REPENTANCE PROTESTANTE

Les débats se poursuivront tout au long des siècles suivants. Valentine Zuber, chercheuse française et organisatrice d'un colloque sur Michel Servet[3], a analysé ce phénomène dans un article[4]. Pour elle, le théologien devient un symbole, «la victime» du protestantisme. Sa figure cristallise les tensions entre adversaires et partisans de l'Eglise. Voltaire y fera référence, tout comme ceux qui remettent en cause le lien – si cher aux protestants – entre leur religion et la liberté de conscience. Le débat fait rage jusqu'au début du XXe siècle. En 1903, les autorités protestantes genevoises tenteront de le désamorcer, en manifestant leur repentance. Un monument expiatoire est alors érigé.
Note : [1]Roland Bainton, Michel Servet, hérétique et martyr.
[2]Cité par Vincent Schmid dans Le Protestant, octobre 2003.
[3]Ce colloque a lieu à Paris du 11 au 13 décembre prochain. Pour tous renseignement: % 0033 (0) 1 34 84 15 41 ou
valentine.zuber@ephe.sorbonne.fr. Il est ouvert au public sur inscription.
[4]Valentine Zuber, «Pour en finir avec Michel Servet», Bulletin de la Société d'Histoire du protestantisme français, 1995.



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