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Malaise haïtien au Palais fédéral

Paru le Mercredi 03 Février 2010
   BENITO PEREZ    

International
Le tremblement de terre haïtien aura eu des répliques jusqu'en Suisse! Plus rapide que son ombre, le Conseil fédéral a dégainé hier une nouvelle ordonnance bloquant le butin déposé naguère à l'UBS par l'ex-dictateur haïtien Jean-Claude Duvalier. En ces temps d'émotion planétaire pour Haïti et de mobilisation nationale pour le secret bancaire, la restitution à «Bébé Doc» de ces 5 millions de francs volés aux Haïtiens aurait été du plus mauvais effet. N'en déplaise aux insensibles juristes du Tribunal fédéral, qui jugent le délit couvert par la prescription.
Sans douter de la sincérité du gouvernement suisse, on peut quand même remarquer que ce secret bancaire, défendu corps et âme face à l'immoral Germain, n'est pas pour rien dans la décision du TF. Entre la demande de saisie présentée le 4 avril 1986 par la jeune démocratie haïtienne et le premier blocage du compte Duvalier en juin 2002, que d'obstacles opposés à la légitime demande de Port-au-Prince!
Et depuis lors, Berne freine des deux pieds lorsqu'il est question de résoudre juridiquement ce conflit. Huit ans après le gel «politique» du compte Duvalier, la Confédération n'a toujours pas modifié sa loi sur l'entraide judiciaire en matière pénale. Combien de temps, la Suisse pourra-t-elle ménager la chèvre et le chou?
Si l'on souhaite bien évidemment que les fonds bloqués reviennent au peuple haïtien, cette cagnotte ne doit pas faire oublier un enjeu supérieur: la modification des pratiques en vigueur en Suisse, qui ont permis d'occulter le reste des dépôts Duvalier dans nos coffres. Une somme évaluée à quelque 150 millions de francs[1]!
A sa décharge, la Suisse invoque des manquements dans la procédure haïtienne. Ainsi le renversement en 1991 de Jean-Bertrand Aristide par le lieutenant-général Raoul Cédras aurait particulièrement pesé dans l'échec de la procédure... On a envie de répliquer: qu'avait donc notre gouvernement à reconnaître un putsch contre un président élu, fût-il commis par un militaire raisonnable contre un dangereux gauchiste?
Plus sérieusement, l'affaire Duvalier illustre bien cette double morale des Occidentaux, aussi prompts à enfiler le costume du sauveteur qu'à fermer les yeux à double tour lorsque certains intérêts sont en jeu. Face à la débauche de sensiblerie qui s'abat en ce moment sur le peuple haïtien, il n'est pas inutile de le rappeler.
Dès la fuite de «Bébé Doc» vers la France, il ne fallait pas être sorcier vaudou pour deviner le chemin qu'allait emprunter l'argent dérobé. Indésirable chez son ex-allié étasunien, Jean-Claude Duvalier s'est d'abord installé, avec proches et valises, au bord du lac d'Annecy, à moins de 50 kilomètres de Genève. Une fois le magot planqué, Bébé Doc a filé sur la Côte d'Azur dilapider sa fortune, avec la complicité silencieuse de son hôte.
Selon l'ONU, le clan Duvalier aurait détourné entre 500 millions et 2 milliards de dollars. C'est davantage que la dette extérieure de l'Etat haïtien ou que son budget annuel. Pour mémoire, 80% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté.
Note : [1] Philippe Madelin, L'or des dictatures, Fayard, Paris, 1993.



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