rachad armanios
GENÈVE - L'interdiction des minarets était sur toutes les lèvres hier à la mosquée.
Le gouvernement suisse le crie sur tous les toits: l'interdiction des minarets n'est pas une attaque contre l'islam. Mais la sauce ne prend pas: «La guerre contre l'islam est déclarée», entend-on sur le porche de la mosquée du Grand-Saconnex. Peu avant la prière du vendredi, le sujet est sur toutes les lèvres. «Depuis le temps du Prophète, notre religion a toujours été attaquée», explique l'Algérien Nadjib Bouhama, en nous précisant le propos de la conversation. Mohammed a même été expulsé de La Mecque par son propre peuple, fera écho l'imam Mehdi Tonnerieux, dans le prêche adressé à quelque 1000 fidèles – 3000 selon l'imam.
Ils ne sont pas plus que d'habitude, mais la mosquée, l'une des quatre en Suisse à s'orner d'un minaret, accueille beaucoup de journalistes, venus prendre la température après le scrutin de dimanche. La diplomatie helvétique évoquait les jours précédents l'éventualité de mouvements de colère dans les pays musulmans à l'occasion de la prière du vendredi. Quelle sera l'ambiance à Genève?
«Nous sommes civilisés, déclare M. Bouhamma. Il ne faut pas répondre à la provocation par la violence, cela renforcerait les préjugés de l'extrême droite. Il y a d'autres moyens pour exprimer notre déception et dire que nous craignons un engrenage. Après les minarets, la burqa? Le voile? Et quoi encore?» «Il ne faut pas s'énerver. Si Allah en a décidé ainsi, c'est le destin, et parce que les musulmans se sont détournés des fondements de l'islam», lui rétorque Jared Martin, un jeune Américain manifestement très pratiquant.
«J'atteste, il n'y a d'autre dieu que Dieu.» A l'intérieur, le muezzin élève son chant, plus que jamais confiné à l'intérieur de la mosquée. Puis l'imam prend la parole. Il parle en arabe, traduit sur l'onde radio 107.5. Mais il répètera le prêche en français, spécialement pour les caméras qui filment sans se lasser. «Que personne ne succombe à la passion ou à ses sentiments. Nous avons été victimes de provocations, la mosquée a été caillassée. Il ne faut pas répondre au mal par le mal, mais en respectant les lois suisses et en expliquant que notre religion n'est pas telle qu'elle a été décrite. Personne ne veut imposer la Charia en Suisse. Ou celui qui a prétendu cela s'est trompé. Contrairement à un juge, un mufti oriente mais n'impose pas.»
Le religieux ne remet pas en question le vote des Suisses, «qui sont souverains, mais la façon dont ils ont été informés. Les médias ne montrent que des attentats et du sang et l'affiche présentait des minarets en forme de missile. C'est indéfendable. On dit que le minaret est un signe de conquête, mais notre mosquée prouve le contraire depuis sa fondation!»
Imposant avec sa longue barbe claire, Mehdi Tonnerieux s'étonne: «Quand on parle de médecine, on consulte des médecins. Mais n'importe quel non-musulman se permet d'interpréter les textes coraniques.» «L'islam appartient à tout le monde, mais ces docteurs de la loi ont peur qu'il leur échappe. Cela doit cesser», s'énerve un fidèle, en aparté.
En introduction, le prêche insistait sur la surprise qui a dominé après le vote, car «la Suisse a une tradition de non-discrimination». «Au niveau mondial, le signal donné pour le dialogue interreligieux est très négatif», témoigne Soumaya Khalifa, une musulmane américaine rencontrée à la sortie. A ses côtés, sa concitoyenne Bernice Powell Jackson fait part de sa déception. Cette pasteure est membre du collège présidentiel du Conseil oecuménique des Eglises, qui regroupe 349 Eglises du monde entier. Une petite délégation composée de musulmans et de représentants d'Eglises membres a assisté à la prière. Elle est là pour une prise de contacts avec les responsables du lieu de culte. Un pope orthodoxe assis dans la mosquée genevoise: l'image est peu banale.
La prière se termine. Dehors, Hafid Ouardiri, ancien porte-parole de la mosquée qui avait été licencié avec fracas, explique à une TV japonaise la genèse du minaret du Grand-Saconnex. La semaine prochaine, la Fondation de l'entre-connaissance qu'il préside enverra à la Cour européenne des droits de l'homme une plainte contre l'interdiction des minarets. RA