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Olivier DARNÉ - Le saint d'essaim

Paru le Vendredi 16 Octobre 2009
   DOMINIQUE HARTMANN    

Culture ESPACE PUBLIC Il donne à goûter la ville, titille la notion de richesse, crée une Banque du miel: un plasticien apiculteur imaginatif pose ses ruches à Genève, au Théâtre Saint-Gervais.
«Renseignements et réservation pour le Compte épargne abeilles à l'accueil du Théâtre Saint-Gervais.» On pourrait croire à un gag. C'est très sérieux, décalé, poétique et stimulant, comme peut l'être toute démarche artistique. Depuis le mois de juin, le théâtre genevois abrite une activité secrète. Depuis, exactement, que le plasticien Olivier Darné a installé deux ruches bleu cobalt sur le toit. Ironie: elles donnent sur le quartier bancaire et fabriquent de la richesse. Fin de la comparaison: ce miel-là est savoureux, comme on a pu le vérifier lors du lancement de l'opération La Banque du miel, qui pratique un mode d'investigation sociale singulier et ludique centré sur l'abeille – témoin, métaphore et prétexte à la fois.
«L'expertise de l'abeille est la même que celle du scientifique qui signalerait par exemple la perte de biodiversité. Mais son 'langage' la fait peut-être mieux comprendre», explique Olivier Darné en descendant du toit de Saint-Gervais où il vient de prendre la pose. Ce «langage», le graphiste diplômé s'attache depuis 2000 à le lire et à le mettre en scène, en bousculant les lieux publics . «Dans un espace saturé de signes comme le nôtre, on ne s'exprime qu'en ajoutant des accidents ou du sensible.» Il a choisi les deux: l'accident, dans la déambulation de celui ou celle qui bute sur un pollinisateur en ville; le sensible, avec ce petit animal venu de loin, cerné d'or et d'enfance. Dites seulement «abeille», vous verrez bien.


Le goût de la ville

C'est au tournant du siècle qu'il tente ses premières installations en région parisienne, à Saint-Denis. Aujourd'hui, quatre millions d'abeilles – pour une ville de 80 000 habitants – y vivent dans les 45 ruches installées sur le toit de la mairie. «Faiseur d'images» à l'origine, Darné se retrouve fabricant de miel. Car la production se révéle abondante, bien plus qu'elle peut l'être en milieu rural. «A 1,70 m du sol, le ville nous paraît surtout bétonnée. Or les abeilles trouvent où butiner. Elles soulignent ainsi les limites de notre perception.» Le nectar urbain a aussi révélé une concentration en pollen plus de dix fois plus élevée que son équivalent rural; et le Miel des villes coiffe régulièrement le miel des champs au Concours régional agricole. Perplexe, le milieu scientifique a mené pendant trois ans un protocole de vérification. «Mais il ne s'agit pas de jouer la ville contre la campagne: le drame est bien que celle-ci, éreintée de monocultures et de pesticides, ne nourrisse plus les apiculteurs.»
«Le miel raconte aussi l'histoire humaine d'une cité», poursuit le plasticien, et son analyse pollinique tient du carnet de voyage, dont les pages suggèrent des liens avec une famille restée au pays, des escapades sous les tropiques, des retours de promenade dominicale. Autrefois transportées par le vent et les animaux, les graines prennent aujourd'hui le camion, les conteneurs à marchandises, les poches de pantalons. «Récolter ce miel des villes m'a aussi rappelé qu'il s'agissait d'un bien commun, qui n'appartient à personne. Et donc à tout le monde.»


Trajets croisés

Cette réflexion sur les notions de biodiversité et de richesse – la récolte du miel s'est faite en fourgon blindé, à Utrecht, pour signifier le prix du butin – se double d'un regard sur les flux de circulation organisant l'espace public: ceux des abeilles, pour qui Olivier Darné trace des lettres de miel, ceux des humains, venus contempler les insectes affairés à engloutir les lettres. «Dans cette peinture sur motif, mes tubes et mes pinceaux sont des abeilles».
L'un de ses aménagements, «La Sieste sous les abeilles», a lieu dans une «Zone de butinage», où se côtoient ruche et chaises longues. Il sera suivi de la «Sieste dans les abeilles», avec le Butineur urbain, étape supplémentaire dans la superposition ou la collision des flux: un conteneur normalisé de deux mètres de haut – symbole même du déplacement commercial planétaire – se transforme en habitat, qui accueille jusqu'à 80 000 abeilles et quelques humains. «Ceux-ci y entrent parfois pleins de retenue et partagent alors l'expérience de dépasser une frayeur d'enfant», se réjouit Olivier Darné. L'une de ces installations de pollinisation et de mellification avait été aménagée sur le parvis du Centre Georges-Pompidou à Paris.


La vie plus intéressantE

Lui qui ne vient pas du spectacle vivant mais des arts appliqués s'étonne d'être invité par tant de théâtres: la Scène nationale de Meylan, à Grenoble, ou celle de Marseille, où sa rencontre avec le metteur en scène Oskar Gomez Mata le mènera vers Genève. Aujourd'hui, le Centre dramatique national de Saint-Denis et le Forum de Blanc-Mesnil lui offrent une nouvelle résidence, tandis que Saint Gervais l'accueille pour un an. Il balaie son étonnement en citant Musset, «Peu importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse». Sa démarche, il la résume avec les mots de Robert Filliou: «L'art est ce qui rend la vie plus intéressante que l'art».
En avril 2010, la Banque du miel ouvrira ses portes à Genève, à proximité du théâtre genevois. Pour l'heure, un comité d'observateurs se constitue, comme en France et aux Pays Bas, premières étapes d'une progression internationale. L'ouverture d'un Compte épargne abeilles auprès du théâtre permet déjà d'investir dans la création de ruches et de transformer son argent en miel. Tout en stimulant le processus de pollinisation, gravement menacé par la disparition des abeilles alors qu'un tiers de l'alimentation mondiale en dépend. A plus long terme, c'est le FMI qui entrera en jeu. Pas le FMI, le FMI, Fonds Mellifère international.
Car Olivier Darné, plasticien gourmand, raffole des jeux de mots, dont son travail est truffé: «Time is honey», «Les banques n'épargnent personne», sans oublier le «Feu ruche» – pour une ruche suspendue à des feux de circulation – ou la création de sucettes «au sperme de fleurs».
Note : www.saintgervais.ch/millesimes/09/programme10.html



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