RACHAD ARMANIOS ET SIMON PETITE
Par la voix de son président, la Suisse a finalement présenté ses excuses à la Libye. L'arrestation d'Hannibal Kadhafi à Genève en juillet 2008 était «injuste» et «inutile». Comme si cela ne suffisait pas, un tribunal arbitral pourrait recommander des sanctions contre les magistrats et les policiers qui ont osé s'en prendre à l'enfant terrible de la famille.
Seule bonne nouvelle, les deux ressortissants helvétiques retenus en Libye seront prochainement libérés. On verra la valeur des promesses du guide libyen, qui fêtera le 1erseptembre ses quarante ans de règne, record de longévité.
Le prix de cette libération est exorbitant. Il n'est pas ici question d'argent mais de dignité. Ou plutôt de l'indignité d'une démocratie qui abdique ses valeurs face à l'une des pires dictatures de la planète. Au pays des Kadhafi, où l'on emprisonne sans procès et torture à tour de bras, l'indépendance de la justice est un gros mot, cela on le savait. Mais apparemment c'est la même chose en Suisse lorsque des intérêts supérieurs sont en jeu. En pliant sous le dictateur libyen, Berne a consacré la loi dévoyée des puissants et évincé les gueux.
Car si la police genevoise était intervenue le 15juillet 2008, c'était pour protéger deux domestiques ayant subi des mauvais traitements d'une telle violence qu'ils n'ont pu être cachés sous le tapis du luxueux hôtel qui hébergeait Hannibal Kadhafi et son épouse. Le message délivré hier de Tripoli par le président Merz est limpide. Juges et policiers réfléchiront à deux fois avant de dénoncer ou inquiéter les potentats et leurs proches.
Qui se souvient aussi du frère du domestique marocain, selon toute vraisemblance assassiné par mesure de rétorsion? Il y a un an, sans nouvelles de lui, et dans l'intérêt des otages suisses, les domestiques avaient retiré leur plainte, commettant l'erreur de brûler leur seul joker. Ce geste fait à l'occasion du ramadan n'avait eu aucun effet sur Tripoli, qui a maintenu le pistolet sur la tempe suisse. Dans ce contexte, les excuses de Merz ressemblent à un aveu arraché sous la torture. Mais après quelques courbettes humiliantes, les affaires avec Tripoli pourront reprendre. Jusqu'à la prochaine crise. Traiter avec un personnage comme Kadhafi, outre l'immoralité, n'est pas sans risques.
Encore provisoire, l'épilogue de cette triste affaire démontre l'isolement de la Suisse. Un jour après la signature de l'accord, chèrement payé, avec les Etats-Unis soldant les déboires de l'UBS outre-Atlantique, le constat est sans appel. En cas de coup dur, la Suisse ne peut compter que sur elle-même. On voit le résultat.