PROPOS RECUEILLIS PAR PABLO DE ROULET
HONDURAS - Alors que la tentative de médiation costaricaine n'a toujours pas permis un retour à la normalité, Rafael Herrera revient sur l'origine du coup d'Etat.
Le renversement du président hondurien Manuel Zelaya par un coup d'Etat le 28 juin dernier a provoqué dans le pays des manifestations de protestations continuelles. Il a suscité un rejet quasi unanime et (presque) sans équivoque au sein de la communauté internationale. L'échec, jeudi, d'une tentative de médiation entre Manuel Zelaya et le président de fait Roberto Micheletti reporte encore la perspective d'un retour à la normalité. Dans ce contexte, Rafael Herrera, Hondurien vivant en Suisse et permanent du syndicat Unia à Berne, revient sur les racines et les récents développements du conflit.
Quelle est la politique de Manuel Zelaya?
Rafael Herrera: Manuel Zelaya a été élu en 2005, comme candidat du Parti libéral, avec une très petite marge d'avance et dans un contexte de forte abstention. Il est issu d'une puissante famille de propriétaires terriens et son programme électoral était axé sur des réformes néolibérales. A mi-mandat, il a effectué un tournant radical vers la gauche. Il a mis en place des mesures sociales et est entré dans l'Alliance bolivarienne des Amériques (ALBA). Cela a produit un choc et suscité la peur au sein de l'oligarchie. Elle s'est replacée dans une mentalité de guerre froide en criant au «socialisme».
Quel était le projet de réforme de Zelaya?
Le scrutin facultatif 28 juillet aurait dû proposer de soumettre ultérieurement au vote la convocation d'une assemblée constituante, ce qui soulevait la question de la possibilité de réélection du président.
Manuel Zelaya s'est rendu compte qu'il y avait une véritable nécessité de réformer la Constitution qui n'autorise que des mandats présidentiels de quatre ans, sans possibilité de réélection, une durée trop courte pour mener un projet politique national. En fait, ce système favorise la politique menée par le Parti national et le Parti libéral qui ne se distinguent pas vraiment. Il s'agit simplement du même bloc divisé en deux tendances; on ne peut même pas parler de bipartisme.
Qu'est-ce qui a amené au coup d'Etat?
Le Parti libéral – dont est membre Michelett – et plus largement l'oligarchie qui a amené Zelaya au pouvoir se sont sentis trahis. Traditionnellement, la politique hondurienne fonctionne comme celle d'un groupe restreint qui défend ses intérêts de façon pragmatique. Face à cette situation nouvelle, l'oligarchie s'est alliée avec les militaires. C'est ainsi que nous sommes arrivés à cette situation de terreur. Ce processus montre l'extrême fragilité de la démocratie au Honduras. Comment peut-on parler de démocratie, quand le groupe qui détient le pouvoir politique a peur de poser une question au peuple?
«L'innovation» de Manuel Zelaya est d'avoir voulu pour la première fois inclure véritablement le peuple dans la prise de décision politique. Aujourd'hui Micheletti et les médias essayent de dire qu'il ne s'agit pas d'un coup d'Etat, mais un retour à la légalité constitutionnelle. C'est un mensonge! Comment peut-on parler de «normalité» lorsque les droits fondamentaux sont niés? Le pays est en état de siège, un couvre-feu est instauré, des pouvoirs spéciaux ont été alloués aux militaires; des listes de personnes à arrêter – journalistes, dirigeants populaires et syndicaux – ont été diffusées.
Un point particulièrement préoccupant est la nomination de Billy Joya Amendola comme conseiller personnel de Micheletti. Cet homme est en instance de jugement pour violation des droits humains dans le cadre des groupes de répression durant la guerre froide. Le Comité des familles de détenus disparus au Honduras a posé une plaine contre lui dans des cas de disparitions forcées. Le risque est que les putschistes reviennent aux mêmes méthodes d'il y a trente ans.
Avez-vous des informations sur la répression en cours?
Mes informations proviennent d'individus sur place qui vont se rendre compte de la situation dans la rue, de jour seulement, puisqu'il est interdit de sortir la nuit. La répression se renforce, notamment par les attaques contre les médias qui ne soutiennent pas le gouvernement de fait, comme Radio progresso, tenue par des jésuites, qui a été occupée par les militaires. D'autres petites stations ont vu leur électricité coupée pour les empêcher d'émettre. L'alliance entre l'oligarchie et les militaires a maintenant le contrôle de tous les pouvoirs: les médias, l'exécutif, le législatif et le judiciaire. La seule chose qui reste à Manuel Zelaya est sa légitimité et l'appui de la communauté internationale.
Lors de la tentative de retour du président par avion, il y a eu officiellement un mort dans la manifestation, mais il est probable qu'il y en ait eu deux. Selon un journaliste d'El Pais qui a pu approcher l'hôpital Escuela de Tegucigalpa, des blessés par balle ont été admis tous les soirs aux urgences. Pour le nombre d'arrestations, nous n'avons pas encore de bilan.
Quel est le projet des putschistes?
On connaît leur prétexte, qui est le «retour à l'ordre constitutionnel». C'est cela qu'ils veulent vendre au monde. Mais leur véritable projet vise simplement le maintien du statu quo, pour que tout continue comme avant: garder le peuple pauvre et peu éduqué, tout en menant politique en fonction de leurs intérêts de groupe riche et puissant. I