CLAUDE GRIMM
INTERVIEW - Erica Hennequin, députée verte au parlement jurassien, explique son opposition à la construction d'une première usine de raffinage d'éthanol brut en Suisse.
Le chef-lieu jurassien deviendra-t-il la capitale suisse des agrocarburants? La question est loin d'être farfelue: le bureau Trevis à Bâle a déposé début mai, au nom de la société Greenbioenergy SA Delémont, créée fin 2008 à partir de capitaux scandinaves, une demande de permis préalable en vue de construire la première usine de raffinage d'éthanol brut en Suisse. Si ce projet à 100millions de francs voit le jour, 100000 tonnes de bioéthanol par an et 30000 tonnes d'alcool pharmaceutique y seront raffinées, et 20 à 25places de travail créées. En pleine crise économique, le projet a de quoi séduire.
Mais la crise mondiale est aussi alimentaire. Et c'est là que le bât blesse. En effet, le bioéthanol delémontain sera produit, au moins dans une première phase, à partir de canne à sucre brésilienne. Un collectif opposé à l'importation d'agroéthanol brésilien à Delémont s'est officiellement constitué à la mi-mai. Il entend empêcher que des terres consacrées à la culture de végétaux servent à alimenter nos moteurs. Fort déjà d'une septantaine de membres, dont des partis politiques, des syndicats, des Eglises et des ONG, il cherche à se renforcer et à travailler en réseau avec d'autres partenaires en Suisse, dont Plateforme agrocarburants, et dans les pays du Sud. Il prévoit dans un premier temps des actions de sensibilisation à la question de l'agroéthanol et de soutien aux différentes demandes de moratoire en Suisse. Erica Hennequin, députée verte au parlement jurassien et l'une des initiatrices de ce collectif, répond à nos questions.
Les promoteurs du projet delémontain affirment que l'éthanol brut brésilien présente de très bonnes valeurs en tant qu'éthanol de première génération et que, s'il remplit les critères fixés par la Confédération, il sera produit de manière durable. Qu'en pensez-vous?
Erica Hennequin: La Confédération a défini par voix d'ordonnance un certain nombre de critères pour l'exonération fiscale des agrocarburants. Or ceux-ci sont nettement insuffisants. En effet, un carburant peut être exonéré de l'impôt si sa charge sur l'environnement dépasse jusqu'à 25% celle du carburant fossile conventionnel. On parle donc des critères définis par la Confédération comme s'ils assuraient une amélioration au niveau environnemental alors que c'est faux! D'autre part, il ne s'agit pas seulement de critères sociaux et environnementaux de l'éthanol importé. La demande internationale actuellement est tellement forte –pour du soja pour notre bétail également– qu'il y a une pression sur l'acquisition des terres et leur valeur marchande augmente. Par là, c'est toute la production agricole qui voit ses prix augmenter. Quand on sait qu'en 2009 on prévoit une augmentation de plusieurs dizaines de millions de personnes vivant dans une extrême pauvreté, les conséquences de l'augmentation du prix de la nourriture risquent d'être terribles.
Greenbioenergy promet de raffiner de l'éthanol de deuxième génération, à partir de biomasse ou de déchets, qui présente un meilleur bilan écologique, dès que la technologie sera plus développée. Ne craignez-vous pas que l'on vous accuse, paradoxalement, de vous opposer à la lutte contre le réchauffement climatique?
La démarche de l'entreprise démontre clairement le besoin d'un moratoire. Apparemment, elle n'est pas prête à produire un éthanol qui présente de réels avantages. En se précipitant ainsi sur les carburants comme la canne à sucre, on empêche la recherche de véritables solutions à la crise écologique. On ne fait que prolonger la durée de vie du modèle énergétique actuel, basé sur les matières premières fossiles et sur le gaspillage des ressources. Au Brésil, tous nos interlocuteurs nous ont affirmé qu'il n'était pas possible de garantir des conditions environnementales et sociales correctes. La violence et la corruption sont omniprésentes.
La commission de l'environnement et de l'énergie du Conseil national vient d'accepter l'initiative parlementaire du socialiste bâlois Rudolf Rechsteiner demandant un moratoire de cinq ans sur les agrocarburants de première génération. Vous avez vous-même déposé en janvier une motion dans ce sens au parlement jurassien. Le contexte est-il favorable pour les opposants aux agrocarburants?
Oui, je pense en effet que cette question touche beaucoup de monde car il est difficile de rester indifférent au dilemme entre agriculture et combustible. Il s'agit d'un problème d'ordre social, éthique et environnemental. Il est nécessaire que le politique s'empare de la question afin de contraindre les investisseurs à orienter directement leurs investissements dans les agrocarburants de deuxième ou de troisième génération.
Un moratoire sur les agrocarburants ne risque-t-il pas, à l'inverse de ce que vous souhaitez, de prolonger le modèle énergétique actuel basé sur le pétrole et d'empêcher le développement de véritables alternatives?
Les enjeux énergétiques des prochaines décennies sont d'une telle ampleur qu'il faut absolument que les politiques prennent les choses en main. Profitant de l'inquiétude de l'opinion publique face au réchauffement climatique, des multinationales agricoles, automobiles et pétrolières investissent dans les carburants et les combustibles d'origine végétale sachant que c'est une source de profits importante.
Vous dites que quelle que soit l'alternative au pétrole, elle ne sera pas satisfaisante. Que proposez-vous à la place?
Les possibilités d'économies sont énormes et c'est par là qu'il faut commencer, sans attendre. Nous devons aussi impérativement diminuer nos besoins et revoir nos modes de déplacement. I