MARIO TOGNI
Jusqu'à sa mort en mai 2005, elle n'a eu cesse de fustiger la morale calviniste. C'est pourtant à une quinzaine de mètres à peine de Calvin lui-même que repose désormais la «catin révolutionnaire» Grisélidis Réal. La dépouille de la prostituée et écrivaine romande a été transférée hier au cimetière des Rois, sorte de «panthéon» genevois. Et la polémique suscitée par ce choix de l'exécutif municipal n'a pas empêché plus de 200 personnes de venir lui rendre hommage. Quant aux protestations annoncées, il n'y eut rien, malgré la présence de quelques opposantes féministes.
C'est d'ailleurs en évoquant cette controverse «inattendue» que le magistrat Patrice Mugny a entamé son discours: «Ce débat, tout à fait légitime, n'entache en rien notre décision, qui a valeur de symbole. La Ville de Genève ne fait pas l'apologie de la prostitution mais souhaite rendre hommage à quelqu'un qui a incarné une vraie vision de la dignité humaine.» Dans la petite chapelle bondée du cimetière des Rois, le conseiller administratif a droit à une ovation nourrie.
Si Grisélidis Réal était une écrivaine reconnue, c'est d'abord son combat pour les droits des travailleuses et travailleurs du sexe qui occupe la cérémonie. Parfois avec humour: «C'est grâce à elle que j'ai appris à ne plus avoir honte, témoigne Sonia Verstappen, prostituée belge et amie de la défunte. Cela m'a permis de regarder droit dans les yeux les intolérants, les coincés du cul et du coeur!»
Pour Marie-Jo Glardon, coordinatrice de l'association Aspasie, fondée par Grisélidis Réal au début des années 1980, «ce combat, contre les préjugés et les rumeurs est plus que jamais d'actualité. Grisélidis continue à nourrir notre engagement.»
Sous forme de lettre, l'écrivain et journaliste Jean-Luc Hennig s'adresse enfin à celle avec qui il a entretenu de longues correspondances, publiées après sa mort. «Chère Grisélidis, j'espère que votre nouvelle royauté ne va pas vous monter à la tête. Même Calvin, votre nouveau compagnon, vous devrez vous y habituer, peut-être devenir son amie... 'Ça jamais', je vous entends dire! Vous aviez la rage de l'humanité.»
Dans un coin de la salle, les socialistes et féministes Jacqueline Berenstein-Wavre et Amélia Christinat, fermement opposées à ce transfert, écoutent et observent. Mais sans changer d'avis pour autant. «Grisélidis Réal a montré que les femmes pouvaient s'émanciper des souteneurs, explique la première. Je la respecte pour cela, mais la prostitution reste un marché où c'est l'homme qui commande. Et je trouve inadmissible que ce soit des hommes – Patrice Mugny en première ligne – qui récupèrent ce combat. La Ville de Genève se ridiculise.»
L'ensevelissement de Grisélidis Réal au cimetière de Rois ne fera donc pas taire la polémique. Reste qu'à deux pas de l'écrivain Jorge Luis Borges et du metteur en scène et acteur François Simon, une pierre tombale portera désormais ces mots: «Grisélidis Réal, écrivain, peintre et prostituée.» I