isabelle stucki
«L'imaginaire lacustre: Visions d'une civilisation engloutie»: l'exposition temporaire du Musée cantonal d'archéologie parle des nos projections sur la préhistoire lacustre «de nos rêves et de toutes ces choses que nous nous sommes imaginées au sujet de notre passé, depuis le milieu du 19èmesiècle jusqu'à aujourd'hui», précise le conservateur Marc-Antoine Kaeser.
«Sur le plan symbolique, les lacustres font partie de l'histoire nationale suisse et de l'histoire culturelle européenne», ce spécialiste de l'histoire de l'archéologie européenne. En effet, dès la seconde partie du 19èmesiècle, les lacustres sont internationalement connus. Au-delà de leur intérêt scientifique, les sites lacustres se transforment en lieux de mémoire. Et dès lors, la représentation mythologique de cette civilisation peut se cristalliser.
Vers 1860, les habitats lacustres se mettent à parler aux habitants du monde occidental. Certes parce qu'ils sont les plus anciens que l'on connaisse alors. On en conclut que dans l'histoire de l'humanité, la sédentarité est née en Suisse. «C'est comme si Le contrat social était apparu au coeur de ces villages des Trois-Lacs: on imagine que là, en Suisse, les hommes se sont mis ensemble pour créer la société», explique le conservateur.
Le mythe, un fabuleux bricolage
Il ne faut pas oublier qu'au milieu du 19ème, l'archéologie fouille essentiellement des tombes recelant des offrandes funéraires: armes et bijoux. Dans les habitats lacustres, on découvre la vie quotidienne de nos ancêtres dans son aspect banal, modeste, travailleur. Marc-Antoine Kaeser relève: «Les archéologues trouvent peu d'armes. On en déduit que ces communautés sont pacifiques. Et qu'elles se mettent à l'abri des dangers en vivant sur des plate-formes dominant un lac.»
Une société solidaire, égalitaire, pacifiste, travailleuse ne vivant pas dans le luxe et pratiquant une forme d'isolationnisme... Le mythe lacustre renforce les valeurs de la Suisse de 1848, alors seule démocratie sur le continent européen. Il s'inscrit dans le discours progressiste sur l'évolution de l'humanité, mais reste une idéalisation de la préhistoire. Cette dernière se reflète sous ses formes les plus sidérantes dans la précieuse iconographie jalonnant l'exposition du Laténium.
En France, sous Napoléon III, les intellectuels comparent le modèle lacustre à un paradis perdu, une société idéale qui a réussi à garantir la prospérité de la Confédération», relève le conservateur, qui complète: «Un paradis auquel les Suisses sont restés fidèles, tandis que la France est impérialiste, colonialiste, militariste et souffre d'un régime despotique.»
La science prise en otage
Les travaux archéologiques de l'époque sont forts séduisants, novateurs et d'une valeur scientifique exceptionnelle. Le mythe lacustre s'en nourrit et en profite pour se solidifier. «Les fantasmes inconscients ont été élaborés à partir de la science, ce qui rend le mythe d'autant plus efficace», remarque Marc-Antoine Kaeser, qui souligne: «Le mythe est un récit qui se construit à partir de fragments de la connaissance pour donner du sens au présent. Il ne se construit pas à partir de choses fausses. Et il échappe totalement à la science.»
On sait aujourd'hui que les lacustres n'ont jamais vécu sur l'eau. Mais en combattant cette aberration, la science ne fait que de la cautionner. Selon M.Kaeser «la science est l'otage d'un imaginaire qui nous dépasse. Le mythe est très puissant. Nous-même en sommes encore fort imprégnés». Pour cette raison, dans l'imaginaire collectif, les lacustres continuent allègrement de vivre sur l'eau...
Parce qu'il doit répondre aux attentes du présent, le mythe possède cette faculté d'évoluer avec son temps: sans trêve, il s'actualise. «A la fin du 19ème, avec la création de l'armée fédérale et la militarisation de la Suisse, on observe soudain que les lacustres défilent en armes dans les cortèges historiques», garantit Marc-Antoine Kaeser.
Le conservateur sourit et donne, en clin d'oeil, un autre exemple: «J'ai observé que ce qui parle, entre autres, au public 'altermondialiste' dans le village lacustre, c'est qu'on peut y jouir de toutes les qualités du monde post-moderne. Et qu'en même temps, il est une sorte de refuge contre les angoisses de notre société.» Et ce type de visiteurs de penser les lacustres comme de petites communautés solidaires vivant en autarcie et pratiquant le commerce équitable... Une interprétation que les archéologues confirment, puisque les lacustres avaient des contacts commerciaux à longue distance.
Les rives, un lieu de projection
En se laissant interpréter et représenter selon l'époque, le mythe ne cesse pas de ressurgir. Le plus souvent, sans que nous en soyons forcément conscients. Expo.02 en a été marquée: à moitié bâti sur pilotis, l'Arteplage neuchâtelois s'avançait de la terre jusqu'au-dessus du lac. Selon le conservateur, «les premiers concepteurs de ce qui sera Expo.02 n'avaient pas réalisé avoir articulé leur propos autour de leurs ancêtres».
Pourtant, Marc-Antoine Kaeser en est persuadé: «Le projet même d'Expo.02 est une émanation de notre inconscient collectif, porteur du mythe lacustre». Pour le conservateur, «l'Arteplage a répondu aux attentes de nombreuses personnes. Parce qu'elle rejouait un mythe national, Expo.02 a reçu l'approbation de divers décideurs politiques».
A en croire l'archéologue, c'est également en partie à cause de l'idéalisation historique des peuples lacustres que les rives sont le lieu d'une très forte projection identitaire. «Du coup, les rives des lacs sont comme sacrées. Cette concentration de mythe et d'histoire que comprennent les Jeunes-Rives de Neuchâtel rend leur réaménagement sensible. Et le projet d'un nouveau Musée cantonal des beaux-arts de Bellerive, à Lausanne, n'a peut-être pas été épargné par le poids de l'imaginaire et du mythe, quand ces derniers ne sont pas considérés avec tout le sérieux qu'ils méritent. ISi
Note : A lire: Marc-Antoine Kaeser, Les Lacustres: archéologie et mythe national. Collection Le savoir suisse numéro 14, Lausanne, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2004. Marc-Antoine Kaeser, Visions d'une civilisation engloutie: La représentation des villages lacustres, de 1854 à nos jours, Zurich, Musée national suisse, 2008.
A visiter: L'imaginaire lacustre: Visions d'une civilisation engloutie. Laténium, Espace Paul Vouga. Hauterive. Jusqu'au 7 juin 2009. Infos: 0328896910 ou www.latenium.ch