PROPOS RECUEILLIS PAR MICHEL SCHWERI ET    

Genève INTERVIEW - Alors que le Conseil fédéral a décidé d'abaisser le taux d'intérêt minimal du deuxième pilier à 2%, la CIA maintient son objectif à 5% sur le long terme. Les explications de son président, Jean-Louis Rimaz.
Le chaos boursier a durement entamé les réserves des caisses de pension qui gèrent le deuxième pilier. Celles-ci enregistrent des pertes –comptables1– de l'ordre de 70 milliards de francs ces derniers mois, sur les plus de 600 milliards engrangés dans leurs «coffres». A entendre certaines d'entre elles, il y aurait péril en la demeure. Pour sauver le système (refrain connu), il faut diminuer d'urgence le taux de rémunération obligatoire servi sur l'épargne des salariés. Une revendication reçue cinq sur cinq par le Conseil fédéral et les Chambres fédérales. Le premier vient en particulier d'annoncer que le taux d'intérêt minimal allait passer l'an prochain de 2,75% à 2%. Étonnamment, ce vent de panique ne semble pas atteindre la Caisse de pension des fonctionnaires genevois (CIA)2 qui est pourtant frappée comme les autres par la tourmente financière. Crise ou pas crise, la CIA s'en tient depuis 1977 à un taux technique de 4,5%3. Et elle le dépasse! Président de la caisse publique, Jean-Louis Rimaz nous livre sa recette qui se résume en une phrase: vision à long terme, diversification des actifs, le tout dans un système consacrant la primauté des prestations. Entretien.

Que pensez-vous de la décision de baisser à 2% le taux de rendement minimum sur le capital LPP?

Jean-Louis Rimaz: Je pense que c'est trop bas! Cela signifie que l'on couvre à peine l'inflation en 2008. En d'autres termes, l'épargne des cotisants ne se valorise pas, elle se déprécie même avec le temps. Certains disent que la fixation d'un taux minimum constitue un oreiller de paresse pour les institutions de deuxième pilier. Entre 1985 et 2000, le taux minimum obligatoire est resté à 4%, y compris lorsque la bourse flambait. Le taux n'a cessé d'être révisé à la baisse ensuite, suivant les caprices de la bourse. Mais il faut raisonner sur le long terme. Si l'on prend par exemple l'indice Pictet LPP 25, un portefeuille financier composé de 25% d'actions et de 75% d'obligations a rapporté en moyenne 7,4% sur la période 1975-2004. Pour sa part (voir le graphique ci-contre), la CIA a obtenu des rendements annuels moyens de 5% entre 1979 et 2007.


Cela dit, rien n'empêche les caisses de pension de verser des intérêts supérieurs aux minimums obligatoires.

En principe non. Mais dans les faits, selon une information donnée à Lausanne le 15 octobre dernier par Michel Thétaz, directeur d'Independent Asset Management (IAM), (société de gestion institutionnelle, ndlr) seulement 1 à 2% des caisses de pension collectives avaient versé davantage que le minimum légal en 2003, année lors de laquelle il avait été abaissé. Alors que 60% des fondations autonomes avaient versé à leurs assurés des rendements supérieurs4. Cette quasi-limitation au minimum légal touche de nombreux salariés puisque, à l'échelle de la Suisse, un tiers d'entre eux ont leurs avoirs dans une fondation collective.


Vous semblez plaider pour le système de caisses à primauté de prestations par rapport à la primauté des cotisations. Pouvez-vous expliquer la différence?

La philosophie des deux modèles est complètement différente. Selon le principe de primauté de cotisations, l'assuré assume le risque de fluctuation du rendement de son capital. La caisse se borne à gérer le mieux possible son avoir et «ça rapporte ce que ça rapporte». Ce sont les aléas de la bourse qui déterminent le montant de son capital retraite. La primauté des prestations prend le problème par l'autre bout. On fixe d'abord l'objectif: la part du revenu que touchera le salarié à la retraite au titre de deuxième pilier. Environ 60% du dernier salaire à la CIA. C'est ensuite à la caisse de faire en sorte d'assurer le financement de cette prestation, indépendamment du yo-yo de la bourse. Les bonnes années compensent les mauvaises. C'est dans ce sens qu'il faut comprendre le taux technique de 4,5%. C'est un taux actuariel, autrement dit, une cible à atteindre. Dans les faits, le rendement de notre fortune a été de 5% en moyenne depuis 1979.


Quelle est la structure de votre fortune?

Grosso modo elle est répartie en un tiers d'actions, un tiers d'obligations et un tiers d'immobilier. Nous veillons à maintenir cette répartition qui assure la stabilité des rendements. En ce moment, c'est l'immobilier qui tire les rémunérations du capital vers le haut.


On imagine pourtant que la CIA a pris un bouillon en 2008, comme toutes les autres caisses. De combien?

C'est sûr que l'on ne va pas réaliser du 5%! Difficile de vous dire combien l'on a «perdu», la valeur de notre fortune change tous les jours. La somme est importante, elle devrait faire baisser de moitié nos réserves de risque. Mais encore une fois, une caisse de pension se doit de planifier sur le long terme. A la CIA, nous raisonnons sur 20 ans. Une étude de février 2007 fixe l'objectif espéré de rendement à 5,32% pour la décennie à venir avec un risque minimal de volatilité. A ce jour, nous nous tenons à la stratégie de placement de notre fortune préconisée par cette étude.


Comment expliquer la substantielle différence entre les rendements des capitaux financiers au cours des dernières décennies et les intérêts effectivement versés aux cotisants LPP. Y aurait-il du «coulage»?

(Légère pause...) Je ne sais pas réellement ce que les caisses ristournent à leurs assurés. Il faut bien sûr prendre en compte les coûts administratifs ainsi que, pour les caisses privées, les frais de publicité et de marketing. Mais je ne suis pas sûr que cela fasse la différence. Il y a peut-être aussi le coût des prestations. La législation a été renforcée en 2005 pour améliorer la transparence.


Les caisses privées mènent la plupart du temps une activité lucrative en parallèle (assurance accident ou maladie) et elles doivent servir des dividendes aux actionnaires. Est-on certain que les cloisons sont bien étanches?

Je dirais qu'il y a en tout cas une vraie rupture entre les attentes des actionnaires qui réclamaient dans les années 2000 des rendements à deux chiffres et les taux d'intérêts crédités aux cotisants LPP. A mon avis, le risque de malversation est marginal. Le problème est dans le système lui-même qui expose les assurés individuellement aux risques financiers en même temps que les assureurs privés tiennent à la fixation d'un taux obligatoire très bas pour ne pas prendre, eux, de risques. En se contentant de 2,75% et à plus forte raison de 2% en 2009 on ne garantit plus les moyens de verser des rentes convenables. On fait ainsi le lit de ceux qui aimeraient voir se développer l'épargne non obligatoire du troisième pilier.


Pensez-vous que la crise pourrait s'installer dans la durée et qu'il faille à l'avenir renoncer à votre rendement de 5%?

Franchement, je n'en sais rien. Si l'on regarde dans une perspective historique, les actions ont rapporté durablement du 7%. Actuellement, les obligations rendent du 3,5% et l'immobilier 5,3% environ. Jusqu'à présent, le système a donc bien fonctionné. La question est de savoir si l'avenir reflètera le passé ou si la crise actuelle est d'une autre nature que la précédente. Dans cette hypothèse, nous serions alors contraints de construire un nouveau modèle. Il faudrait redéfinir la part des richesses qui reviennent aux salariés et retraités d'une part et aux investissements du capital financier de l'autre. I
Note : 1 Il s'agit de la perte de leur valeur de vente sur le marché à un moment donné. Tant que leurs actifs, aujourd'hui dépréciés, ne sont pas vendus, les pertes ne sont que virtuelles.
2 De son vrai nom: Caisse de prévoyance du personnel enseignant de l'instruction publique et des fonctionnaires de l'administration du canton de Genève.
3 Soit le rendement escompté dans les calculs actuariels, compte tenu d'une marge de sécurité.
4 Il existe trois types de caisses de pension. Les caisses collectives, aux mains des banques et des assureurs. Les caisses communes qui couvrent un secteur économique (par exemple le bâtiment). Enfin les caisses autonomes qui gèrent les avoirs des salariés d'une même (grande) entreprise, publique (ex. CIA) ou privée (ex. Migros).



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Jean-Louis Rimaz: «On peut faire beaucoup mieux que les 2,75% obligatoires...» | S'identifier ou créer un nouveau compte | 0 Commentaires
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