PROPOS RECUEILLIS PAR RAPHAËLE BOUCHET
Fils de saisonniers espagnols, le cinéaste Fernand Melgar a connu lui-même la clandestinité. En 2006, les lois sur l'asile et les étrangers, très largement approuvées par les Suisses, le mettent en rogne. Et le décident à montrer autrement la réalité des requérants. «Je sais que pour se faire accepter dans ce pays, il faut prendre le temps d'écouter l'autre.» Ecouter l'autre, c'est précisément ce qu'il fait en tournant La Forteresse, son chef-d'oeuvre documentaire. Il nous explique comment, durant sa longue immersion au Centre «de tri» de Vallorbe, il a su apprivoiser les lieux, son personnel et les requérants qui y passent quelques semaines.
Votre film évoque deux forteresses: le centre de Vallorbe, avec ses grilles et ses barbelés, et la Suisse, où il est si difficile d'obtenir l'asile...
Fernand Melgar: J'en ajouterais même une troisième: l'Europe, qui comme la Suisse se barricade de plus en plus et se méfie du monde menaçant qui l'entoure. Nous sommes revenus à une période moyenâgeuse, où l'on construit de plus en plus de forteresses. Je tenais à la dimension symbolique du titre, car pour moi, le centre n'est pas un lieu anecdotique. Il est représentatif de ce que sont devenus les rapports entre le Nord et le Sud: un mélange contradictoire d'humanisme, de rejet et de mauvaise conscience.
La forteresse de Vallorbe, pourtant, vous a ouvert ses portes. Comment avez-vous obtenu l'autorisation de tourner?
– Je suis allé voir le chef du centre. Je lui ai expliqué que je ne voulais pas filmer les lieux durant une après-midi, comme le ferait une équipe de télévision, mais que mon projet s'inscrivait sur le long terme. Je voulais y rester deux mois, c'est-à-dire la durée maximale de séjour pour les requérants. L'idée lui a plu, on ne la lui avait jamais proposée. A partir de là, il est un peu devenu le coproducteur du film! Et en attendant l'autorisation de l'Office fédéral des migrations (ODM), il nous a laissés venir au centre, l'ethnologue Alice Sala, le dramaturge Claude Muret et moi-même, sans caméra ni équipe technique, pour que nous puissions en comprendre le fonctionnement.
Cette prise de température a duré six mois...
– Oui, nous étions là un peu comme des stagiaires. On a servi des repas, fait du nettoyage, assisté à des auditions... Ce temps nous a permis de mûrir notre projet et de nouer une relation de confiance avec le personnel, qui au départ était assez méfiant. Les auditeurs, surtout, avaient peur des éventuelles représailles de la part des requérants. Quand le tournage a commencé, d'ailleurs, seul un auditeur avait accepté d'être filmé. Mais d'autres ont fini par suivre, probablement par curiosité. Ils se sont pris au jeu du cinéma.
Les requérants, eux, se regroupent par communautés. Quand vous gagnez la confiance d'un Géorgien, par exemple, tous les Géorgiens vous font confiance. Mais ce n'était pas gagné d'avance! Il a fallu beaucoup dialoguer pour qu'ils acceptent de tourner. Durant ces six mois, j'ai pris environ 3000 photos, dont beaucoup de portraits. Certains m'ont réclamé un tirage pour l'envoyer à leur famille. Cela crée des liens. Peu à peu, je suis devenu le portraitiste du centre.
Dans le même temps, vous convainquez les fonctionnaires de l'ODM. Quelles exigences ont-ils posées?
– Ils craignaient pour la sécurité des requérants. Je leur ai garanti que personne ne serait filmé sans son consentement éclairé. J'ai signé une convention avec chacun des «acteurs» et je me suis engagé à ce que le film ne soit pas diffusé dans les pays d'origine, ni sur TV5 Afrique par exemple. Nous avons installé un banc de montage dans le centre et les gens pouvaient voir les images en permanence. S'ils changeaient d'avis et refusaient d'apparaître dans le film, je retirais les scènes.
Mais surtout, et cela m'a étonné, l'ODM ne m'a pas imposé de droit de regard. En voyant le film, son directeur Eduard Gnesa s'est exclamé, enthousiaste: «Eveline doit absolument voir ça!» C'est de là qu'est partie l'idée d'inviter la conseillère fédérale Widmer-Schlumpf à la projection du Festival de Locarno.
Vous-mêmes, aviez-vous des préjugés avant de franchir la porte du centre?
– Vu les barbelés, le service de sécurité poussé à l'extrême et les fouilles à l'entrée, je m'attendais à y rencontrer des fonctionnaires carrés. Je me suis vite rendu compte que la réalité était plus nuancée. Le système protège les requérants, qui débarquent dans un environnement hostile. Rappelez-vous qu'en 2003, des villageois ont jeté un cocktail molotov sur un centre pour requérants du canton de Schwyz.
Je me souviens aussi du premier jour de tournage. Nous sommes arrivés le 3 décembre 2007 à 4h du matin pour assister à la relève des Securitas. On a vu arriver un Nord-africain transi de froid. Il avait passé la nuit à la gare, croyant que le centre n'ouvrait qu'aux heures de bureau. Le Securitas lui a tendu une couverture, il lui a préparé un repas, il lui a donné un lit sans lui poser de questions. J'ai été très touché par cette scène. Cet homme n'était plus dans son rôle de Securitas. Il était juste un être humain qui s'occupe d'un autre être humain.
C'est cette humanité-là que vous avez souhaité raconter?
– Plutôt que faire le procès de l'asile, j'ai cherché à lui redonner un visage. Car d'un côté comme de l'autre, des êtres humains sont concernés. J'estime que lorsqu'on filme seulement les pieds des requérants ou qu'on floute leur visage, cela leur enlève leur dignité. J'ai aussi voulu montrer le travail des auditeurs, qui ne cherchent pas la vérité ou l'objectivité, mais la vraisemblance des témoignages. Ils doivent appliquer à la lettre la loi la plus restrictive d'Europe en matière d'asile, mais ils restent toujours à l'écoute. J'espère que cela se voit dans le film, car le montage n'a pas été simple. Il a fallu réduire des auditions de quatre heures à quatre minutes!
La religion semble très présente dans le centre. Les requérants prient avec l'aumônier ou leur communauté. Même l'un des chefs, dans une scène assez cocasse, prend part à une cérémonie africaine!
– A Vallorbe, même celui qui n'a pas la foi s'y rattache. Cela m'a frappé dès le premier jour. Les gens sont à un moment de leur vie où leur destin leur échappe. La ferveur est forcément plus forte. Jamais la nécessité de la spiritualité ne m'était apparue aussi clairement que dans ce centre. A un moment, un aumônier exprime un profond doute. Ce questionnement sur la foi est à mettre en relation avec les interrogations de la Suisse sur sa propre identité.
Quant à Pierre-Alain, le responsable de l'assistance qui participe à la cérémonie, il se montre tantôt gestionnaire, tantôt humaniste. Parfois, il en fait même un peu trop, comme dans cette scène où il s'approprie un peu le nouveau-né d'un couple de requérants. C'est un vrai personnage qui nous fait voyager dans toutes nos contradictions vis-à-vis de l'asile.
Votre film montre, mais ne commente pas. Vous n'utilisez ni voix off ni musique. Pourquoi cette distance?
– L'idée de ce film est née après les votations sur l'asile de septembre 2006. J'ai eu l'impression que les citoyens étaient pris en otage, que le discours n'était que partisan, avec d'un côté le racisme, de l'autre l'angélisme. On était dans le noir ou le blanc et mon but était justement de remettre des tonalités. Car je ne fais pas de films militants, mais des films engagés. Cela signifie que je n'explique pas aux spectateurs ce qu'ils doivent penser. Exit, mon précédent documentaire, est demandé autant par les détracteurs que par les partisans de l'euthanasie! Je ne suis pas un donneur de leçons. Je ne suis pas non plus le chevalier blanc de l'asile. Mon modeste travail de cinéaste, c'est d'abord de proposer un document. Ce qui ne m'empêche pas d'avoir mes convictions profondes et de donner un sens à mes films.
Quel est ce sens?
– La Forteresse a réussi à rétablir le dialogue entre des gens qui ne se parlaient plus. Au début, on m'a dit que plus personne ne voulait entendre parler de l'asile. Mais les avant-premières ont eu un succès énorme. A Orbe, 100 personnes ont dû rester dehors par manque de places dans la salle! Et j'ai vu rigoler ensemble des gens qui s'entendent comme chiens et chats sur la question des étrangers. Je crois que le film est allé droit au coeur des Vallorbiers, et c'est ce qui compte.
Les requérants ont-ils pu voir le film?
– Pas encore, mais ceux avec qui j'ai pu garder contact le verront. Durant le tournage, je me suis lié d'amitié avec Fahad, cet Irakien finalement frappé de non-entrée en matière. Il a passé trois mois à la prison de Frambois, à Genève. Nous avons tout fait pour le sortir de là, en vain. Il a ensuite été envoyé en Suède, son premier pays d'accueil, mais sera bientôt transféré en Grèce. En arabe, fahad signifie léopard. J'aimerais lui dédier mon film.