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«On s'estime en droit d'exploiter les animaux»

Paru le Vendredi 25 Juillet 2008
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Culture
gnese Pignataro, philosophe, co-organisatrice des Estivales de la question animale et fondatrice de la revue Liberazione, revient sur quelques unes des raisons qui,selon elle, expliquent en partie l'exploitation des bêtes par les êtres humains.


Hormis avec nos animaux de compagnie, nous n'avons plus guère de lien avec les bêtes, pour nous souvent «utilitaires». Pourtant, la question de la souffrance animale a une audience toujours plus grande. Y a-t-il un lien?

– Oui, clairement. L'animal a toujours été l'Autre de l'humain dans le discours philosophique, mais dans la réalité, animaux et humains partageaient leurs vies. Jusqu'au moment où l'industrialisation les a éloignés, emprisonnant les animaux au-delà du regard humain et leur imposant une vie misérable. Cela a déchiré notre identité: nous sommes des animaux, mais nous n'arrivons plus à donner un sens à l'animalité ; nous sommes des êtres sensibles, mais ne tenons aucun compte de la souffrance d'autres êtres sensibles; quel sens alors donner à la nôtre?


L'animal n'a pas toujours été considéré comme sensible, notamment par Descartes qui imaginait un animal-machine.

– Dans sa philosophie, la réalité est divisée entre substance pensante et substance étendue. La première ne se réduit pas à la capacité à articuler une pensée complexe, elle coïncide avec la conscience de soi. Les animaux étant jugés incapables de penser, le philosophe les considère comme insensibles et inconscients, comme les machines.
Cette théorie avait suscité beaucoup de réactions à l'époque. De la part des adversaires de Descartes, bien sûr, mais aussi de certains de ses partisans, qui lui donnaient tort sur ce point. Certains intellectuels s'opposaient aussi à la vivisection, que les cartésiens pratiquaient et justifiaient par l'insensibilité attribuée à l'animal.


Comment considère-t-on cette question aujourd'hui?

– Il paraît aujourd'hui acquis que notre capacité de penser dépend de notre corps, de son système nerveux et de ses sens. Or, les animaux aussi ont un système nerveux et des sens. Pourquoi cette organisation physique n'aboutirait-elle pas aussi, chez eux, à une capacité de penser? L'idée selon laquelle la sensibilité animale ne serait que «mécanique» et n'entrerait pas dans le processus de connaissance pose problème, à mon sens. Même si le lien entre pensée et cerveau reste inexpliqué.
Mais il existe d'autres critères pour déterminer que les animaux ne sont pas des «machines»: la sociabilité, par exemple, ou la capacité à produire des réactions non standardisées. Bien des recherches sur les comportements animaux le soulignent et ceux qui côtoient des animaux se rendent bien compte de leur capacité à entrer en relation avec les autres et à agir de manière créative. La conclusion, pourtant, reste: «Ils ne sont pas conscients», justifiant la possibilité de les faire souffrir.


Pourquoi ce hiatus?

– Pour des raisons politiques. Cet héritage de l'âge moderne (XVIIe et XVIIIe siècles, ndlr) permet, en niant la conscience de l'animal, d'en faire un être sans volonté. Or, la volonté est vue comme le fondement du contrat social auquel nous choisissons de nous conformer. Ainsi, aujourd'hui, les lois reconnaissent que les animaux peuvent souffrir, mais ne les considèrent que comme des biens ou des ressources, non comme des sujets faisant partie de la société. La conséquence politique est donc que l'on s'estime en droit de les exploiter.

Quel autre rôle la volonté joue-t-elle?



– La question de la volonté est centrale. Dans le domaine de la recherche médicale, c'est autour de ce concept, et plus précisément celui de consentement, que s'est articulée, après la Seconde Guerre mondiale et les crimes des médecins nazis, la ligne éthique en matière d'expérimentation sur des sujets humains. Or, un animal qui se défend, se débat ou se plaint exprime aussi une volonté, même s'il ne parle pas. Mais la volonté est conçue de façon logocentrique, autour de la parole. Ainsi, l'existence d'une volonté de l'animal est niée et l'expérimentation animale jugée légitime.


Selon bien des scientifiques, l'expérimentation animale est indispensable pour réduire la souffrance humaine.

– En réalité, l'expérimentation animale ne permet pas de faire l'économie de toute expérimentation humaine. Cette dernière est en principe soumise à la contrainte du consentement du sujet; si nous levions cette contrainte, des expériences deviendraient possibles qui seraient elles aussi très bénéfiques pour le genre humain. Or nous n'estimons pas que le critère de l'utilité générale suffise à rendre légitimes de telles expériences non consenties. La question se pose dans les mêmes termes pour les animaux: il ne suffit pas d'invoquer les bénéfices pour les humains pour légitimer automatiquement que l'on fasse souffrir les animaux contre leur volonté.


A qui revient la tâche de légitimer une expérimentation animale?

– Prendre des positions éthiques n'est pas la tâche de la médecine, qui est une discipline scientifique. C'est la communauté qui bénéficie des résultats de la recherche médicale qui a la tâche – et le droit – d'en régler et éventuellement limiter les pratiques là où elles attenteraient à des principes moraux reconnus par cette communauté. Il ne suffit pas d'invoquer les bénéfices d'une pratique scientifique pour supposer qu'elle correspond à la volonté des bénéficiaires.
Ainsi, en Italie, la recherche sur les embryons a été interdite à la suite d'un référendum, alors qu'elle aurait permis d'éviter bien des souffrances humaines. Tout en étant personnellement favorable à l'utilisation des embryons dans la recherche – parce que je ne les reconnais pas comme des «personnes» (ils n'ont pas de vie sociale, par exemple, contrairement aux animaux) –, je trouve légitime que la population ait pu exprimer son choix éthique. Et comme des secteurs de plus en plus larges de notre société reconnaissent que les animaux sont doués comme nous de sensibilité et de conscience, je trouve justifiée la demande d'interdiction totale de l'expérimentation animale.



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