BERNARD PERRIN
BOLIVIE - A l'approche du référendum révocatoire, Evo Morales est plus que jamais la cible des médias.
BERNARD PERRIN, LA PAZ
«Nous ne voulons pas d'Evo Morales ici, il n'est pas le bienvenu! Qu'il reste dans les hauts plateaux, là où l'on tue les lamas et les chiens.» Publié fin juin dans le journal El Deber, le message haineux du président du Comité civique de Padcaya (département de Tarija) a été parfaitement reçu: le déferlement de violence qui a suivi, organisé par des groupes d'extrême-droite, a finalement obligé le président de la République à annuler son voyage dans cette municipalité du Sud de la Bolivie. El Indio, comme se plaisent à le surnommer certains intellectuels éditorialistes, s'est ainsi retrouvé persona non grata dans son propre pays...
Il a les épaules larges et solides, Evo Morales. L'ancien syndicaliste cocalero en a vu d'autres. «Je fais confiance au peuple et à sa maturité pour reconnaître les manipulations médiatiques. On nous agresse et on nous provoque sans arrêt, mais cela ne nous fait pas peur. Qu'ils écrivent ce qu'ils veulent, qu'ils fassent ce qu'ils veulent: le mouvement social est imparable, et avec ou sans Evo Morales, la Bolivie sera libérée.»
Médias sous influence
Il n'empêche, jamais un président bolivien n'a dû faire face à un tel acharnement médiatique. Dans sa dernière édition de juillet, le mensuel Datos s'interroge d'ailleurs ouvertement, sur fond d'élitisme et de racisme: «Mais comment Evo Morales a-t-il pu gagner l'élection présidentielle en 2005, comment les gens ont-ils pu voter pour un candidat qui sait à peine lire?» But de cette campagne de dénigrement: faire «tomber» le premier président indien de l'histoire de la Bolivie, le 10 août prochain, lors du référendum révocatoire.
C'est que le «gouvernement du changement» d'Evo Morales, qui a nationalisé l'industrie des hydrocarbures (quintuplant au passage les revenus du gouvernement, des préfectures et des municipalités), qui entend redistribuer les terres volées aux paysans et qui veut promouvoir les populations indigènes, dérange les élites les plus conservatrices du pays.
Or c'est cet «ancien régime», composé de politiciens de droite, de propriétaires terriens et de patrons d'entreprises, qui a la mainmise sur l'ensemble de la presse écrite et toutes les chaînes de télévision à l'exception d'un seul canal... Un rapide – et partiel – survol du paysage médiatique bolivien permet de mieux comprendre l'ampleur de son emprise sur le monde de la communication.
El Deber, le quotidien principal de Santa Cruz? Il appartient à la famille Rivero, ultra-conservatrice, alliée de longue date des grands industriels du département. Puissant groupe médiatique, l'espagnol Prisa, qui possède notamment le journal La Razón et la chaîne de televisión ATB, défend pour sa part les intérêts de groupes économiques espagnols en Bolivie, comme ceux du pétrolier Repsol. L'hebdomadaire Pulso, lui, est dirigé par Fernando Molina, sympathisant de l'ancien président Gonzalo Sánchez de Lozada, chantre du néolibéralisme et grand artisan des privatisations dans les années 1990...
Plus flagrant encore, le canal de télévision le plus farouchement opposé à Evo Morales, Unitel, est propriété de la famille Monasterios, qui possède plus de 40 000 hectares de terres dans le département de Santa Cruz. La chaîne est dirigée par Osvaldo Monasterios, un ancien sénateur du MNR (parti de droite), grand défenseur lui aussi des politiques néolibérales.
Plus de place pour la réflexion
«Lorsque la dictature est tombée, il y a 25 ans, il y a eu une explosion incontrôlée des moyens de communication. L'Etat a alors perdu sa mainmise sur les médias, mais ceux-ci n'ont pas profité de cette nouvelle liberté. Les grands décideurs économiques s'en sont emparés, afin d'en faire une puissante arme de diffusion de leur idéologie ultralibérale, et afin d'empêcher toute remise en question de l'ordre établi. Et les politiciens de droite, évidemment complices, se sont arrangés pour en faire un outil de propagande, indispensable à la prise du pouvoir. Entre ces deux blocs puissants, il ne reste donc plus beaucoup d'espace pour l'éthique journalistique», commente Carlos Cordero, politologue et professeur de sciences politiques à l'université Mayor de San Andrès, à La Paz.
Un avis que partage Vania Sandoval, coordonnatrice générale de l'Observatoire national des médias: «La presse est totalement instrumentalisée en Bolivie. La manipulation prend des proportions simplement sidérantes, et la polarisation est telle qu'il n'y a plus aujourd'hui d'espace de débat, de réflexion et d'analyses dépolitisées.»
Caractère ethnique
Les médias s'en sont souvent pris violemment aux gouvernements, Evo Morales ne fait pas figure de seul martyr. L'ancien président Carlos Mesa en témoigne dans son dernier ouvrage, Une présidence assiégée. Touché dans ses intérêts économiques par une décision du gouvernement, Osvaldo Monasterios avait alors ouvertement juré de continuer sa campagne de dénigrement sur sa chaîne de télévision Unitel «juqu'à la chute de Mesa».
«Mais ce qui est totalement nouveau avec l'arrivée au pouvoir d'Evo Morales, c'est que la lutte a changé de niveau. Elle n'est plus seulement économique, elle a pris un caractère ethnique. Lamentablement, le pays est tombé, et les médias avec lui, dans une confrontation raciale», poursuit Carlos Cordero.
Vania Sandoval analyse la situation de la même manière: «Le processus déclenché par les mouvements sociaux depuis les années 1990 propose de changer fondamentalement la structure de la société. Désormais les peuples indigènes existent, et désormais deux visions du monde s'opposent. Et l'une d'elle se bat pour ne pas perdre ses privilèges. Dans cette lutte de classes et de pouvoir, elle utilise les médias, ce qui fait resurgir un racisme extrêmement violent, qui nous renvoie carrément à l'époque coloniale.» I