BERNARD PERRIN, SUCRE    

Solidarité VIOLENCES - Des supporters de Morales ont été tabassés. Opposée aux réformes du gouvernement, la droite autonomiste montre un visage de plus en plus inquiétant.
Le 199e anniversaire du «Cri libérateur», premier soulèvement contre la Couronne espagnole en 1809, s'est transformé en déferlement raciste à l'égard des communautés indigènes, samedi dernier à Sucre. Eugenio en tremble encore, de rage et de peur. Comme d'autres paysans, il s'est rendu samedi matin dans la capitale constitutionnelle de Bolivie pour accueillir Evo Morales. Le président devait remettre cinquante ambulances à différentes communautés rurales, délivrer des chèques pour la réalisation de plusieurs projets de développement et annoncer la construction de mille logements.
Mais, après trois heures de route depuis son petit village de Tomina, Eugenio a eu droit à un tout autre accueil: «Ce fut un choc total. Nous venions le coeur léger, avec nos femmes et nos enfants, pour voir notre président. Et nous avons été reçus à coups de pierres, de bâtons et de dynamite!"


«Interdit aux Indiens de m...»

Des centaines de jeunes extrémistes, qui veillaient depuis le soir précédent aux abords du stade au vu et au su des autorités locales, se sont en effet déchaînés sans retenue, empêchant finalement le président de se rendre dans la capitale du pays, faute de garanties sécuritaires suffisantes! Jusqu'en milieu d'après-midi, des centaines de paysans ont été insultés, sauvagement frappés, jetés au sol, roués de coups. On dénombre au moins une cinquantaine de blessés, dont certains dans un état grave.
Les assaillants ont également intimé l'ordre aux paysans de ne plus jamais revenir dans le centre de Sucre, «interdit aux indiens de m...» Une pratique qui était en vigueur à l'époque coloniale, qui s'était perpétuée jusqu'à la première moitié du XXe siècle et que l'on pensait bel et bien révolue...
Une trentaine d'indigènes ont également été pris en otages, et traînés jusqu'à la place du 25-Mai, au centre-ville. Face à La Maison de la Liberté, ils ont été partiellement déshabillés, contraints de s'agenouiller et de réciter des slogans hostiles au président et à leurs propres communautés. Leurs ponchos et la wiphala (le drapeau des communautés indigènes) ont été brûlés.


Complicité locales

Cette violence raciste a été largement soutenue, si ce n'est organisée, par les autorités locales farouchement opposées au gouvernement d'Evo Morales. Les jeunes assaillants représentent en effet le bras armé du Comité interinstitutionnel de Sucre, présidé par le recteur de l'université, Jaimé Barrón, et dont est notamment membre la maire de la ville, Aydée Nava. Ce comité, créé par les forces conservatrices de droite, prétend tracer l'avenir politique de la ville (l'autonomie), mais il ne jouit d'aucune représentativité populaire.
Le maire du village de Mojocoya, Angel Vallejos, a fait partie des humiliés de la place du 25-Mai. Son témoignage concorde avec celui d'autres paysans: «Les autorités sont complices. Le recteur de l'université et la maire de Sucre ont même applaudi les actes dont nous avons été victimes.»
Les émeutiers de Sucre ont par ailleurs été épaulés, selon d'autres témoignages, par des jeunes de Santa Cruz, membres de la Union juvenil cruceñista, bras armé du Comité civique de cette ville, fer de lance du mouvement autonomiste de l'est de la Bolivie.


La presse muette

D'extrême droite, l'Union juvenil est tristement célèbre pour sa violence physique et verbale à l'égard des Indiens. Lorsque la préfecture a récemment appelé les habitants de Santa Cruz soutenant l'autonomie à peindre une croix verte sur la façade de leur maison, les escadrons de ces jeunes racistes ont patrouillé dans certains quartiers pour imposer par la force ce symbole aux «récalcitrants».
Pour bloquer le changement politique lancé par le gouvernement central, qui met en péril leurs privilèges, les élites de l'Est bolivien peuvent par ailleurs s'appuyer sur les médias privés, dont elles sont propriétaires. Ainsi, la presse bolivienne n'a pas titré sur l'humiliation des paysans et elle n'a pas condamné les actes de racisme, qu'elle tend à banaliser. Elle a au contraire mis l'accent sur l'incapacité du président à se rendre à Sucre et a largement passé sous silence la ferme condamnation des actes de racisme émise par le représentant des Nations Unies pour les droits humains, à La Paz.
Esteban Urquizo, représentant de la Fédération des travailleurs paysans du département de Sucre en est conscient: «Mais ces actes, qui rappellent ceux des nazis, nous donnent encore plus d'orgueil et de responsabilité. Nous donnerons une réponse dans les urnes, lors du référendum révocatoire du président et des préfets, le 10 août.» Les mouvements sociaux boliviens ne resteront pas éternellement les bras croisés face à la provocation et à l'humiliation. La Bolivie s'apprête à vivre des mois dangereux. I



Commentaires

En Bolivie, il ne fait pas bon soutenir le président Evo Morales | S'identifier ou créer un nouveau compte | 0 Commentaires
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