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Dans la forêt du roman indien

Paru le Vendredi 21 Septembre 2007
   ANNE PITTELOUD    

Culture INDE (I) Consacrée aux «Orients extrêmes», la Fureur de lire, à Genève, explore ce samedi la littérature indienne. Aperçu de cet immense territoire avec deux éditeurs.
Plus de 1600 langues dont 18 officielles, 12 alphabets différents, autant de systèmes éditoriaux que de régions linguistiques: si l'Inde a mille visages, que dire de sa littérature? En Occident, elle suscite depuis quelques années une vague d'intérêt sans précédent, portée par des auteurs tels que Salman Rushdie, Amitav Gosh ou Arundhati Roy. Qu'ils vivent dans le sous-continent ou fassent partie de la diaspora, ces écrivains ont un dénominateur commun: ils écrivent en anglais. Samedi à Genève, la Fureur de lire accueille deux éminents représentants de cette littérature anglo-indienne en pleine effervescence: Tarun Tejpal et Shashi Taroor, auteurs respectivement de Loin de Chandigarh et du Grand Roman indien, dialogueront ce soir à la Maison communale de Plainpalais avec Marc Parent, directeur du domaine littérature étrangère chez Buchet-Chastel et grand amoureux de l'Inde.
On assiste à un «véritable renouveau littéraire dans le champ de la littérature anglo-indienne», confirme l'éditeur français Philippe Picquier. Depuis vingt ans, il publie des auteurs chinois, japonais ou coréens et, depuis une dizaine d'années, indiens. «Auparavant, nous étions prisonniers de quelques gros agents littéraires internationaux qui contactaient toujours les mêmes grands éditeurs. Aujourd'hui le choix est vaste et correspond davantage à la réalité.» Deux phénomènes sont à l'origine de la nouvelle visibilité des lettres indiennes: le développement de l'édition sur place, conséquence de la forte croissance économique du sous-continent (lire page suivante); et la curiosité de lecteurs occidentaux libérés des clichés de l'exotisme, avides d'entendre des voix multiples, singulières et universelles, selon Philippe Picquier. «Ces lecteurs n'ont plus besoin d'une Chine de lanternes rouges, d'un Japon de cerisiers en fleurs et d'une Inde à la sauce curry.» Reste que les auteurs lus en Occident ne sont que l'arbre qui cache la forêt des lettres indiennes: car si l'édition anglophone a pu se déployer à l'échelle du sous-continent et au-delà, la littérature en langues hindi, tamoul, bengali, ourdou ou mayamala demeure une vaste terra incognita pour le lecteur occidental.


LANGUE MéTISSéE

Il existe une véritable tradition du roman anglais en Inde, et l'anglo-indien est à considérer comme une langue à part entière, qu'il faut ajouter à la vingtaine de langues régionales officielles avec leur culture et leur littérature propres, explique Marc Parent. «Il s'agit d'une langue métissée, amplifiée, mâtinée pour épouser les contours excessifs de la réalité indienne qui est à la fois grave et bouffonne, violente, tragi-comique. Ainsi l'anglo-indien a repoussé les limites de l'anglais, dont la rigidité et la retenue ne sauraient saisir ce monde foisonnant, captivant et fabuleux.» Salman Rushdie parlait d'hinglish, ou de «chutneyfication de l'anglais». Tarun Tejpal a vendu 60 000 exemplaires de Loin de Chandigarh, «un roman rempli de termes en hindi qui adaptent l'anglais à la réalité folle de l'Inde. La langue qui devait asservir le continent a été asservie par les écrivains, se réjouit Marc Parent. Une belle revanche!»


MYTHE ET MODERNITé

La littérature indienne est nourrie de la réalité du pays, et décrire sa complexité est un réel défi. Cette mosaïque culturelle et religieuse de plus d'un milliard d'habitants est peut-être «la plus belle démocratie du monde», selon M. Parent. «Il y a 80% d'hindous et, à la tête du gouvernement, un musulman, un sikh, une catholique.» Les écrivains anglo-indiens abordent les sujets de société au fur et à mesure de leur apparition. La mainmise des fonctionnaires britanniques sur le pays, l'administration coloniale, l'intimité de la famille indienne, les castes, la condition des femmes, la sexualité, les tensions entre communautés religieuses, sont au coeur de récits qui tressent l'ancien et l'actuel, embrassent mythes et modernité. On y devine souvent l'architecture des grandes épopées indiennes: à l'image du pays, la littérature anglo-indienne est écartelée entre un présent en pleine mutation et une tradition littéraire millénaire. «L'idée du 'Grand Roman indien' fait toujours partie du projet d'un auteur», explique Marc Parent: il s'agit d'exprimer l'immense diversité de l'Inde tout en étant ancré dans sa grande tradition narrative. «Je pense qu'une tradition littéraire structurée par des mythes tend à l'universel, dit-il. Et toute la littérature indienne vient du Mahâbhârata.»
Shashi Tharoor, dans Le Grand roman indien, ou Tarun Tejpal dans Loin de Chandigarh, puisent aux sources de cette littérature. Les références au Mahâbhârata se retrouvent même dans la non-fiction. ---
--- Bombay Maximum City, un document sur la ville de Bombay signé Suketu Mehta, «se lit comme une narration, sans un moment d'ennui», note Marc Parent.
C'est selon lui la raison pour laquelle les lettres indiennes touchent les lecteurs occidentaux, en mal de grandes histoires universelles: «La tradition littéraire indienne ne s'est jamais interrompue depuis des milliers d'années, contrairement à celle de la France par exemple, brisée par des ruptures, des révolutions, des guerres. Et la littérature française s'essouffle: elle n'est plus reliée à de grandes histoires universelles et reste concentrée sur des choses très locales, nombrilistes.»


éCRIVAINS INTIMES

Bercé par le Mahâbhârata plus que par la Bible grâce à une grand-mère qui a vécu 70 ans dans un ashram, Marc Parent se passionne pour les textes «écrits de la peau même de l'Inde, par ceux qui y vivent». Les auteurs de la diaspora l'intéressent moins. «Elle est souvent nourrie de cet entrelacs entre l'Occident et l'Inde. Ses thèmes de prédilection – l'immigration, l'implantation, les regards croisés entre deux cultures – sont abordés par d'autres diasporas dans le monde. Tandis que les écrivains qui vivent en Inde ont une langue qui contient cette incroyable réalité indienne.»
Mais cette dimension mythique n'est pas le terreau de tous les auteurs. Philippe Picquier a une préférence pour des voix plus intimistes et personnelles. «J'aime ce côté 'grands raconteurs d'histoires', présent aussi en Chine. Mais j'ai trouvé d'autres voix en Inde, d'autres styles et d'autres façons de raconter.» S'éloignant des sentiers battus de l'exotisme, il publie des romans qui ne mettent pas forcément en scène «l'Inde qu'on attend», dans son étrangeté cosmopolite et bruyante: «Je recherche d'abord des stylistes. Ce qui m'importe n'est pas la mise en scène, le décor, mais la sensibilité et le regard de l'auteur; ce qu'il a à dire, et surtout comment il le dit.» Les Editions Picquier publient beaucoup de femmes. Anita Nair, Radhika Jha, Shashi Deshpande, Baby Halder, Bulbul Sharma... «Elles ont une écriture beaucoup plus précise, plus calme et moins grandiloquente, qui rend compte des variations de la conscience. Mais elles sont tout aussi universelles puisqu'elles touchent à des choses très intimes. Anita Nair parle de l'âme profonde de l'Inde, du quotidien. Je la sens proche de nous lorsqu'elle raconte même des banalités.» Et de citer encore Amit Chaudhuri: il écrit des «variations mélodiques sur la conscience de soi qui se nourrissent de préoccupations universelles», et peut noircir des pages entières sur une sieste à Calcutta.
Entre les «raconteurs d'histoires» et les autres, le choix est vaste. Marc Parent comme Philippe Picquier vont à la rencontre des éditeurs et des auteurs dans les salons du livre et les festivals de littérature en Inde, tissent des contacts avec des lecteurs sur place. «Je me promène dans la littérature indienne comme dans une ville étrangère où j'emprunterais des voies détournées, explique Philippe Picquier. Je vais vers des personnes qui me conseillent et me guident dans la forêt des écrivains.»



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  • La Fureur de lire, «Orients extrêmes», www.fureurdelire.ch
    Samedi 22 septembre.
    Maison communale de Plainpalais, rue de Carouge 52, Genève:
    - 15h: Tarun Tejpal et son magazine Tehelka.
    Interview-débat en collaboration avec Reporters sans frontières - Suisse.
    - 20h: soirée littéraire indienne avec Tarun Tejpal et Shashi Tharoor, animée par Marc Parent autour du concept du Grand Roman indien et de la non-fiction émergente.
    - 23h30: soirée DJ Bollywood animée par Yvonne Harder et Rajiv Baghavan.

    Bibliothèque des Pâquis, rue du Môle 15-17:
    - 10h: Les Contes de l'Inde, par Catherine Zarcate. Dès 8 ans.

    Librairie Le Vent des Routes, rue des Bains 50:
    - 11h: rencontre avec Shashi Tharoor et Tarun Tejpal. Thali végétarien (buffet payant), danse indienne, diaporama.

    A lire.
    Tarun Tejpal, Loin de Chandigarh, Ed. Buchet-Chastel, 2005. Sorti en poche.
    Shashi Tharoor, Le Grand Roman indien, Le Sourire à cinq dollars, L'Emeute, L'Inde: d'un millénaire à l'autre 1947-2007.

    Parutions 2007.
    Kiran Nagarkar, Le Petit soldat de Dieu, Ed. Buchet-Chastel.
    John Shors, Sous un Ciel de marbre, Ed. Buchet-Chastel.
    Gurcharan Das, Le Réveil de l'Inde, Ed. Buchet-Chastel.
    Pankaj Mishra, Désirs d'Occident, Ed. Buchet-Chastel.
    Shashi Deshpande, Question de temps, Ed. Picquier.
    Baby Halder, Une vie moins ordinaire, Ed. Picquier.
    Bulbul Sharma, Mes Sacrées Tantes, Ed. Picquier.
    Uzma Aslam Khan, Transgression, Picquier Poche.
    Suhayl Saadi, Psychoraag, Ed. Métailié.
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