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Abracadabr'art

Paru le Vendredi 08 Décembre 2006
   SAMUEL SCHELLENBERG    

Culture DECALE L'art n'a pas besoin d'être visible pour exister. C'est l'avis de nombreux artistes contemporains, qui créent à l'insu du public et emploient des canaux de diffusion alternatifs. Besoin de voir pour croire? Quel dommage! Voilà le meilleur moyen de passer à côté de nombreuses propositions artistiques contemporaines. Et des plus intéressantes: l'art d'aujourd'hui a le droit d'être invisible – ce qui ne l'empêche pas d'entrer en collision avec le public, même si celui-ci n'en a pas toujours conscience. Ainsi, en visitant un supermarché, on peut par exemple tomber sur une fausse chemise – mais véritable oeuvre d'art –, illégalement infiltrée par une artiste. Et en composant un numéro de téléphone, trouvé dans le catalogue d'une grande entreprise, on peut participer, à son insu, à une performance artistique de longue haleine. De même, le fait d'assister au tournoi de tennis de Roland Garros peut parfois réserver son lot de surprises – ce monsieur, assis dans la loge VIP un sac sur la tête, comme le prisonnier icône d'Abu Graïb, n'est-il pas un artiste établi à Genève?
«L'art invisible est un stimulant indispensable à notre imagination», estime Ralph Rugoff, directeur de la Hayward Gallery de Londres1. Il parraine «Project Placement» à la galerie Analix, à Genève – les propositions de huit artistes, qui s'approprient de manière jouissive des stratégies de marketing pour distiller un contenu «subversif».
Il y a un an, le New-yorkais organisait à San Francisco «Brève histoire de l'art invisible» – une exposition comprenant les oeuvres de 15 créateurs et un groupe d'artistes, couvrant les cinquante dernières années. On pouvait par exemple y découvrir ce constat de police dressé à la demande de l'artiste Maurizio Cattelan, en Italie, suite au prétendu vol dans sa Golf d'une «sculpture invisible», dotée d'une «valeur affective» – ou quand la bureaucratie est trop obtuse pour réaliser qu'on se fiche de sa pomme.


dimension mystique

Bien entendu, l'exposition citait aussi le travail d'Yves Klein, artiste actuellement célébré au Centre Pompidou à Paris – et père de la fameuse exposition «Le vide», à la galerie Iris Clert, en 1958: un espace totalement privé d'objets. «Mais en fait, ce vide n'en était pas un», nuance Christophe Cherix, conservateur du Cabinet des estampes de Genève. Car le travail de Klein comprenait une dimension mystique – le Français était membre de la Rose-Croix –, de même que sensorielle. L'inventeur en 1948 de la peinture monochrome avait couvert les murs de la galerie de blanc et faisait baigner les espaces dans une lumière bleutée. «Le vide s'apparente de toute façon au zéro», rappelle l'historien de l'art Michel Thévoz. Or le «0», selon le professeur retraité, exprime beaucoup plus que le néant, notamment lorsqu'il est placé après d'autres chiffres (10, 100, 1000 etc.).
Reste que l'expo de Klein a signifié un précédent, qui inspirera de près ou de loin de nombreux artistes. Pour la seule année 1969, aux Etats-Unis, Christophe Cherix a compté quatre non-expositions. Avec des artistes d'importance comme Allen Ruppersberg, à Los Angeles, qui ferme sa galerie le temps de l'«expo». Ou les créateurs conceptuels Robert Barry, Joseph Kosuth et autres Lawrence Weiner, à l'occasion d'un «January Show» à New York – dans ce cas, c'est le catalogue qui contenait l'expo, et non l'espace physique, dans des bureaux vides de la 52e rue.
D'une manière générale, Christophe Cherix estime que l'art invisible, dès les années soixante, est une manière d'engendrer un nouveau type de rapports entre les spectateurs et l'espace: «Il s'agit de mettre de côté l'objet d'art pour accentuer quelque chose de l'ordre de la perception.» Ainsi, dans l'art minimal, les pièces ne peuvent pas être contournées – dans le cas des plaques métalliques au sol de Carl Andre, le spectateur est même invité à marcher dessus, le plus simplement du monde.
On peut aussi citer un autre précédent: la pièce 4'33'' du compositeur John Cage – une oeuvre silencieuse, «interprétée» pour la première fois en août 1952 à l'occasion d'un récital de musique contemporaine. Pour la «jouer», le pianiste est resté assis devant son instrument, sans bouger, le temps choisi par Cage. Bien entendu, à l'image des autres oeuvres «vides» ou «invisibles», ce néant est fictif: comme le prouvent les enregistrements publics de ces 4'33'', il n'y a rien de plus bruyant que cette pièce, pleine de raclements de gorge et autres bruits de chaises.


au-delà des distractions

Aujourd'hui «plus que jamais, le rôle des artistes est de rendre visibles des réalités cachées ou latentes», estime Michel Thévoz. Et c'est précisément ce que font les artistes de l'art invisible, qui évitent les canaux établis à l'heure de s'adresser au public. Ces travaux «nous poussent à regarder au-delà des distractions grandioses du monde de l'art. Ainsi, elles nous permettent peut-être de penser plus clairement à la véritable importance de l'art», analyse Ralph Rugoff. Note : 1 «A Brief History of Invisible Art», CCA Wattis Institute, texte de présentation de l'exposition.



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  • Trois mots plus tard
    «Voulez-vous manger avec moi?» Le sympathique Marc Horowitz se montre désinvolte, mais son invitation est loin d'être anodine: l'artiste établi à Los Angeles a littéralement traversé les Etats-Unis en passant de table en table, convié à manger par une foule d'inconnus – une performance artistique de longue haleine, présentée dans le cadre de l'exposition «Project Placement», à la galerie genevoise Analix Forever.
    Le point de départ de l'odyssée étasunienne de l'artiste tient en trois mots, «Dîner avec Marc», glissés au milieu d'un catalogue de meubles du poids lourd Crate & Barrel, pour lequel Horowitz a travaillé. Ecrite sur un panneau blanc – et placée au milieu d'un bureau modèle –, la phrase sibylline était accompagnée du numéro de téléphone de Marc. Le volume est distribué à des millions d'exemplaires et l'artiste est viré avec effet immédiat. Son téléphone, lui, n'arrête pas de sonner.
    Pour le coup, Marc s'achète un camping-car et prend la route, à la rencontre de ses hôtes. Parfois, il passe plusieurs journées dans la même famille. Il est même invité par Irvin Kershner, réalisateur du cinquième épisode de la Guerre des Etoiles, qu'il admire depuis l'âge de quatre ans. Il prend aussi quelques kilos, avoue-t-il. Et «encore maintenant, mon téléphone sonne tous les jours pour de nouvelles invitations.»
    A moins que ce ne soit son oncle qui l'appelle, comme c'est arrivé dernièrement. Employé au Pentagone, il était très réticent à ce que Marc devienne artiste. «Cesse ces trucs et travaille dans une banque!», lui disait-il. Mais depuis que son neveu a du succès, il a changé de refrain: «Je t'ai toujours dit que tu deviendrais un grand artiste!»


    «salut, je bosse ici»

    L'une des premières créations de Marc Horowitz remonte à 2004. L'Etasunien branchait une machine à café dans sa cuisine. C'est tout? Presque. Le câble de l'appareil – aux multiples rallonges – mesurait 450 mètres et conduisait jusqu'à un parc, où Marc préparait son breuvage pour le public. «A cause de la tension trop basse, le café mettait quinze minutes à chauffer. De quoi stimuler de longues conversations.» Mais n'en a-t-il pas marre, parfois, d'être sociable en permanence? «Oui, ça m'arrive. Dans ce cas je me retire quelques jours. C'est pas la peine d'être de mauvaise compagnie.»
    Marc, qui ponctue souvent ses phrases d'une grimace rigolote, ne manque ni d'humour ni de culot. Un jour, alors que les ressources humaines d'une entreprise de la Silicon Valley refusent de l'engager, il se présente tout de même au boulot, en passant par d'autres personnes – et en simulant d'être un nouvel employé. En catimini, on lui installe un poste de travail – et à force, il sera totalement intégré et payé.
    Un bon job, mais pas de quoi devenir millionnaire: «Ce matin, avec 10 francs suisses en poche, j'ai voulu ouvrir un compte en banque à Genève. On m'a gentiment expliqué que la somme minimale était de 50 000 francs. La prochaine fois, peut-être...» Grand sourire. SSG
  • Expo subversive
    Pour mettre en avant leur marchandise, les grandes entreprises adoptent souvent la stratégie du «placement de produit»: plutôt que de vanter ouvertement une boisson gazeuse, elles demandent à un bel acteur de la consommer ostensiblement, au milieu d'un film. La limonade, est-il sous-entendu, correspond aux valeurs de ce héros infaillible au coeur d'or. Variante d'un procédé qui a fait ses preuves: l'insertion subreptice de produits dans les émissions télévisées, dans les livres ou même dans les jeux vidéos.
    A la galerie Analix Forever, à Genève, les artistes de l'exposition «Project Placement» «utilisent la même stratégie», explique le commissaire Joseph del Pesco. Ils le font à l'espace de la rue de l'Arquebuse, mais aussi, pour certains, au coeur de la ville. Ainsi de Conrad Bakker, originaire de Chicago, qui a produit une série d'objets en bois – Rolex, couteaux suisses et autres volumes de Marx ou Weber –, qu'il est allé vendre aux puces de Plainpalais. Bienheureux celui qui a pu lui acheter des pièces avant que la police ne s'en mêle: à 20 dollars l'unité, il s'agissait assurément d'une bonne affaire. De son côté, le Californien Packard Jennings a dessiné des dépliants, qu'il a distribué dans différents lieux touristiques de la ville. Mais derrière une couverture proprette, «Welcome to Geneva» s'avère subversif: au fil des pages, le lecteur découvre des scènes de révolte, l'attaque du siège de l'OMC, l'amour libre à l'ONU ou la destruction d'argent dans le coffre-fort d'une banque.
    Dans la galerie, on suit aussi les aventures de Marc Horowitz, qui a dîné avec la moitié des Etats-Unis, ou presque (lire ci-contre). Et on peut admirer les habits produits par Zoe Sheehan: adepte du shopdropping – une pratique consistant à placer des oeuvres d'art dans les magasins, pour déstabiliser les consommateurs –, elle copie des habits vendus par la chaîne Wal Mart et les dépose incognito dans les magasins. «Le choix du supermarché n'est pas innocent: numéro un aux Etats-Unis, Wal Mart est une véritable catastrophe sociale», note Joseph del Pesco.
    Quant à Gianni Motti (lire ci-dessus), il présente une série de pages de journaux où il apparaît photographié, l'air de rien, grâce à la complicité des photographes. Citons encore la vidéo Shopping Cart de Mads Lynnerup, qui montre un caddie bondé traversant un supermarché sans que personne ne le pousse. Ou Radical Cola Challenge, d'Amy Balkin: un test comparatif «idéologique» de différentes boissons à base de cola – Coca-Cola, Mecca-Cola, un soda au guarana et la préparation «open source» Cube Cola.
    A noter que la plus vendue de ces quatre boissons est souvent la cible d'oeuvres décalées. Pour mémoire, on peut citer les «Yankee Go Home» que l'artiste brésilien Cildo Meireles avait discrètement gravé sur de nombreuses bouteilles de Coca-Cola, dans les années 1970. Munis de leur slogan, les objets ont ensuite rejoint le circuit commercial, diffusant la «bonne parole» à travers tout le Brésil. SSG








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