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Le complot des genres se noue au berceau

Paru le Mardi 13 Juin 2006
   CORINNE AUBLANC    

Egalité ENFANCE - Quoi qu'on en dise, les enfants des deux sexes continuent à être élevés différemment. Au détriment des filles. C'est là un obstacle majeur à la réalisation de l'égalité des genres. «Malgré les changements de notre société, on demande encore et toujours aux petits garçons d'aller voler le feu, de casser la gueule du voisin et de marquer des buts!», relevait le sociologue français Christian Baudelot dans le magazine littéraire Lire d'avril 1999. Mais à quel âge les petites filles sentent-elles qu'elles ne pourront qu'être exclues, une fois devenues femmes, des privilèges que la société réserve à ses spécimens mâles? Et comment –par qui– passe l'endoctrinement? C'est de ce matraquage socioculturel de l'enfance dont il est question dans la toute récente publication «Filles-garçons. Socialisation différenciée?»1, dirigée par la chercheuse genevoise et docteure en psychologie Anne Dafflon Novelle. Un ouvrage qui, par son approche historique et interdisciplinaire, démonte les mécanismes qui produisent les différences et les hiérarchies de sexe.


Pas dans les arbresavec ta robe!

«On ne naît pas femme, on le devient», écrit Beauvoir. «–Oui, mais ça commence dès la naissance!», ajoute en substance Anne Dafflon Novelle. La psychologue genevoise montre qu'on n'est pas «naturellement» petite fille ou petit garçon, mais que ce rôle est –tant pis pour Freud2– socialement construit dès le berceau, en même temps que se forme l'identité sexuée.
Or, garçons et filles continuent à être élevés différemment. Plus que jamais. «Le sexe des nourrissons est aujourd'hui reconnaissable par l'habillement, alors que, jusqu'au début du XXesiècle, garçons et filles de moins de six ans portaient indistinctement la robe», illustre la chercheuse. Ayant fort à parier que cette distinction, apparue avec l'industrialisation, réponde à certaines stratégies commerciales...
Globalement, la différenciation de la socialisation des filles et des garçons au gré des traditions et des clichés socioculturels existe tant au niveau des institutions sociales –famille, crèche, école...– des objets –habits, jouets...– que des représentations –publicité, livres d'enfants, télévision, art. Et elle contribue à l'émergence et à l'aggravation des inégalités entre femmes et hommes. Ce que la conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey désigne comme une «participation inconsciente à la conspiration des genres» dans sa préface de l'ouvrage.
Car c'est bien là où le bât blesse. Si on attend toujours des enfants et des adultes des deux sexes qu'ils se comportent d'une façon sexuée, c'est en pérennisant le modèle masculin, explique Anne Dafflon Novelle. Une attente marquée par l'absence d'évolution de l'image du sexe féminin, adulte ou non, telle qu'elle peut apparaître dans la littérature enfantine –quand maman n'est pas aux fourneaux, elle est infirmière ou maîtresse d'école...– ou encore la publicité.


Le bâton et la carotte

«Tout le monde fait comme si l'univers de l'enfance était délivré de la discrimination des sexes», résume la chercheuse. Ainsi, les éducateurs de la petite enfance, enseignants et autres professionnels au contact d'enfants mettent en avant les principes égalitaires défendus par leurs institutions. Quant aux parents, ils estiment en toute bonne foi élever de la même manière leurs filles et leurs fils.
«Mais s'ils en sont convaincus, ce n'est malheureusement pas le cas dans les faits», selon MmeDafflon Novelle. Dès ses premiers mois de vie, l'enfant est encouragé par l'adulte lorsqu'il imite des comportements «conformes» à son sexe, et inversement. Ainsi, dans le cas où un garçon joue avec la poupée de sa soeur, on ne va pas forcément le lui interdire, mais sans le féliciter pour autant. Alors qu'il sera applaudi des deux mains à la réussite d'un puzzle. «Si bien que vers trois ou quatre ans, les enfants ont déjà appris à éviter les activités du sexe opposé», résume la psychologue. Pis. Lorsque leurs enfants se comportent d'une façon extrêmement stéréotypée (lire ci-contre), les parents justifient ces attitudes par des prédispositions naturelles. Donc immuables...
Sous des formes multiples et variées, les impacts de cette socialisation différenciée semblent n'épargner aucun domaine. La santé de la population féminine en fait les frais: les médecins ont tendance à prescrire, pour un même trouble d'humeur, plus de psychotropes aux jeunes filles qu'aux jeunes gens. Et le poids des clichés pénètre des terrains aussi neutres, à première vue, que la justice: en vertu de la prétendue non-violence des filles, la population des mineures délinquantes –et ses besoins– sont largement sous-estimés, comme en Suisse où il n'existe pas de structures réservées aux filles. Au bout du compte, les «croyances en un système sexué» relèvent d'un obscurantisme à combattre d'urgence... I Note : 1 Une quinzaine de sociologues, psychologues, pédagogues et historiennes ont collaboré à la réalisation de cet ouvrage (Presses universitaires de Grenoble, mai 2006), sous la direction d'Anne Dafflon Novelle.
2 Un chapitre consacré à la psychologie du développement renvoie aux thèses freudiennes –la fille est un garçon castré– et à leur remise en cause dès le milieu du XXe siècle.



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