CHÂTIMENTS CORPORELS - Son appel au moratoire, fin mars, suscite le débat, selon Tariq Ramadan. C'est un coup de pub resté lettre morte, selon ses détracteurs.
Beaucoup ont salué le courage de Tariq Ramadan d'appeler, le 30 mars dernier, à un moratoire sur les châtiments corporels pratiqués dans le monde musulman. Il va se retrouver entre le marteau et l'enclume, avait-on deviné: si les uns lui reprochent d'occidentaliser l'islam, les autre l'accusent d'islamiser la modernité. Ce second jugement, venant d'Europe, montre combien l'islam peine a s'y faire une place.
Du Caire, le politologue Emad Shahin voit le débat intellectuel autour du moratoire comme une tentative de prouver la compatibilité de l'islam avec les valeurs occidentales. Ramadan essaie ainsi, dit-il, de trouver une place pour les musulmans européens dans un environnement hostile.
L'intégration est aussi l'objectif de Youssef Ibraham, imam de la Mosquée de Genève[1]. Mais discrètement: «On a d'autres chats à fouetter (que de parler des châtiments corporels, ndlr). Notre premier souci, c'est de bien nous intégrer et d'être de bons musulmans», s'exclame l'imam, visiblement embarrassé qu'un trouble-fête mette encore une fois les musulmans à la une des journaux. Et l'imam d'assurer que la majorité des croyants, en tous cas à la Mosquée de Genève, se sont désintéressés de la question. Il n'y a pas eu débat en Suisse, répond également Mohamed Karmous, président de la Ligue des musulmans de Suisse qui critique vertement l'appel. Prudemment, Mallory Schneuwly Purdie, du Groupe de recherche sur l'islam en Suisse, admet que si débat il y avait eu, elle en aurait eu vent.
DÉBAT PIPÉ EN FRANCE
«J'ai reçu beaucoup de soutien au sein des communautés musulmanes d'Occident», affirme au contraire Ramadan. Que ce soit au Etats-Unis, au Canada, en Italie, en Grande-Bretagne...» Le réseau associatif Présence Musulmane Canada, par exemple, relaie un «appel nécessaire et courageux». En France aussi, le moratoire a fait réagir (positivement et négativement) la communauté musulmane, selon Ramadan.
Bruno Etienne, directeur de l'Observatoire du religieux à Aix-en-Provence, se gausse: «Le moratoire? Tout le monde s'en fout, à part un petit groupe autour de son signataire. En France, Ramadan est en perte de vitesse. C'est pour ça qu'il voulait partir aux Etats-Unis.» Le journaliste Aziz Zemouri s'inscrit en faux: «Les intellectuels franco-français font comme si le débat n'existait pas. Mais c'est faux.» Et de s'étonner qu'un homme coupé de la base puisse réunir plus de mille personnes lors de meetings payants!
En revanche, les médias français ont boudé l'appel, s'accordent nos interlocuteurs. Car depuis la confrontation télévisée entre le ministre de l'Intérieur d'alors Nicolas Sarkozy et Ramadan, fin 2003, le mot moratoire sent par trop le souffre: la mèche n'aura pris que chez les ennemis déclarés du «diable». Diable? «Pour mes détracteurs, l'appel a confirmé que j'étais le diable», confie Ramadan.
COUP DE PUB?
Dans Le Monde de mardi, Caroline Fourest, auteure de Frère Tariq, et Antoine Sfeir, directeur des Cahiers de l'Orient, pilonnent un texte prétendument planétaire et un gros coup de pub médiatique (Ramadan s'en défend). «A quoi peut aboutir une délibération entre savants majoritairement pro-lapidation... si ce n'est à son maintien?», s'inquiètent ceux qui ont depuis longtemps taxé Ramadan de «militant islamiste». Outre de relancer ce dernier dans le débat public, le moratoire contribue à donner le sentiment aux musulmans européens (les seuls sur qui Ramadan a une emprise) qu'on peut tergiverser sur l'opportunité ou non de lapider des adultères ou de battre sa femme, déplorent Fourest et Sfeir.
POUR OU CONTRE?
«Je soutiens votre moratoire. Mais ce qui n'est pas clair pour moi, c'est si vous estimez que les châtiments corporels font partie de votre vision pour une nation musulmane», demande Samir sur le forum de Ramadan. «Les réponses (...) doivent venir des débats. Chaque savant peut avoir son idée mais il faut que le débat s'ouvre (...)», répond l'intéressé.
Comment appeler au dialogue et imposer son opinion en même temps?, se justifie Ramadan, qui précise sa position exprimée dans d'autres circonstances: «Je suis défavorable aux hudduds (châtiments corporels, ndlr), car, dans nos contextes de vie, on ne peut réunir les conditions nécessaires pour les appliquer.»
Ce raisonnement n'en légitime pas moins le principe même des châtiments. Ramadan pense qu'il n'y a là rien de choquant: «Je ne peux condamner islamiquement les textes (coraniques). L'universalisme ne doit pas nous amener à ignorer d'où viennent les gens. Par exemple, le refus catholique de l'avortement me choque. Mais je ne peux pas ne pas l'entendre», répond Ramadan, en mettant en garde contre une vision ethnocentrique du monde.
La célèbre journaliste italienne d'il manifesto, Giuliana Sgrena, ex-otage italienne en Irak, n'entre pas dans ce genre de discussions: «Il est simplement aberrant de discuter d'une éventuelle légitimité de la lapidation!» Et de voir dans l'appel de Ramadan l'affirmation de l'islamisation de la modernité et non celle de la modernisation de l'islam. La Tribune de Genève, elle, a applaudi une initiative qui pourra peut-être faire évoluer le monde musulman de l'intérieur.