VIRGINIE POYETTON
Qu'ils le veuillent ou non, la plupart des enseignants reproduisent des stéréotypes sexistes dans leurs cours. A Genève, la sensibilisation à la question est quasi inexistante, seules les initiatives individuelles permettent de sensibiliser les esprits. A quand l'introduction de l'égalité de genre dans la formation de base des enseignants?
Scènes de la vie scolaire quotidienne. Lors d'un cours de mathématiques, Sophie est interrogée. Elle réfléchit et commence à répondre. Olivier lui coupe la parole pour répondre à sa place. La/le professeur-e se tourne vers Olivier pour écouter sa réponse. Autre situation: Julie et Christophe, élèves de 5e, ont obtenu la même moyenne en mathématiques. Sur leur bulletin scolaire, figurent les mentions: «Julie a fourni de gros efforts, travail sérieux. Continuez.» «Christophe est en dessous de ses possibilités. Pourrait être un élève brillant s'il travaillait plus régulièrement.»
Les enseignants sont-ils sexistes? Selon une étude menée par l'enseignante genevoise Heike Fiedler – s'appuyant sur les recherches de la sociologue française Nicole Mosconi –, «les enseignants afficheraient inconsciemment des attitudes différentes vis-à-vis des garçons et des filles conformément aux représentations liées aux stéréotypes. Des enquêtes et des observations vidéo montrent effectivement que, en classe, les garçons sont stimulés davantage, alors que l'on attend une participation plus passive des filles.» Dans une étude sur les enjeux de la mixité scolaire, Heike Fiedler cite également une expérience menée sur des professeurs de physique femmes et hommes. La même copie soumise à l'évaluation de l'enseignant était mieux notée quand elle portait un prénom de garçon que de fille.
L'IFMES TEMPORISE
Les enseignants sont-ils conscients des stéréotypes qu'ils véhiculent? Le cas échéant, de quelle sensibilisation à la question bénéficient-ils? «Je suis convaincue que si les enseignant-e-s sont sensibles à la question de l'égalité, les enfants le deviennent.» Dans une présentation devant les enseignants de l'Institut de formation des maîtresses et des maîtres de l'enseignement secondaire de Genève (IFMES), la directrice du Bureau de l'égalité, Fabienne Bugnon, prônait l'introduction de la question de l'égalité «de manière exhaustive et intégrée» dans la formation des enseignants. En guise de sensibilisation à la question, l'institut de formation n'offre aujourd'hui qu'une demi-journée de conférence annuelle facultative aux maîtres en formation. Ni cours, ni séminaires intégrés à la formation de base, ni formation continue.
Soyons clairs, l'égalité n'est pas la plus grande priorité de l'IFMES. Pour l'expliquer, son directeur, Rémy Villemin, avance le peu de temps disponible des personnes à disposition des enseignants. Et le poids du passé. «Il y a cinq ans, quand les programmes ont été déterminés, la question de l'égalité n'a pas été prise en considération, maintenant il est difficile d'ajouter de nouveaux modules.» Le directeur dit attendre la réforme prochaine de l'institut pour «être plus actif dans ce qui touche aux valeurs mêmes de l'IFMES».
DÉNI DE LA HIÉRARCHIE
Pour Franceline Dupenloup, secrétaire adjointe à la direction générale du Département de l'instruction publique (DIP) – ainsi que pour Fabienne Bugnon –, la question de l'égalité, plutôt que d'être envisagée dans un module à part, devrait être traitée de manière transversale dans toutes les disciplines existantes. A l'attentisme de l'IFMES, la secrétaire adjointe répond donc: «Il s'agit d'une décision assez simple. La question du coût ne saurait être invoquée car les compétences dans ce domaine existent à Genève et sont nombreuses: études genre à l'Université, «Deuxième observatoire», chercheuses de haut niveau, etc.»
Pourtant, de décisions politiques, il n'y a que de frileuses... Si le conseiller d'Etat en charge du DIP, Charles Beer, a effectivement fait de l'égalité l'une des treize priorités de son mandat, l'importance donnée à la question dépend dans les faits de quelques électrons libres, enseignants et membres de la direction générale.
Parmi les initiatives à signaler, il y a aussi celle de Chantal Andenmatten, directrice du Service enseignement et formation à la direction générale du postobligatoire (PO), qui a créé un groupe de travail PO composé de délégués d'établissement. Résultat: cette année, pour le 8 mars, la plupart des établissements ont développé des projets autour de la question de l'égalité: débats de fond, projets artistiques, journée décloisonnée. Par ailleurs, l'année passée, des collégiennes ayant déposé une pétition au Grand Conseil sur le caractère discriminatoire des programmes d'enseignement (lire ci-dessous), la directrice a recensé tout ce qui se faisait en matière d'égalité: «De nombreuses initiatives qui ne sont pas forcément visibles. Beaucoup de professeurs intègrent la question à leurs cours», commente notre interlocutrice. Quant aux autres enseignants, Mme Andenmatten ne veut pas entendre parler de mesures coercitives. «Je ne veux pas, par exemple, imposer un quota d'auteures dans le choix des professeurs de littérature.»
Si Franceline Dupenloup salue ce type de «reprise en main» égalitaire, la secrétaire générale adjointe soutient qu'il est nécessaire de taper du poing sur la table. «Beaucoup d'enseignants se disent intéressés, mais l'impulsion doit être donnée dès la formation initiale.» Mais comment forcer la hiérarchie à agir? De guerre un peu lasse, Mme Dupenloup répond: «De mauvaises habitudes ont été prises depuis des années. Au département, il existe une réelle culture du déni de certaines questions comme celle de l'égalité, même si l'on observe actuellement un sursaut encourageant.»
PEU DE RECHERCHES
Autre difficulté: à Genève, très peu de recherches ont été menées sur la thématique de l'égalité à l'école. Aucune donnée concrète pour convaincre les enseignants du sérieux de la problématique. «La caution scientifique nous manque. Les chiffres viennent trop tard. Par exemple, quand il s'agit de confirmer le fait que les filles ne choisissent pas les branches scientifiques.» Aujourd'hui, Franceline Dupenloup compte surtout sur de l'arrivée de nouveaux cadres au plus haut niveau de la hiérarchie ayant une vraie empathie pour la cause de l'égalité.