article [1]: Les «perroquets verts» ne se taisent jamais [2]

Transmis par : DANILO ZOLO, IL MANIFESTO Actif 07 Nov 2004 - 23:00
Actuel [3]
Voyage en Afghanistan, en compagnie de l'ONG Emergency, dans les régions éloignées de la capitale Kaboul. Régions peu urbanisées et hors de contrôle de l'armée étasunienne et de l'OTAN. Dans ce pays, quelques chiffres font froid dans le dos: l'Afghanistan abrite dix millions de mines antipersonnel, appelées «perroquets verts». Durant ces vingt dernières années, deux millions de personnes y ont perdu la vie sous les bombes. Reportage et analyse. Kaboul, octobre 2004. «Communication Officer»: c'est grâce à ce titre formel, attesté par une carte d'identification et par un éclatant ruban que j'ai continuellement porté autour du cou, que l'ONG italienne Emergency m'a protégé des dangers de ce long voyage en Afghanistan. La protection d'Emergency a été une condition de survie dans les régions éloignées de la capitale, peu urbanisées et hors de contrôle de l'armée US. Dans ces régions, les Occidentaux sont perçus avec un mélange de stupeur anthropologique et d'hostilité. Les plus jeunes accourent nombreux pour observer de près les traits de l'étranger, ils rient bruyamment et lancent parfois des cailloux. L'année dernière, les routes du sud et du nord ont été déclarées «dangereuses», après le meurtre d'un fonctionnaire onusien, et, en juin de la même année, du meurtre de cinq membres de Médecins sans frontières. C'est pourquoi la présence d'ONG «humanitaires» et de fonctionnaires de l'ONU est plutôt rare, dans ces zones traversées par les 4x4 d'Emergency. L'équipage se déplace toutefois dans une relative tranquillité, probablement protégé par le respect dont bénéficie cette organisation italienne. En compagnie de Gino Strada et de Carlo Garbagnati, vice-président d'Emergency, j'ai traversé le pays du nord au sud, en partant de la vallée du Panshir, à proximité du Tadjikistan et de la Chine, où pointent les premiers contreforts du Karakorum et même de l'Himalaya.


BONBONS OUSSAMA

Ici, dans le village d'Anabah, le premier dispensaire d'Emergency a été construit en 1999. Dans les années quatre-vingt, cette vallée a été le théâtre de conflits meurtriers entre les Russes et les moudjahiddin tadjiks. Le bas de la vallée est envahi par des centaines de carcasses de chars d'assaut, de blindés et d'armes lourdes en tous genres. De violents affrontements ont également eu lieu entre les moudjahiddin, guidés par le «lion du Panshir» Massoud, et les talibans, après le retrait définitif des troupes russes en 1989. L'hécatombe de vies humaines s'est poursuivie avec le massacre, depuis octobre 2001, des bombardements de l'armée US. Ces derniers ont même fait usage de bombes pesant jusqu'à sept tonnes, comme la terrible «daisy-cutter», littéralement la «sectionne-marguerites».
Mon voyage s'est achevé dans l'extrême sud du pays, au-delà de Kandahar, dans la région de l'Helmand, délimité par les frontières avec le Pakistan et l'Iran. Ici se trouve l'ethnie pachtoune, et le mouvement taliban y est bien implanté. Ce sont d'ailleurs les talibans qui auraient envoyé les missiles sur Kandahar et sur Kaboul, le 9 octobre dernier, lors des élections présidentielles afghanes. Un de ces missiles a touché l'ambassade étasunienne, où est confiné l'ambassadeur Zalmay Khalilzad, à deux pas de l'hôpital d'Emergency et de la résidence de son personnel.


LES «PERROQUETS VERTS»

Partout, ici, plane l'ombre du fondamentalisme islamique et du terrorisme. Négliger le fait qu'ici, parmi les déserts rocheux et les cimes impénétrables, se trouve le berceau d'al-Qaïda et le nid d'Oussama Ben Laden serait d'une grande naïveté. Les parois de plusieurs auberges de Kandahar présentent des fresques qui illustrent Manhattan, avec au centre les Twin Towers avant leur destin tragique. Circulent aussi des boîtes de bonbons «Super Ben Laden», avec l'effigie du leader terroriste sur l'emballage.
Dans cette région, au centre d'une vaste étendue désertique, où l'on roule sur des pistes de sable et de pierres, surgit l'oasis urbaine de Lashkar-Gha. Ici, le 12 octobre dernier, Emergency a inauguré un nouveau dispensaire avec la présence des autorités locales, protégées par un déploiement massif de policiers. Ce centre de soins est le troisième de l'ONG italienne en terre afghane.
«Al salam alekkum»: la paix soit avec toi. C'est le salut que les Afghans s'échangent quotidiennement, en posant leur main droite sur la poitrine. J'ai aussi appris à saluer de cette façon. Il n'y a rien de plus essentiel que l'on puisse souhaiter à une femme ou à un homme afghan.
Durant ces vingt dernières années, deux millions d'Afghans ont péri sous les bombes, les mines ou à cause du froid et de la faim. Le territoire afghan abrite environ dix millions de mines antipersonnel: les «perroquets verts», comme les appellent les aînés du pays. Dans les hôpitaux et les dispensaires, aujourd'hui encore on voit arriver des enfants lacérés par des mines russes ou italiennes1. Il m'est arrivé d'en voir avec les membres inférieurs broyés, défigurés et avec les yeux éteints. Il n'y a pas d'émotion plus violente, au moins pour ceux qui ont encore un minimum de respect pour la vie humaine et l'innocence. Mais l'émotion n'était pas moindre à la vue d'enfants mutilés faisant la manche au milieu des routes les plus pratiquées de Kaboul, exposés aux dangers de la circulation.


SMOG ET GRISAILLE

Environ deux millions d'Afghans sont invalides et plus de quatre millions sont réfugiés en Iran ou au Pakistan. Ceux qui sont parvenus à regagner la pays après la chute des talibans vivent dans des conditions de pauvreté extrême. L'espérance de vie des Afghans est parmi les plus faibles du monde: 47 ans pour les hommes et 46 ans pour les femmes. Dans les statistiques de «développement humain» des Nations Unies, l'Afghanistan occupe toujours les dernières places.
Il suffit de traverser le centre et la banlieue de Kaboul pour saisir la tragédie du peuple afghan. Kaboul est une ville grise et austère, couverte par un mélange de poussière et de smog causé par la mauvaise qualité des carburants et par la rusticité des moteurs. Ce qui constituait alors le centre de la ville, entouré par des collines et des prairies en fleur, n'est désormais plus qu'une zone macabre. Ce n'est qu'une alternance de quartiers bombardés et d'immenses cimetières. Les ruines, du moins celles qui permettent un abri de fortune, sont encore habitées. Les cimetières sont en fait des zones arides et pierreuses, où les tombes sont constituées de cailloux informes encastrés dans la terre. La cité des vivants et celle des morts vivent en étroite promiscuité.
Kaboul est également triste à cause de la pesante discrimination des femmes. Exceptées quelques milliers de femmes qui appartiennent à une étroite catégorie sociale, toutes les Afghanes portent la fameuse burqa. Le mythe de la libération des femmes afghanes, grâce à l'intervention de la force occidentale, n'est que mépris et arrogance.
Gino Strada estime que la burqa n'est pas le signe le plus significatif de la subordination des Afghanes au pouvoir patriarcal. Il ajoute qu'il est erroné de s'acharner sur une tenue vestimentaire qui est profondément enracinée dans la culture populaire. Les femmes afghanes ont surtout besoin d'avoir accès à l'instruction et au monde du travail. Elles sont en effet analphabètes et sans emploi dans une proportion inquiétante: plus de 90%! Je pense que Gino Strada a raison et j'admets avoir observé l'omniprésence de la burqa avec une «amère satisfaction». La libération de la femme afghane de sa condition, qui n'a pas d'égale dans le monde islamique, se réalisera selon une logique très éloignée de celle suggérée par le «fondamentalisme humanitaire» occidental, qu'il soit machiste ou féministe. Elle se réalisera grâce à des dynamiques endogènes, dans un contexte de transformations sociales, économiques et politiques. Ces transformations ne devraient pas apposer le signe «égal» entre le rachat de la dignité de la femme et l'occidentalisation forcée du monde islamique, d'après le funeste modèle «kemalien»2.


PLAIE DE L'ANALPHABÉTISME

Après tout, y a-t-il encore un sens à parler de démocratie et d'élections démocratiques en Afghanistan? Les élections du 9 octobre ont prouvé, une fois de plus, qu'il est aberrant de vouloir exporter la démocratie et les droits de l'homme dans certains pays. L'Afghanistan en fait partie. Un pays si étranger à la culture occidentale, pauvre, peu urbanisé et frappé par la plaie de l'analphabétisme. Quinze pour cent seulement de la population vit en zone urbanisée et 80% des habitants sont analphabètes.
En réalité, la force militaire et la corruption ont été exploitées par la puissance occupante, avec l'accord de l'ONU, pour renforcer le gouvernement «collabo» d'Hamid Karzai. L'objectif final du processus électoral fantoche est la légitimation a posteriori de deux phénomènes: la guerre déclenchée par les Etats-Unis en 2001, d'une part, et, d'autre part, l'occupation militaire actuelle. Le tout s'imbrique dans le cadre d'un dessein stratégique (le «Broad Middle East», ou «Grand Moyen-Orient») qui veut dominer le monde islamique dans son ensemble, du Maroc au Pakistan, en passant par l'Irak. Sous couvert de guerre contre le terrorisme, bien entendu.


ENCRE PROVISOIRE

L'aspect parodique des «élections démocratiques» peut se démontrer grâce à plusieurs éléments. Premièrement, le nombre exorbitant d'inscrits au scrutin, dû à un grand nombre d'électeurs enregistrés plusieurs fois. Ensuite, la comédie du marquage des électeurs sur l'ongle du pouce avec une encre indélébile. Encre qui s'est d'ailleurs révélée d'une qualité indélébile plutôt... provisoire. Enfin, les fraudes systématiques, dénoncées par les quinze candidats (sur dix-huit) qui ont retiré leur candidature pour protester. Massuda Jalal et Jounus Qanouni (les candidats encore en lice, excepté Karzai), malgré le fait d'avoir accepté le verdict des urnes, ont aussi dénoncé les pressions subies par les électeurs et les manipulations des résultats. Qanouni, leader tadjik de grand prestige, a déclaré être certain d'avoir remporté l'élection, mais que la victoire serait de toute façon attribuée au «poulain» des forces occupantes.
Au-delà de ces polémiques, reste le cadre politique d'un pays qui a toujours refusé le modèle de l'Etat-nation. L'Afghanistan est basé sur une structure tribale concentrique, dans laquelle chaque groupe constitue un réseau complexe de droits et de devoirs, supporté par un système de pouvoir fortement personnalisé3. Un Etat unitaire non despotique pourrait s'affirmer à condition d'assimiler, et non d'effacer, les fonctions exercées par les unités tribales, en respectant leur pleine autonomie.


LE RETOUR DES TALIBANS?

Ce projet a échoué jusqu'à présent, malgré la tentative du très populaire commandant Massoud. Ce serait toutefois une erreur de penser que l'Afghanistan soit lancé dans un processus de nationalisation et de démocratisation. Se profile au contraire un élément de grand relief: la convergence entre Pachtounes et Tadjiks dans l'organisation d'une résistance militaire contre l'occupant occidental. Une telle alliance contre le gouvernement Karzai, discrédité par les fraudes électorales, aurait des effets immédiats de déstabilisation. Mais le degré de violence risquerait aussi de s'élever d'un cran.
En arrière-plan se profile la reprise du mouvement taliban: selon des sources fiables, des milliers de combattants talibans auraient déjà franchi la frontière qui sépare le Pakistan et l'Afghanistan méridional. L'Afghanistan pourrait ainsi jouer le rôle occupé aujourd'hui par l'Irak, à savoir celui d'épicentre de la «guerre globale» menée par les Etats-Unis et leurs alliés. Note : Traduit et adapté par Luca Benetti
1L'Italie a toujours été un important fabricant et exportateur de mines antipersonnel.
2Mustapha Kemal Atatürk (1881-1938), homme politique turc, fondateur de la Turquie moderne et laïque.
3Lire l'essai de Louis Dupree, Afghanistan, Oxford, 1997.

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