article [1]: «Il faut faire une place à la culture du patient» [2]

Transmis par : PROPOS RECUEILLIS PAR VIRGINIE POYETTON Actif 20 Oct 2004 - 23:00
Genève [3]
ETHNOPSYCHIATRIE - Rencontre avec la psychiatre Franceline James, qui organise depuis cinq ans des consultations ethnopsychiatriques bénévoles. La pratique cherche à mettre non pas le patient migrant, mais son univers au centre de la thérapie. Fondée il y a plus de 25 ans par un psychanalyste français hongrois d'origine, Georges Devereux, l'ethnopsychiatrie reste malgré tout très marginale en Suisse. Pour y remédier, trois associations[1] ont décidé d'organiser quatre conférences sur le thème «Ethnopsychiatrie: autrement vu, autrement dit»[2]. La première, sur la construction du sens, aura lieu vendredi. Rencontre avec la psychiatre Franceline James, qui depuis 1999 organise, sous sa responsabilité, des consultations ethnopsychiatriques bénévoles avec une dizaine de cothérapeutes.

Le Courrier: Quelle approche psychiatrique est-elle la plus appropriée aux personnes migrantes?
Franceline James: D'une manière générale, en médecine et en psychiatrie, on considère que tous les patients sont construits de la même manière. Au nom de l'objectivité scientifique, ces disciplines se pensent au-dessus des cultures. L'ethnopsychiatrie renverse la pratique: on ne s'adresse pas à un patient migrant comme à un patient d'ici. Nous devons d'abord essayer de comprendre le patient migrant. Or, nos catégories mentales ne peuvent y suffire. Il faut introduire de nouvelles catégories et appréhender le mal en fonction de la culture d'origine du patient.


Quelles sont ces catégories culturelles?
- Chez nous, on pense que quand un individu est malade, c'est que quelque chose va mal à l'intérieur de lui. On va alors soigner l'intérieur de son corps (ses organes, par exemple). Idem pour son âme (c'est alors son psychisme, ou son cerveau, qu'on va soigner). Ailleurs, les causes sont souvent vues comme externes. Des influences de type cosmologique ou des entités invisibles comme des génies, des ancêtres, des transgressions anciennes, sont en cause quand l'individu va mal. La maladie est toujours considérée comme un désordre externe au sujet. L'action thérapeutique consiste alors à remettre de l'ordre.


La psychiatrie est-elle une fabrication occidentale?
- Oui, bien sûr. La psychiatrie se pense comme une discipline scientifique et objective. Or elle n'est que la production occidentale d'une certaine pensée. Sur le plan technique, notre médecine occidentale est sans doute la plus performante. Mais les médecines traditionnelles permettent, elles, de donner du sens à la maladie et de resserrer les liens sociaux. L'idée d'une science psychiatrique universelle est d'ailleurs en train d'être ébranlée. La psychiatrie utilise aujourd'hui le DSM, qui regroupe toutes les catégories diagnostics utilisées pour classer les maladies mentales. Or, dans les dernières versions du DSM-IV, il existe de nouvelles catégories qui ne rentrent pas dans le projet global de description des maladies mentales sur un mode universel: des entités culturelles, régionales, non-définies. Une certaine gêne dans cette manière de penser les choses devient perceptible, qui risque de remettre en question le système établi à partir de nos seules catégories mentales.


L'ethnopsychiatrie serait donc une somme d'emprunts aux cultures migrantes?
- C'est plus complexe que cela. L'ethnopsychiatrie pense que nos catégories de pensée sont relatives et qu'il faut faire une place au monde des patients et à leur culture d'origine. Nous sommes toujours plusieurs en séance d'ethnopsychiatrie, entre 7 et 15 personnes. On essaie de faire coexister plusieurs mondes et de les faire communiquer entre eux. Il s'agit d'une tentative de créer des ponts, tout en sachant que nous, Occidentaux, ne pouvons dire ce qui se passe dans le monde de l'autre. La médiation passe alors par le référent culturel qui parle la langue du patient. Ce dernier ne vient jamais de son propre chef, il est souvent accompagné par un soignant qui n'arrive pas à le guérir avec les moyens de la psychiatrie classique et estime qu'il lui faut d'autres catégories de pensée. En thérapie, le patient se trouve au milieu de cercles concentriques. Notre travail consiste à reconstituer toutes les enveloppes de la personne pour la comprendre (sa famille, son village, ses ancêtres, ses invisibles...).


De quels pays les patients sont-ils originaires?
- Les patients viennent du monde entier. Ceux avec qui nous avons la plus longue pratique sont les Africains. Là où nous sommes le plus mal à l'aise, par contre, c'est avec les gens d'ex-Yougoslavie. Nous manquons de bagage anthropologique, de référents culturels proches de ces personnes. Mais ça ne veut pas dire que les sages d'Europe de l'Est n'existent pas.


Avez-vous beaucoup de demandes de thérapie?
- Nous sommes une petite structure bénévole, limitée par la modestie de nos moyens. Par moment, nous sommes débordés. Je suis la seule psychiatre du groupe, les autres sont psychologues, infirmiers, anthropologues ou ethnologues, et nous sommes tous bénévoles. Mais nous restons marginaux. Cette approche n'est pas intéressante pour les institutions, car la thérapie demande la présence de plusieurs professionnels autour d'un patient donné.


Existe-t-il une formation d'ethnopsychiatre?
- A Genève et à Lausanne, l'association Appartenances propose plusieurs formations pour les traducteurs, les soignants. Mais, il n'existe pas de formation de base en Suisse, seulement en France (à Paris, Lyon, Grenoble...).

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