Il ne peut y avoir deux Etats pour deux peuples entre la Méditerranée et le Jourdain. Telle est la conclusion étonnante à laquelle est arrivé Meron Benvenisti, colon juif de la première heure et ancien maire adjoint de Jérusalem. Il explique comment les écailles sont tombées de ses yeux de sioniste.
Ce que j'ai à dire n'a semble-t-il rien de nouveau, puisqu'au début des années quatre-vingt, j'affirmais déjà que le partage n'était plus une solution viable, que la création de colonies et la confiscation de terres avaient créé une situation irréversible ici, sur le terrain. A l'époque, il n'y avait encore que 20000 colons. Aujourd'hui, ils sont 230000. Il est donc clair que la masse critique que je redoutais alors, qui ne permettrait plus que le statu quo soit modifié, était d'ores et déjà réunie. Ni Oslo, ni le mur de séparation, ni le discours autour d'un Etat palestinien ne peuvent désormais changer le statu quo en quoi que ce soit.
En fait, nous vivons déjà dans une réalité binationale, et c'est une donnée permanente. Elle ne saurait être ni ignorée ni niée. Ce que nous devons faire, c'est adapter notre pensée et nos concepts à cette réalité de fait. Nous devons rechercher un nouveau modèle qui corresponde à cette réalité. Et les bonnes questions doivent être posées, même si elles nous donnent l'impression de trahir le sionisme; même si elles nous donnent l'impression que nous sommes en train d'abandonner le rêve d'établir un Etat-nation juif sur la Terre d'Israël.
Ce qui est nouveau, c'est que j'en suis arrivé à la conclusion que mon analyse du conflit était erronée. Par convenance personnelle, j'étais parti de l'hypothèse de la gauche sioniste: à savoir que ce qui est en train de se dérouler ici, c'est une lutte entre deux mouvements nationaux, avec pour enjeu un même territoire. Il en découlait que la solution rationnelle consistait en deux Etats, pour deux nations.
COLONS CONTRE NATIFS
Toutefois, au cours de ces deux années écoulées, j'en suis arrivé à la conclusion que nous avons affaire en réalité à un conflit entre une société d'immigrants et une société d'autochtones. Si tel est bien le cas, alors nous sommes en train de parler d'un conflit d'une nature totalement différente. Si l'hypothèse est confirmée, alors nous descendons du niveau rationnel à un niveau complètement primal, atavique, qui plonge dans les fondements de l'existence personnelle et collective. Parce que le problème de fond, ici, n'est pas une confrontation entre deux mouvements nationaux. Non. Il s'agit d'une histoire d'autochtones et de colons. C'est l'histoire d'indigènes qui sentent que des gens venus d'au-delà de la mer se sont infiltrés dans leur habitat naturel et les ont dépossédés.
Il en résulte que les immigrés conquérants sont victorieux dans toutes leurs guerres parce qu'ils ont recours aux avantages technologiques et culturels mis à leur disposition par la civilisation occidentale. Mais ces colons immigrants sont incapables de jouir des fruits de leur victoire. Ils s'emparent de la terre, mais il échouent à établir la tranquillité, ils échouent à gagner la paix.
Pour moi, ça a été le chemin de Damas, les écailles me sont tombées des yeux. Cela s'est produit après Camp David, après le traumatisme de l'an 2000 (l'Intifada, ndlr), après que les deux parties eurent effectivement retiré leur reconnaissance mutuelle. Après que nous ayons recommencé à voir dans les Palestiniens une collectivité terroriste et après qu'ils aient recommencé à nous voir comme des intrus.
A l'époque, tandis que j'observais ce terrible effondrement de toutes choses, je compris soudain qu'il était impossible d'expliquer notre mode de colonisation et de rachat de la terre seulement en termes de conflit national. Il est impossible d'expliquer le phénomène des attentats-suicides si l'on ne dispose que des seuls termes d'un conflit national. Nous ne parviendrons jamais à un stade où un groupe renoncera réellement au droit au retour et où l'autre groupe abandonnera sincèrement ses ambitions sur Beit El. Nous ne parviendrons jamais à une situation où les Arabes d'Israël renonceront à l'exigence de leurs droits collectifs propres.
UN MODELE INAPPLICABLE
Ma conclusion sera pour dire que la solution en apparence rationnelle de deux États pour deux nations ne peut marcher ici. Le modèle d'une division en deux Etats-nations est inapplicable. Cela ne reflèterait en rien la profondeur du conflit et cela ne correspond absolument pas à la gravité du blocage qui affecte de larges parties du pays. Vous pouvez ériger tous les murs du monde, ici, mais vous ne pourrez jamais dépasser cette réalité toute simple, à savoir qu'il n'y a qu'un unique aqueduc, que l'atmosphère est la même et que tous les cours d'eau se déversent dans la même mer. Vous ne pourrez pas dépasser la réalité, qui est que ce pays ne saurait tolérer une frontière passant en son milieu.
Quant à l'année passée, j'en suis arrivé à la conclusion qu'il n'y avait d'autre choix que de penser en des termes entièrement nouveaux. Il n'y a pas d'autre choix que de penser la Palestine occidentale (Eretz Yisrael, la Terre d'Israël) en tant qu'unité géopolitique.
A l'instar des dirigeants sud-africains, qui ont compris, à un certain moment, qu'il n'y avait d'autre choix que de démanteler leur régime d'apartheid, l'establishment israélien doit comprendre qu'il ne pourra jamais imposer ses conceptions hégémoniques à trois millions et demi de Palestiniens en Cisjordanie et à Gaza et à 1,2 million de Palestiniens citoyens d'Israël. Ce que nous devons faire, c'est nous efforcer de parvenir à une situation d'égalité individuelle et collective, dans le cadre d'un régime général englobant l'ensemble du pays.
Pour l'instant, je n'ai pas encore de proposition cohérente à faire. Je n'ai pas de plan de travail. Mais l'orientation de pensée est clairement tracée. Le nouveau paradigme est dicté par la réalité. Ce que j'envisage, c'est une combinatoire entre une division horizontale (partage du gouvernement) et une division verticale (partition du territoire). Ce que je vois, c'est une structure fédérale qui concernera l'ensemble de la Palestine occidentale historique. Différents cantons ethniques existeront, dans le cadre de cette structure. Il est clair, par exemple, que les citoyens palestiniens d'Israël auront leurs propres cantons. Ils auront leur propre autonomie, qui se fera l'expression de leurs droits collectifs. Et il est évident, par ailleurs, que les colons auront un canton. L'Exécutif du gouvernement fédéral de la Palestine devra établir un équilibre entre les deux groupes nationaux. Personnellement, cela ne me dérangerait pas outre mesure que la base de cet équilibre soit l'égalité; à un contre un.
LA HAINE DES ARABES
C'est en cela que je diffère de mes amis de la gauche israélienne: je suis réellement un fils indigène d'immigrants, et j'ai une attirance énorme pour la culture et la langue arabes parce qu'elles sont là. Elles font partie du paysage. Et je suis réellement un néo-Cananéen. J'aime tout ce qui surgit de ce sol. Alors que la droite israélienne, c'est une certitude, mais la gauche, aussi, hélas, détestent les Arabes. Les Arabes les dérangent, ils leur compliquent la vie. Ce sujet génère des interrogations morales et un malaise culturel.
Je reconnais qu'il y a quelque part chez moi une strate émotionnelle: ma propre identité. J'ai aujourd'hui soixante-dix ans, et j'ai le droit de faire le point sur ma carrière. Et j'ai participé à tout, ici: le mouvement de jeunesse, l'armée, le kibboutz, la vie politique. Je suis le sel de la terre et je n'en conçois aucune honte! Je suis un Père Pèlerin du Mayflower israélien, et fier de l'être! Je ne permettrai à personne de m'accuser de trahison. Je ne laisserai dire à personne que je ne suis pas d'ici même pas les Palestiniens. Je suis en tous points ce que mon père voulait que je sois: un indigène. Il voulait que je grandisse comme un arbre né du sol de ce pays. Il voulait que je fasse partie intégrante du paysage naturel. Et il risque fort bien d'y avoir réussi, le bougre: je suis un enfant du pays. Mais c'est un pays où il y a toujours eu des habitants arabes. C'est un pays dans lequel les Arabes constituent le paysage, sont les indigènes. Aussi je ne les crains absolument pas. Je n'envisage pas une seconde de pouvoir vivre ici sans eux. A mes yeux, sans les Arabes, ce pays ne serait rien d'autre qu'une lande désolée.
C'est pour ça que la gauche veut cet horrible mur, qui est à mes yeux l'incarnation de l'antigéographie, de l'antihistoire, de l'antihumanité. C'est pour ça que la gauche veut se cacher derrière ce mur, qui à mes yeux symbolise le viol de la terre. C'est pour ça qu'ils fuient Jérusalem et le paysage et la glaise, et qu'ils vont se blottir à Tel-Aviv pour s'y concentrer entièrement sur la manière de baiser Vicki Knafo et de se la jouer petits maîtres des Maghrébins.
Oui, allez-y, vous pouvez dire, en effet, que je suis un tas de contradictions internes. Vous pouvez me dire que ma recette est sans espoir. Une solution fédérale n'a jamais marché, où que ce soit dans le monde. Mais mon diagnostic est correct: même à l'intérieur des frontières de 1967, Israël est en passe de devenir un Etat binational. Dans dix ans, lorsque les Arabes représenteront un quart de la population, Israël sera, de fait, un Etat binational. La tentative consistant à attirer des immigrants de plus en plus nombreux de tous les coins perdus de la terre est en train de devenir inepte. Ces nouveaux immigrants sont très susceptibles de causer l'implosion de la société israélienne.
LA FIN DE LA REVOLUTION SIONISTE
Aussi je pense que le temps est venu de déclarer que la révolution sioniste est terminée. Sans doute faudrait-il même faire cela officiellement, tout en fixant une date pour l'abandon de la Loi du Retour (israélienne). Nous devons commencer à penser autrement, à parler autrement. Et ne pas nous accrocher à cette croyance ridicule en je ne sais quel Etat palestinien ou en je ne sais quel mur de séparation infranchissable. Parce qu'à la fin des fins, nous serons une minorité juive, ici. Et les problèmes que vos enfants et mes petits-enfants auront à affronter sont les mêmes auxquels de Klerk a dû faire face en Afrique du Sud. Le paradigme, par conséquent, est le paradigme binational. Telle est la direction. Tel est l'univers conceptuel auquel nous devons nous habituer.
Aurait-il pu en aller autrement? Pas nécessairement. L'idée sioniste a été estropiée dès l'origine. Elle n'a pas pris en compte la présence, ici, d'un autre groupe national. Par conséquent, dès le moment où le mouvement sioniste a décidé qu'il n'allait pas exterminer les Arabes, son rêve devint inaccessible. Pour la bonne raison que la terre ne peut tolérer deux souverainetés concomitantes. Aussi l'alternative est d'une simplicité redoutable: soit une nation ne sera pas, soit l'autre nation ne sera pas, ou bien encore une nation assujettira l'autre et se condamnera à une inimitié perpétuelle; ou bien encore les deux nations dépasseront leur exigence de pleine souveraineté. C'est ce que Sharon demande désormais aux (seuls) Palestiniens. C'est ce que je propose aujourd'hui, mais en ce qui me concerne, tant aux juifs qu'aux Palestiniens, sur une base d'égalité.
UNE VICTOIRE DE TROP
En 1948, le sionisme a vaincu pour de bon. Il a réussi à se consolider sur 78% de la Palestine historique. Mais en 1967, le sionisme remporta la victoire de trop, et durant les vingt années suivantes, il scella son sort en mettant en oeuvre le projet de colonisation. Paradoxalement, les traités de paix avec l'Egypte et la Jordanie ne firent qu'exacerber la situation, car ils définirent la frontière extérieure de la Palestine occidentale. Ces accords nous ont emprisonnés dans la réalité binationale d'un territoire qui ne saurait être divisé. Le résultat, c'est qu'aujourd'hui le sionisme ne peut pas transformer son rêve en réalité. Il est victime de ses victoires, victime d'une histoire terrible, faite d'opportunités manquées.
Me reviennent en particulier à l'esprit ces shabbats où papa m'emmenait dans ses balades dans les villages qui entourent Jérusalem. Il était guide pour les touristes et, en matière de connaissance du pays dans ses moindres détails, il était aussi Grand prêtre. Il m'emmenait à Malha, à Beit Mazmil, à Ein Karem, à Saris, à Deir al-Hawa... Le mode de vie de ces villages n'avait rien d'étranger pour moi; c'est une part de moi-même.
Mais un jour d'avril 1948, j'étais dans la rue King George, à Jérusalem, lorsque le Etzel (une organisation militaire nationaliste clandestine) tint sa parade de victoire, dans le centre-ville, des camions transportant les survivants de Deir Yassine. Quand j'y repense, aujourd'hui, c'est terrible. Mais, à l'époque, cela ne m'avait pas semblé terrible. Et aussi, en 1949, quand j'ai moissonné le blé de champs appartenant à des Palestiniens, dans le cadre des activités d'un camp d'été du mouvement de jeunesse auquel j'appartenais, cela ne m'avait pas non plus semblé horrible. Leur tragédie n'avait tout simplement pas pénétré jusqu'à ma conscience.
UN VILLAGE DESERT...
Ce n'est qu'en 1955 que la vérité me frappa soudain de stupeur. J'étais alors étudiant et j'effectuais des relevés pour l'Institut de géologie, au cours desquels nous examinions le niveau de remplissage, après la pluie, de puits arabes abandonnés, et je venais d'arriver dans un village situé près de Beit Guvrin. Ce village était totalement intact, complet. Simplement, il n'y avait personne. Pour la première fois, je me suis demandé: Où étaient ces gens, où étaient-ils partis?
Mais même cette stupeur ne fut que passagère. Cela ne m'a pas brisé la conscience. Cela, c'est arrivé seulement en 1967, quand j'ai croisé tous ces pauvres gens qui me disaient venir de Malha, de Saris, de Deir al-Hawa... Soudain, je me suis dit à moi-même: Voilà, c'est ici qu'ils sont! C'est ici qu'ils survivent! Et tout d'un coup, toute cette vieille géographie me sauta à la gueule: toute la géographie de la tragédie revint au galop.
Aussi, aujourd'hui, je vis leur tragédie, même si j'en suis peut-être responsable. Je me sens attaché à eux. Sentimentalement, je leur suis très attaché. Mais durant des années, je n'ai pas su comment traduire cet attachement en termes politiques. Désormais, le mode de pensée binational peut donner à cet attachement sentimental une expression politique.
Je ne suis pas heureux de ce que je propose. Je sais ce que je suis en train de vous balbutier n'est pas réellement une solution. Parce que même si une structure fédérale, quelle qu'en soit la forme, était établie ici, cela n'apporterait pas la paix. Il n'y aura jamais de paix ici. Même s'il y a une sorte d'arrangement binational, cela ne fera rien d'autre que gérer la crise. La violence se produira toujours, sur les marges.
Mais la vérité est que l'ensemble de la situation qui a été créée ici est une situation faite de conflits, de contradictions et d'absence de solution. Aussi, aujourd'hui, suis-je triste et pessimiste. Je vis avec un profond sentiment d'abattement. Croyez-moi, il n'est pas facile, pour moi, de dire adieu au rêve de mon père: celui d'un Etat-nation juif. C'est difficile pour moi. Cela a été aussi mon rêve à moi, durant la plus grande partie de ma vie. Mais j'ai vraiment peur, pour mes petits-enfants. Lorsque j'observe autour de moi, j'ai peur pour mes petits-enfants. Comment vivront-ils, ici? Que vais-je leur laisser? C'est parce que je sais qu'il n'y aura pas d'Etat-nation juif et qu'il n'y aura pas non plus, ici, deux Etats pour deux nations, que je m'accroche à cet espoir ténu que, peut-être, après tout, quelque chose de partagé en commun va se développer. Quelque chose de néocananéen. Que peut-être, malgré tout, nous finirons par apprendre à vivre ensemble. Comme ces cyprès. Comme ces bustanim, ces vergers. Comme tout ce que cette terre nous prodigue.
Note : Ce texte a été publié dans le quotidien israélien Haaretz le 8 juillet 2003. Il a été traduit par Marcel Charbonnier pour le site www.solidarite-palestine.org.