DANSE - Le Festival de la Bâtie convie la danseuse et chorégraphe espagnole La Ribot à présenter plusieurs de ses pièces à Genève. Entre installations, rétrospectives, solos et vidéos, l'occasion est donnée au public de découvrir une artiste protéiforme dans la droite ligne de la performance conceptuelle. Parcours dans l'oeuvre en compagnie de la «performer» et entretien avec Luc Peter, réalisateur d'un documentaire sur La Ribot.
Le rendez-vous sur les lieux mêmes d'un Panoramix en préparation donne le ton de la rencontre. Au deuxième étage du Centre d'art contemporain, les murs sont couverts d'objets littéralement scotchés. D'autres jonchent le sol, ça et là. Autant de futurs thèmes et concepts à réaliser dans les 34 solos qui forment la dernière pièce de la performer La Ribot, à découvrir jusqu'à demain soir.
Dès 1993, Maria La Ribot, à court de financement pour ses créations chorégraphiques, décide de se lancer, seule, sans argent, et nue, dans un projet qui l'occupe aujourd'hui encore: les pièces distinguées. A savoir trois séries de solos performances – au total 34 –, réunis sous les titres de 13 Piezas distinguidas, Mas distinguidas et Still dinstiguished.
AUTOUR DE LA RIBOT
D'une structure souvent très simples, ces courts solos (de 30 secondes à 7 minutes), sont centrés sur le corps nu en interaction avec des objets, le tout dans des situations parfois cyniques, souvent dada. Au carrefour de la danse contemporaine et des arts plastiques, elle livre une oeuvre dans la droite ligne d'une performance conceptuelle et ludique. Dans Panoramix, La Ribot reprend ces 34 solos pour les enchaîner et en faire une nouvelle pièce. L'occasion, rarement offerte dans ce domaine, de découvrir dix ans de travail d'un seul coup d'oeil. Car l'économie de la performance est particulière: l'oeuvre du performer est indissociable de sa présence.
Une présence que la danseuse espagnole renforce depuis quelque temps, puisqu'elle a abandonné le rapport frontal pour jouer dans le public. «J'y ai gagné du volume. Mais, c'est surtout pour obliger le spectateur à prendre une décision, je ne lui donne aucune indication. Il ne sait pas dans quelle direction aller, ni comment je vais me déplacer. La distance entre nous s'efface, mais l'intimité également. Tout est ouvert et visible. Nous sommes tous au même niveau: eux, moi, les objets. Il n'y a plus de hiérarchie, tout est plat.»
Platitude que l'on retrouve dans l'accomplissement d'actions toutes simples qui sont le coeur des solos: poser et prendre des objets, s'habiller et se déshabiller, boire... Une démarche qui ôte toute subjectivité au mouvement, le réduisant à une tâche à accomplir. «Ces actions que je répète tout le temps – se jeter au sol, se lever, ramasser des objets – deviennent des objets eux-mêmes», poursuit l'artiste. La Ribot s'éloigne alors du spectaculaire, cherche une présence au public différente.
CONSOMMER LE TEMPS
Car, malgré une apparente rapidité d'exécution, il se dégage des pièces distinguées une certaine tranquillité.
«Dans mes premières pièces, le début et la fin de chaque solo était très marqué. Aujourd'hui, ses limites deviennent floues. J'aimerais que le public, ne sachant pas quand le solo se termine, apprenne à profiter de ce qu'il voit en acceptant qu'il ne pourra pas tout voir. Car, selon où il est placé dans l'espace, il ne me verra peut-être pas. Je sens cette tension quand les gens essaient de se mettre à un endroit où ils verront plus, mieux. J'essaie de comprendre notre anxiété à consommer, cette angoisse de tout voir qui nous empêche de profiter d'une vision simple, comme lorsque l'on visite un musée.» Cette angoisse, La Ribot la met en scène dans le solo «de la Mancha» (no31, 2000). Couchée sur le ventre, elle lit à voix haute Don Quichotte, tandis qu'elle crochète, agite ses jambes, une chaise pliée posée sur le dos. Le spectateur, sidéré par cette dextérité presque hystérique, rit de bon coeur face à ce portrait détourné de la surconsommation.
SE JETER DANS L'ARÈNE
Mais pour La Ribot, toutes ces questions ne sont que les mineures d'une majeure: «Tout mon travail tourne autour du temps. Je le distends, je l'arrête. Still distinguished joue sur l'ambiguïté du mot «still» («encore» ou «immobile» en anglais, ndlr). Je ne veux pas de bornes temporelles qui soutiennent une efficacité théâtrale. Si je suis à l'arrêt, je me rapproche de l'exhibition et le spectateur doit tout faire.»
Et le public s'apprête à jouer un rôle central dans l'oeuvre de La Ribot. Pour pénétrer plus avant dans les villes dans lesquelles elle joue, elle dirige à Genève un atelier avec quarante personnes, nommées les 40 Espontaneos, un terme qui signifie à la fois spontané et qualifie le spectateur qui saute dans l'arène pour toréer.
«J'essaye de voir comment travailler avec 40 personnes. J'aimerais dégager de cet atelier des instructions pour louer 40 personnes dans une ville et monter un spectacle en 4 jours. Actuellement, nous travaillons avec des objets. Chacun prend ceux qui lui plaisent. Puis, on fait un tas au centre, qu'on défait ensuite. 40 personnes qui font et défont ce tas d'objets et qui s'organisent les uns par rapport aux autres créent la pièce. Ils doivent arriver à répéter la même action. Une système très efficace pour présenter un univers très chaotique», conclut La Ribot.
A l'image de son oeuvre, dont les apparences de plus en plus improvisées cachent un travail d'une fabuleuse minutie.
Note :
40 Espontaneos, sa 6 sept à 12h, Salle du Faubourg, 6 rue des Terreaux-du-Temple, Genève. Entrée libre sans réservation.
Despliegue, sa 30 et di 31 août à 11h, Centre d'art contemporain, 10 chemin des Vieux-Grenadiers, Genève. Pas de réservation.
Panoramix, sa 30 et di 31 août à 19h, Centre d'art contemporain, 10 chemin des Vieux-Grenadiers, Genève.Rés: 022 738 19 19.