
Le
conflit qui frappe l`Algérie de 1954 à 1962 devient
très vite «une obsession» pour André Gazut
alors jeune reporter-photographe. «Une période de quêtes
de réponses» qui le conduira à la désertion
explique-t-il dans son dernier long-métrage La Pacification en
Algérie (lire ci-contre). Coproduction de Arte et Article Z en
association avec la TSR ce documentaire en deux parties sera diffusé
dimanche soir sur TSR2. Dix-huit mois de travail ont été
nécessaires à André Gazut pour restituer la complexité
du contexte politique de l`époque.
Caméraman journaliste réalisateur et producteur André
Gazut entre à la Télévision Suisse romande en 1960.
Egalement l`auteur en 1974 du film Le Général de
Bollardière et la torture il couvrira de nombreux conflits en
tant que réalisateur. Rencontre.
Le
Courrier: «Où finit la soumission à l`autorité?
Où commence la responsabilité de l`individu?»
Vous situez d`emblée le propos central de votre film. Quel
peut en être selon vous l`élément de réponse?
André Gazut: Dans l`action d`un conflit il y a la peur
la fatigue la pression du groupe les ordres. Pour y faire face il est
important de nourrir une réflexion en amont. Et ainsi de se fixer
des barrières très nettes. Une attitude digne et efficace
engage une telle préparation. Le général de Bollardière
confronté à la torture pendant la Seconde Guerre mondiale
a eu le temps de dire non en Algérie. Mais un grand nombre de ceux
qui ont tenté de s`opposer à ces pratiques ont subi
des pressions psychologiques de l`armée. Bollardière
en rompant le silence officiel s`est vu condamné à
soixante jours d`arrêt de forteresse. Alors que pendant ce
temps on pratiquait la torture. Une véritable inversion des valeurs!
Pour Simone de Bollardière sa femme le silence des autres officiers
a été motivé par la «carrière».
Incorporé
comme infirmier dans les parachutistes vous refusez de servir cette guerre
et vous désertez.
- J`ai 18 ans lorsque jeune reporter-photographe je découvre
des photos de torture au sein de ma rédaction. Et là c`est
le choc. C`est le nazisme me dis-je. Et les personnes qui pratiquent
l`horreur sont des appelés comme moi. La mort de mon père
dans un camp allemand et plus tard ce choc me permettent justement de
mener une profonde réflexion.
«Mais ce n`est pas facile. Moi aussi j`ai fait le dos
rond. On essaie de s`en sortir on cherche les compromis. Et à
un moment on se rend compte que l`on est complice.
Dans
votre long-métrage ce sentiment apparaît de manière
très forte. José lieutenant dans un Commando de chasse
explique face à la caméra qu`il «n`a pas
eu cette force de caractère».
- Lorsque je lui demande s`il est un «petit maillon»
de la chaîne José me répond: «un maillon».
C`est clair. Lors de notre première rencontre il m`a
dit: «C`était une très sale guerre et moi j`étais
officier.» Il a effectué un immense travail sur lui-même.
La douleur enfouie profondément est énorme. Et puis un
jour pourtant il parle.
«Ça commence à sortir mais ce n`est pas simple
de parler lorsque l`on ne l`a jamais fait.
Comment
avez-vous réagit face au général Massu ou au ministre
résident Lacoste qui ont favorisé et même pratiqué
la torture. Ou encore face au colonel Argout qui en revendique fièrement
l`efficacité?
- Mon métier implique une grande capacité d`écoute.
J`ai essayé de comprendre le mode de fonctionnement de ces
personnes.
«A la fin de sa vie le général Massu a produit un
retour sur lui-même. Il a su porter un regard sur ses actions. Lors
de deux entretiens publié par Florence Beaugé dans Le Monde
il reconnaît que la torture ne représentait ni une nécessité
ni un impératif. J`aurais moi-même aimé lui parler
à nouveau [André Gazut a rencontré le général
Massu alors qu`il tournait «Le général Bollardière
et la torture» ndlr]. Pour des raisons de santé m`a
alors expliqué son épouse cela s`est avéré
impossible.
Quel
a été le moteur de ce film?
- J`ai voulu donner une mémoire aux jeunes. Les aider
à comprendre démocratiquement ce conflit. Et restituer au
grand public un certain nombre d`éléments que seuls
des historiens connaissent. Il y avait la torture mais pas seulement.
Je n`avais pas mesuré par exemple l`ampleur des camps
de déplacements. En France on l`ignore. Ces mesures parties
d`initiatives militaires ont pourtant concerné deux millions
d`Algériens - ce qui est énorme! - alors en proie à
une misère énorme et soumis à une surveillance totale.
Les camps d`internement une justice rendue n`importe comment
les exécutions sommaires... Tout cela fait partie d`un ensemble.
«Les historiens sont au courant depuis longtemps de la rencontre
de Germaine Tillion [Chargée de missions auprès du gouvernement
général à Alger ndlr.] et Yassef Saadi [Chef de
la zone autonome d`Alger ndlr.] par exemple. Mais c`est la
première fois qu`une interview parallèle met cet épisode
en lumière. L`arrestation de Yassef Saadi a été
une manoeuuvre de plus de l`armée pour mettre fin à
ce qui aurait pu déboucher sur la paix.
«Je voulais approcher l`histoire à mon niveau et mettre
les choses en perspective. Raconter aux gens ce qui s`est réellement
passé.
A
l`époque il y avait les films de propagande de l`Action
psychologique dont vous
diffusez des extraits dans La pacification en Algérie...
- L`action psychologique constitue une arme pour l`armée
et la population. Je me souviens d`une affiche sur laquelle figurait
une école brûlée. A côté on pouvait
lire: «Le FLN [Front de libération nationale ndlr.] détruit.
La France construit.» Ces images étaient toujours élaborées
suivant un mode binaire.
«Et les journaux courageux L`Express Témoignage chrétien
France Observateur ou encore L`Humanité qui ont dénoncé
dès 1955 les pratiques de l`armée française
ont été taxés de victimes de la propagande inverse.
Et ont connu les foudres de la censure.
Le
terme de pacification revient comme un leitmotiv tout au long de votre
film...
- A l`époque la France parlait de maintien de l`ordre
et de pacification. Le parlement a reconnu la Guerre d`Algérie
il y a deux ans et demi seulement. Vis-à-vis de l`extérieur
la France n`a jamais accepté n`accepte pas et n`acceptera
pas cela à l`ONU. Ce qui fait par exemple que les prisonniers
d`alors ne bénéficient pas du statut de prisonniers
de guerre.
«Le fait que cela n`ait pas abouti à un débat
de fond n`honore pas la France.
Vous
montrez dans votre long-métrage que «la classe politique
s`est retrouvée prise de vertige».
- Les élites ont failli. L`Eglise catholique n`a
pas abordé ce sujet durant toute la guerre. Tous les gouvernements
français ont failli sur le problème algérien. Seul
De Gaulle s`est comporté en homme d`Etat. A l`époque
alors que je lisais ses discours dans Le Monde il me paraissait évident
qu`il se livrait à de la complicité. Mais en l`écoutant
à nouveau plus tard je me suis aperçu qu`il s`adressait
aux Français en leur demandant d`arrêter de traiter
les Algériens de la sorte. Il est indispensable de ne pas s`arrêter
à une impression première mais de regarder la complexité
du monde.
Qu`en
est-il aujourd`hui en France du dossier de la guerre d`Algérie?
ça dérange?
- Assumer son passé n`est jamais simple pour un pays.
Les exemples de la Suisse et de l`or nazi ou encore de la France
qui n`a reconnu que récemment la responsabilité de
son gouvernement durant le Régime de Vichy le montrent. Chaque
pays se crée sa propre mythologie. Et c`est là qu`il
s`agit de rester vigilant. Le mythe c`est que la France a résisté.
Le film Le Chagrin et la pitié de Marcel Ophüls (1969) a
fait en France l`objet de censure [Chronique de la vie quotidienne
à Clermont-Ferrand sous l`Occupation ce film auquel André
Gazut a participé comme cameraman casse l`image d`une
France unanimement résistante ndlr.].
Les Français commencent toutefois à parler. Les aveux entre
autres du général Aussaresses ont permis de soulever le
couvercle.
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