article [1]: «J`ai voulu donner une mémoire aux jeunes les aider à comprendre la Guerre d`Algérie» [2]

Transmis par : VALENTINE ZUBLER Actif 23 Jan 2003 - 23:00
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Avec «La Pacification en Algérie» le réalisateur André Gazut analyse la violence de la répression française durant la Guerre d`Algérie de 1954 à 1962. Diffusé dimanche soir prochain sur la Télévision Suisse romande ce reportage fait écho à celui de Mohammed Soudani «Guerre sans image» projeté le lendemain sur la même chaîne: les troubles de la guerre civile qui enflamme l`Algérie depuis 1991 vus à travers l`objectif du photographe Michael von Graffenried. L`espoir en noir et blanc.

Le conflit qui frappe l`Algérie de 1954 à 1962 devient très vite «une obsession» pour André Gazut alors jeune reporter-photographe. «Une période de quêtes de réponses» qui le conduira à la désertion explique-t-il dans son dernier long-métrage La Pacification en Algérie (lire ci-contre). Coproduction de Arte et Article Z en association avec la TSR ce documentaire en deux parties sera diffusé dimanche soir sur TSR2. Dix-huit mois de travail ont été nécessaires à André Gazut pour restituer la complexité du contexte politique de l`époque.
Caméraman journaliste réalisateur et producteur André Gazut entre à la Télévision Suisse romande en 1960. Egalement l`auteur en 1974 du film Le Général de Bollardière et la torture il couvrira de nombreux conflits en tant que réalisateur. Rencontre.

Le Courrier: «Où finit la soumission à l`autorité? Où commence la responsabilité de l`individu?» Vous situez d`emblée le propos central de votre film. Quel peut en être selon vous l`élément de réponse?
André Gazut: Dans l`action d`un conflit il y a la peur la fatigue la pression du groupe les ordres. Pour y faire face il est important de nourrir une réflexion en amont. Et ainsi de se fixer des barrières très nettes. Une attitude digne et efficace engage une telle préparation. Le général de Bollardière confronté à la torture pendant la Seconde Guerre mondiale a eu le temps de dire non en Algérie. Mais un grand nombre de ceux qui ont tenté de s`opposer à ces pratiques ont subi des pressions psychologiques de l`armée. Bollardière en rompant le silence officiel s`est vu condamné à soixante jours d`arrêt de forteresse. Alors que pendant ce temps on pratiquait la torture. Une véritable inversion des valeurs! Pour Simone de Bollardière sa femme le silence des autres officiers a été motivé par la «carrière».

Incorporé comme infirmier dans les parachutistes vous refusez de servir cette guerre et vous désertez.
- J`ai 18 ans lorsque jeune reporter-photographe je découvre des photos de torture au sein de ma rédaction. Et là c`est le choc. C`est le nazisme me dis-je. Et les personnes qui pratiquent l`horreur sont des appelés comme moi. La mort de mon père dans un camp allemand et plus tard ce choc me permettent justement de mener une profonde réflexion.
«Mais ce n`est pas facile. Moi aussi j`ai fait le dos rond. On essaie de s`en sortir on cherche les compromis. Et à un moment on se rend compte que l`on est complice.

Dans votre long-métrage ce sentiment apparaît de manière très forte. José lieutenant dans un Commando de chasse explique face à la caméra qu`il «n`a pas eu cette force de caractère».
- Lorsque je lui demande s`il est un «petit maillon» de la chaîne José me répond: «un maillon». C`est clair. Lors de notre première rencontre il m`a dit: «C`était une très sale guerre et moi j`étais officier.» Il a effectué un immense travail sur lui-même. La douleur enfouie profondément est énorme. Et puis un jour pourtant il parle.
«Ça commence à sortir mais ce n`est pas simple de parler lorsque l`on ne l`a jamais fait.

Comment avez-vous réagit face au général Massu ou au ministre résident Lacoste qui ont favorisé et même pratiqué la torture. Ou encore face au colonel Argout qui en revendique fièrement l`efficacité?
- Mon métier implique une grande capacité d`écoute. J`ai essayé de comprendre le mode de fonctionnement de ces personnes.
«A la fin de sa vie le général Massu a produit un retour sur lui-même. Il a su porter un regard sur ses actions. Lors de deux entretiens publié par Florence Beaugé dans Le Monde il reconnaît que la torture ne représentait ni une nécessité ni un impératif. J`aurais moi-même aimé lui parler à nouveau [André Gazut a rencontré le général Massu alors qu`il tournait «Le général Bollardière et la torture» ndlr]. Pour des raisons de santé m`a alors expliqué son épouse cela s`est avéré impossible.

Quel a été le moteur de ce film?
- J`ai voulu donner une mémoire aux jeunes. Les aider à comprendre démocratiquement ce conflit. Et restituer au grand public un certain nombre d`éléments que seuls des historiens connaissent. Il y avait la torture mais pas seulement. Je n`avais pas mesuré par exemple l`ampleur des camps de déplacements. En France on l`ignore. Ces mesures parties d`initiatives militaires ont pourtant concerné deux millions d`Algériens - ce qui est énorme! - alors en proie à une misère énorme et soumis à une surveillance totale. Les camps d`internement une justice rendue n`importe comment les exécutions sommaires... Tout cela fait partie d`un ensemble.
«Les historiens sont au courant depuis longtemps de la rencontre de Germaine Tillion [Chargée de missions auprès du gouvernement général à Alger ndlr.] et Yassef Saadi [Chef de la zone autonome d`Alger ndlr.] par exemple. Mais c`est la première fois qu`une interview parallèle met cet épisode en lumière. L`arrestation de Yassef Saadi a été une manoeuuvre de plus de l`armée pour mettre fin à ce qui aurait pu déboucher sur la paix.
«Je voulais approcher l`histoire à mon niveau et mettre les choses en perspective. Raconter aux gens ce qui s`est réellement passé.

A l`époque il y avait les films de propagande de l`Action psychologique dont vous
diffusez des extraits dans La pacification en Algérie...

- L`action psychologique constitue une arme pour l`armée et la population. Je me souviens d`une affiche sur laquelle figurait une école brûlée. A côté on pouvait lire: «Le FLN [Front de libération nationale ndlr.] détruit. La France construit.» Ces images étaient toujours élaborées suivant un mode binaire.
«Et les journaux courageux L`Express Témoignage chrétien France Observateur ou encore L`Humanité qui ont dénoncé dès 1955 les pratiques de l`armée française ont été taxés de victimes de la propagande inverse. Et ont connu les foudres de la censure.

Le terme de pacification revient comme un leitmotiv tout au long de votre film...
- A l`époque la France parlait de maintien de l`ordre et de pacification. Le parlement a reconnu la Guerre d`Algérie il y a deux ans et demi seulement. Vis-à-vis de l`extérieur la France n`a jamais accepté n`accepte pas et n`acceptera pas cela à l`ONU. Ce qui fait par exemple que les prisonniers d`alors ne bénéficient pas du statut de prisonniers de guerre.
«Le fait que cela n`ait pas abouti à un débat de fond n`honore pas la France.

Vous montrez dans votre long-métrage que «la classe politique s`est retrouvée prise de vertige».
- Les élites ont failli. L`Eglise catholique n`a pas abordé ce sujet durant toute la guerre. Tous les gouvernements français ont failli sur le problème algérien. Seul De Gaulle s`est comporté en homme d`Etat. A l`époque alors que je lisais ses discours dans Le Monde il me paraissait évident qu`il se livrait à de la complicité. Mais en l`écoutant à nouveau plus tard je me suis aperçu qu`il s`adressait aux Français en leur demandant d`arrêter de traiter les Algériens de la sorte. Il est indispensable de ne pas s`arrêter à une impression première mais de regarder la complexité du monde.

Qu`en est-il aujourd`hui en France du dossier de la guerre d`Algérie? ça dérange?
- Assumer son passé n`est jamais simple pour un pays. Les exemples de la Suisse et de l`or nazi ou encore de la France qui n`a reconnu que récemment la responsabilité de son gouvernement durant le Régime de Vichy le montrent. Chaque pays se crée sa propre mythologie. Et c`est là qu`il s`agit de rester vigilant. Le mythe c`est que la France a résisté. Le film Le Chagrin et la pitié de Marcel Ophüls (1969) a fait en France l`objet de censure [Chronique de la vie quotidienne à Clermont-Ferrand sous l`Occupation ce film auquel André Gazut a participé comme cameraman casse l`image d`une France unanimement résistante ndlr.].
Les Français commencent toutefois à parler. Les aveux entre autres du général Aussaresses ont permis de soulever le couvercle.

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