ANNE PITTELOUD
CINÉMA Le Festival Filmar en America Latina
qui se déroule jusqu`au 26 novembre à Genève
présente un panorama du cinéma péruvien. Rencontre
avec Stefan Kaspar Suisse
établi au Pérou depuis vingt ans et fondateur de la société
de production Casablanca à Lima.
Mi-fiction mi-documentaire Gregorio met en scène le choc que vit
un jeune Indien de douze ans quand il quitte sa campagne pour Lima capitale
de huit millions d`habitants. C`est un succès au Pérou
et en Europe où il remporte plusieurs prix. Il sera suivi en 1988
de Juliana histoire d`une enfant des rues déguisée en
garçon pour intégrer une bande; puis de Anda corre vuela
(Marche cours vole) en 1995 - l`amour porteur d`espoir
entre Gregorio et Juliana âgés d`une vingtaine d`années
dans le Pérou du Sentier lumineux1.
Le Grupo Chaski doit cesser ses activités en 1991 un an après
l`arrivée au pouvoir de Fujimori: «Difficile d`être
un collectif démocratique au milieu d`une dictature. Les lois
avaient changé» explique Stefan Kaspar. Etabli à Lima
depuis une vingtaine d`années il s`occupe aujourd`hui
essentiellement de production et de distribution «parce que le plus
dur au Pérou c`est de trouver de l`argent pour faire
les films». Il crée alors Casablanca société
de production qui oeuuvre aussi dans le domaine de la distribution internationale.
Ce Péruvien d`adoption était à Genève jeudi
à l`occasion de la soirée en l`honneur du Pérou
organisée par Filmar en America Latina le Consulat du Pérou
et la Direction du développement et de la coopération suisse.
Rencontre avec un homme entre deux mondes qui raconte son expérience
avec douceur et enthousiasme.
Le
Courrier : Pourquoi avoir choisi de réaliser et produire des
films au Pérou?
Stefan Kaspar: Je ne voulais pas faire comme tant d`autres: tourner
un film et repartir. L`information est toujours eurocentrique. On
fait un reportage et on rentre avec un film qui ne présente que
le point de vue occidental. Je voulais transformer le projet d`un
Suisse en un projet péruvien. Je me suis entouré de cinéastes
d`un groupe de travail qui corrigeait ma vision: quand on est extérieur
à un pays tout surgit d`un bloc - la pauvreté
la misère etc. On ne voit pas les nuances on voit en noir et
blanc. Dans un groupe de travail ce n`est pas moi qui prend les
décisions mon point de vue en est un parmi d`autres. Ce qui
ajoute beaucoup de nuances - et c`est elles qui font la richesse
d`un film.
Quelle
était votre intention en créant le collectif Chaski?
- Chaski signifie messager. Dans l`empire Inca c`était
un coureur qui portait des messages d`une auberge à l`autre.
Ça marchait. C`est un symbole de la communication au service
des gens. Aujourd`hui on utilise des technologies avancées
de communication qui ne servent plus l`intérêt des gens
du pays mais de l`argent.
La
trilogie Gregorio Juliana et Anda corre vuela est présentée
pour la première fois dans un même programme en Suisse. Quelle
a été votre démarche lors du tournage de ces films
à l`intrigue très réaliste?
- Le Grupo Chaski a cultivé la recherche d`une forme
qui va avec le contenu pour ne pas copier les modèles du cinéma
commercial qui domine en Amérique latine. La trilogie mélange
éléments de fiction et documentaire. Le Grupo a commencé
à tourner de cette manière avec Gregorio - que j`ai
co-dirigé. Certaines idées sont nées du travail avec
les acteurs en l`occurrence les enfants des rues qui nous ont beaucoup
appris. Nous avons travaillé par exemple sur la réalité
de l`enfant par rapport à son rôle. Nous avions un scénario
de départ et à un moment du tournage avec toute la confiance
qu`il y avait entre nous une situation se créait dans laquelle
l`enfant voulait dire quelque chose à la caméra sur
sa propre vie. Nous avons introduit dans l`histoire ces témoignages
directs. Il y a des moments dans le film où une fusion s`opère
entre le personnage et l`enfant réel.
La
sélection péruvienne de Filmar en America Latina propose
plus de documentaires que de fictions. Cela reflète-t-il la situation
de la production au Pérou?
- Non la production de documentaires est encore plus rare et plus
pauvre. Le documentaire paraît pourtant naturel en Amérique
Latine: il y a tant d`histoires vraies à raconter! Mais le
Festival a beaucoup travaillé pour faire venir ces films. Il présente
plusieurs films de Javier Corcuera dont La Espalda del Mundo (Le dos
du monde) que nous avons coproduit et qui rassemble trois histoires. La
première celle d`un enfant qui travaille pour aider sa famille
ressemble aux films du Grupo Chaski. Corcuera m`a dit avoir été
influencé par notre travail. Il appartient à une génération
de vingt ans plus jeune que moi et comme de nombreux réalisateurs
talentueux désespérés de ne pas pouvoir montrer ses
films il a émigré - en Espagne.
Les
films présentés dans le cadre du festival sont souvent très
engagés. Avez-vous toute liberté d`expression?
- A l`époque des dictatures en Amérique Latine
à partir du coup d`Etat de Pinochet en 1973 on tournait des
documentaires de lutte produits et diffusés clandestinement qui
circulaient aussi en Europe. Aujourd`hui aucun pays n`a de
censure. Fujimori est un dictateur mais il avait été élu
par le peuple... Mais il y a de toutes façons des limites les
mêmes qu`ailleurs: les films trop libres ne se financent pas
et ne circulent pas. Il n`est pas facile de faire du cinéma
indépendant en Europe non plus. C`est toujours un risque économique.
Après
plus de vingt ans vécus au Pérou avez vous le sentiment
d`avoir «transformé le projet d`un Suisse en un
projet péruvien»?
- Après vingt-deux ans au Pérou une trentaine en Suisse
et ailleurs j`ai deux expériences de vie éloignées
l`une de l`autre deux réalités très différentes.
Mes racines sont en Suisse; mon quotidien et ma famille au Pérou.
Il s`agit de se construire une nouvelle identité avec ces
éléments suisses et péruviens. Le monde aurait besoin
de plus de fusions de ce genre. Ici on est surdéveloppé
au Pérou on est sous-développés. Où est l`équilibre?
Entre deux non? Je recherche ce même genre de mélanges dans
mes films en fusionnant fiction et documentaire...
1Journée Pérou sa 8 novembre à la Maison des
Associations (15 rue des Savoises Genève): Stefan Kaspar sera
présent aux projections de Juliana à 12h Anda corre vuela
à 14h15 et Y se te vi no me acuerdo à 16h30.
Soirée Pérou lu 11 novembre dès 18h à Fonction:
cinéma (16 rue du Général-Dufour Genève).
Journée Culture et société au Pérou sa 23
novembre de 15h à 24h (colloque et soirée musique) à
la Librairie Albatros (5 rue Lissignol à Genève).