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Le Pérou à l`écran

Paru le Vendredi 08 Novembre 2002
   ANNE PITTELOUD    

Sélection CINÉMA Le Festival Filmar en America Latina qui se déroule jusqu`au 26 novembre à Genève présente un panorama du cinéma péruvien. Rencontre avec Stefan Kaspar Suisse établi au Pérou depuis vingt ans et fondateur de la société de production Casablanca à Lima.
Mi-fiction mi-documentaire Gregorio met en scène le choc que vit un jeune Indien de douze ans quand il quitte sa campagne pour Lima capitale de huit millions d`habitants. C`est un succès au Pérou et en Europe où il remporte plusieurs prix. Il sera suivi en 1988 de Juliana histoire d`une enfant des rues déguisée en garçon pour intégrer une bande; puis de Anda corre vuela (Marche cours vole) en 1995 - l`amour porteur d`espoir entre Gregorio et Juliana âgés d`une vingtaine d`années dans le Pérou du Sentier lumineux1.
Le Grupo Chaski doit cesser ses activités en 1991 un an après l`arrivée au pouvoir de Fujimori: «Difficile d`être un collectif démocratique au milieu d`une dictature. Les lois avaient changé» explique Stefan Kaspar. Etabli à Lima depuis une vingtaine d`années il s`occupe aujourd`hui essentiellement de production et de distribution «parce que le plus dur au Pérou c`est de trouver de l`argent pour faire les films». Il crée alors Casablanca société de production qui oeuuvre aussi dans le domaine de la distribution internationale.
Ce Péruvien d`adoption était à Genève jeudi à l`occasion de la soirée en l`honneur du Pérou organisée par Filmar en America Latina le Consulat du Pérou et la Direction du développement et de la coopération suisse. Rencontre avec un homme entre deux mondes qui raconte son expérience avec douceur et enthousiasme.

Le Courrier : Pourquoi avoir choisi de réaliser et produire des films au Pérou?
Stefan Kaspar: Je ne voulais pas faire comme tant d`autres: tourner un film et repartir. L`information est toujours eurocentrique. On fait un reportage et on rentre avec un film qui ne présente que le point de vue occidental. Je voulais transformer le projet d`un Suisse en un projet péruvien. Je me suis entouré de cinéastes d`un groupe de travail qui corrigeait ma vision: quand on est extérieur à un pays tout surgit d`un bloc - la pauvreté la misère etc. On ne voit pas les nuances on voit en noir et blanc. Dans un groupe de travail ce n`est pas moi qui prend les décisions mon point de vue en est un parmi d`autres. Ce qui ajoute beaucoup de nuances - et c`est elles qui font la richesse d`un film.

Quelle était votre intention en créant le collectif Chaski?
- Chaski signifie messager. Dans l`empire Inca c`était un coureur qui portait des messages d`une auberge à l`autre. Ça marchait. C`est un symbole de la communication au service des gens. Aujourd`hui on utilise des technologies avancées de communication qui ne servent plus l`intérêt des gens du pays mais de l`argent.

La trilogie Gregorio Juliana et Anda corre vuela est présentée pour la première fois dans un même programme en Suisse. Quelle a été votre démarche lors du tournage de ces films à l`intrigue très réaliste?
- Le Grupo Chaski a cultivé la recherche d`une forme qui va avec le contenu pour ne pas copier les modèles du cinéma commercial qui domine en Amérique latine. La trilogie mélange éléments de fiction et documentaire. Le Grupo a commencé à tourner de cette manière avec Gregorio - que j`ai co-dirigé. Certaines idées sont nées du travail avec les acteurs en l`occurrence les enfants des rues qui nous ont beaucoup appris. Nous avons travaillé par exemple sur la réalité de l`enfant par rapport à son rôle. Nous avions un scénario de départ et à un moment du tournage avec toute la confiance qu`il y avait entre nous une situation se créait dans laquelle l`enfant voulait dire quelque chose à la caméra sur sa propre vie. Nous avons introduit dans l`histoire ces témoignages directs. Il y a des moments dans le film où une fusion s`opère entre le personnage et l`enfant réel.

La sélection péruvienne de Filmar en America Latina propose plus de documentaires que de fictions. Cela reflète-t-il la situation de la production au Pérou?
- Non la production de documentaires est encore plus rare et plus pauvre. Le documentaire paraît pourtant naturel en Amérique Latine: il y a tant d`histoires vraies à raconter! Mais le Festival a beaucoup travaillé pour faire venir ces films. Il présente plusieurs films de Javier Corcuera dont La Espalda del Mundo (Le dos du monde) que nous avons coproduit et qui rassemble trois histoires. La première celle d`un enfant qui travaille pour aider sa famille ressemble aux films du Grupo Chaski. Corcuera m`a dit avoir été influencé par notre travail. Il appartient à une génération de vingt ans plus jeune que moi et comme de nombreux réalisateurs talentueux désespérés de ne pas pouvoir montrer ses films il a émigré - en Espagne.

Les films présentés dans le cadre du festival sont souvent très engagés. Avez-vous toute liberté d`expression?
- A l`époque des dictatures en Amérique Latine à partir du coup d`Etat de Pinochet en 1973 on tournait des documentaires de lutte produits et diffusés clandestinement qui circulaient aussi en Europe. Aujourd`hui aucun pays n`a de censure. Fujimori est un dictateur mais il avait été élu par le peuple... Mais il y a de toutes façons des limites les mêmes qu`ailleurs: les films trop libres ne se financent pas et ne circulent pas. Il n`est pas facile de faire du cinéma indépendant en Europe non plus. C`est toujours un risque économique.

Après plus de vingt ans vécus au Pérou avez vous le sentiment d`avoir «transformé le projet d`un Suisse en un projet péruvien»?
- Après vingt-deux ans au Pérou une trentaine en Suisse et ailleurs j`ai deux expériences de vie éloignées l`une de l`autre deux réalités très différentes. Mes racines sont en Suisse; mon quotidien et ma famille au Pérou. Il s`agit de se construire une nouvelle identité avec ces éléments suisses et péruviens. Le monde aurait besoin de plus de fusions de ce genre. Ici on est surdéveloppé au Pérou on est sous-développés. Où est l`équilibre? Entre deux non? Je recherche ce même genre de mélanges dans mes films en fusionnant fiction et documentaire...

1Journée Pérou sa 8 novembre à la Maison des Associations (15 rue des Savoises Genève): Stefan Kaspar sera présent aux projections de Juliana à 12h Anda corre vuela à 14h15 et Y se te vi no me acuerdo à 16h30.
Soirée Pérou lu 11 novembre dès 18h à Fonction: cinéma (16 rue du Général-Dufour Genève).
Journée Culture et société au Pérou sa 23 novembre de 15h à 24h (colloque et soirée musique) à la Librairie Albatros (5 rue Lissignol à Genève).

 



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