
Février
résonne de fifres et de tambours car depuis longtemps c`est
le temps traditionnel du carnaval en régions catholiques. Situé
entre l`Epiphanie et le mercredi des cendres il précède
le carême. Durant ces «jours gras» chacun fait bombance
avant de faire pénitence. Explosion tolérée des
excès individuels ou collectifs le carnaval ritualise le relâchement
momentané des moeuurs avant le retour à l`ordre social.
La «danse flirte avec la panse». La mascarade transforme
la fête publique en satire. En témoignent les «ligues»
les «brigues» les farandoles et les cortèges qui
canalisent la joie ou la colère de la foule. Dans notre société
en perte de rites collectifs le carnaval existe pourtant jusqu`à
aujourd`hui: parfois dès l`aube il réunit des défilés
masqués des ribambelles humaines et des fanfares sonores. Â
Bâle Venise Nice ou Rio les sarabandes parfois lascives fascinent
les foules.
Pourtant le carnaval a perdu son contenu traditionnel de contestation
sociale et d`inversion des normes. Sous l`Ancien régime aux
mains des corporations urbaines la pratique carnavalesque induisait
en effet une intense violence symbolique ou concrète. Les jouissances
rituelles finissaient parfois en soulèvement populaire. Le carnaval
rêvait de mettre le monde à l`envers en remplaçant
les rois par des fous les bourgeois par les paysans les maîtres
par les serviteurs. Ce rite collectif évoque un autre rituel
communautaire disparu dès la fin du XIXe siècle: le charivari.
UN
MARIAGE MAL ASSORTI
Genève 26 août 1873 journée orageuse: à
l`Hôtel de Ville un boutiquier sexagénaire du faubourg
de Saint-Gervais récemment veuf épouse sa servante savoyarde
âgée de vingt ans. D`amante elle devient femme légitime.
Avant ce mariage la rumeur publique attribue la mort de l`épouse
du boutiquier à sa liaison ancillaire. Entre sociabilité
marchande et promiscuité locative dans le faubourg tout se sait
tout se dit. Le couple se sépare pour regagner discrètement
Coutance: elle le visage sous une voilette descend de la haute-ville
par la Tertasse la Corraterie et la place du Bel-Air; lui frôlant
les murs en son costume bourgeois rentre par le Perron le Molard et
via le pont des Bergues rejoint Saint-Gervais. Là une foule
«émue» attend les époux: huées bris
de vaisselle percussions de poêles bassins et chaudrons sifflements
lazzi chants et gestes obscène.
Ainsi «il leur fut fait un grand charivari» se souvient
en 1885 la veuve Francfort qui témoigne dans une autre affaire
criminelle survenue à Coutance. Entre bousculades et quolibets
sexuels le couple houspillé gagne difficilement sa boutique.
Pendant le tapage de plusieurs heures continue ce témoin l`ancienne
servante devenue boutiquière «restait sur la porte du magasin
à narguer ceux qui s`en mêlaient».
CONTRÔLE
SOCIAL
Ce fait divers urbain évoque la réalité sociale
du charivari: un «tapage accompagnant un remariage ou un mariage
mal assorti». Nocturne à la clarté des torches ou
diurne parfois carnavalesque le charivari ritualise collectivement
la violence symbolique. Contrairement au carnaval il disparaît
lentement durant le XIXe siècle. Parfois la police rappelle
son interdiction (lire ci-dessous).
En revanche sous l`Ancien régime chez les artisans boutiquiers
petits clercs des villes et paysans des villages le «charivari
tumultueux» est une institution communautaire du contrôle
social. Pouvant réunir jusqu`à 300 individus il stigmatise
ceux dont le comportement sexuel viole la morale collective. Déclenché
par des associations de jeunes mâles déguisés le
charivari est un tintamarre de dérision qui défend l`honneur
des filles et l`autorité des maris par le saccage de l`espace
public. En piétinant les jardins potagers d`une «veuve
immodeste» en bouchant les serrures ou en enfonçant les
portes du logis d`un «indigne mari» le charivari normalise.
Il évoque la hiérarchie des sexes dans le respect «naturel»
des rôles conjugaux et sociaux. Il en signale les dysfonctionnements.
Il ridiculise les individus convolant en seconde ou en troisième
noce. Un chien crevé jeté aux pieds de vieillards remariés
les flétrit.
Le charivari «excède» les adultères les veufs
et les veuves qui épousent un(e) jeune célibataire. Il
fustige les conjoints battus ainsi que les «étrangers»
séduisant un(e) partenaire du village ou de la paroisse. Il s`attaque
aussi les époux stériles. Lors de la proclamation des
bans de leur remariage maintes veuves sont exhibées sur une
charrette d`infamie à travers un village ou un quartier. Â
la porte du notaire les époux «mal assortis» sont
aspergés de boue et d`eau; lors de la bénédiction
nuptiale ils sont «chansonnés» devant l`Église.
Les maquerelles prostituant les «filles honnêtes»
subissent aussi la censure tapageuse des ritournelles infamantes. L`asouade
ou la promenade publique des cocus ou des maris violentés assis
à l`envers sur l`âne de dérision renforce aussi
ce contrôle social.
La violation des rôles conjugaux légitime donc le charivari
qui incarne la vindicte et les seuils d`intolérance de la communauté
traditionnelle. Par le chahut il régule les étapes de
la vie humaine notamment celle du mariage menant à l`âge
adulte et à la sexualité licite. En stigmatisant un mariage
dont les partenaires transgressent les normes de l`âge du rang
du statut social ou de l`origine géographique la communauté
se solidarise avec les jeunes mâles qui forclos du marché
matrimonial restent célibataires.
Le charivari matrimonial signale donc les discordances de l`alliance
et veut restaurer l`harmonie sociale. Ses victimes peuvent d`ailleurs
se racheter par une contribution tarifée qui étouffe le
scandale en apaisant les meneurs. Ponctué de violence symbolique
ce contrôle social non institutionnel ressemble à une justice
privée. L`Etat moderne ne peut la tolérer en raison de
son monopole exercé depuis le XVIe siècle sur la justice
et sur la violence.
ÉMOTION
DE LA POPULACE
Sous l`Ancien régime la double censure de l`Église et
de la justice condamne les «tapages injurieux». Le contrôle
social communautaire contrarie celui de l`Etat souverain. Naissance
mariage mort: en outre l`encadrement rituel de l`existence est réservé
à l`Eglise. Dès le XIIIe siècle au moins elle
fustige les rites intégrateurs de la «culture populaire»
théâtralisé dans le langage corporel du charivari
matrimonial.
Prononcée le 13 mai 1735 une sentence du Châtelet de Paris
(tribunal) illustre la pénalisation croissante du charivari durant
l`époque moderne. Le lieutenant de police incrimine six hommes
fugitifs. Dans la soirée du 9 mai 1735 ils ont «attroupé»
une «nombreuse populace» de «Domestiques d`Ouvriers»
en les excitant à «faire un charivari extraordinaire [...]
jusqu`à minuit». L`objet du tintamarre masculin: «une
Veuve» du quartier qui «doit se marier incessamment».
Le lendemain pour mieux l`accabler ils font «réitérer»
le charivari par une foule nombreuse «armée de chaudrons
poêle sifflets sonnettes et couvercle de marmites». Intervenant
sur les lieux du scandale une escouade policière disperse la
«populace» et embarque un domestique qui dénonce
les meneurs. En les condamnant par contumace à de fortes amendes
le Lieutenant de Police prohibe la violence symbolique du tintamarre:
«faisons défenses à tous Bourgeois et Habitants
de cette Ville d`exciter le soir et la nuit aucune émotion populaire
pour faire des charivaris».
Après 1750 la condamnation du charivari se radicalise car il
contrarie le droit naturel des individus et les normes positives du
contrat social. Chahuter un couple «mal assorti» signale
l`indiscipline sociale de la «lie du peuple». Pour les juristes
et les magistrats de l`âge classique le charivari est un scandale
qui insulte les individus détruit l`ordre public et corrompt
les bonnes moeuurs.
Sérénade inversée des mauvais mariages le charivari
vise la conformité sociale en normalisant le désordre
matrimonial et le laxisme sexuel. Â l`instar d`autres formes
ritualisées de la violence populaire sous l`Ancien régime
(émeutes brigues etc.) il exprime une morale non écrite
et conservatrice. En raillant des couples «mal assortis»
il rappelle les normes du partage masculin des femmes les lois de la
monogamie ainsi que les rapports de force entre les jeunes et les vieux.
Vindicative sa composante justicière le menait à être
condamné par l`Etat de droit protecteur des libertés
individuelles du libertin à la veuve immodeste.
Si le tintamarre du charivari est progressivement devenu un murmure
à la fin du XIXe siècle. Aujourd`hui on devrait mieux
cerner les nouveaux rites de la violence contestatrice et conservatrice.
En effet l`institution contemporaine du carnaval n`en est qu`un pâle
reflet vidé de tout sens social.
* Historien (Université de Genève)
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