article [1]: Charivari: le tintamarre du contrôle social [2]

Transmis par : MICHEL PORRET* Actif 15 Fév 2002 - 23:00
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HISTOIRE Alors que le carnaval qui bat son plein en ce moment a perdu le caractère subversif de ses origines le charivari lui a tout simplement disparu.<div align="left">

Février résonne de fifres et de tambours car depuis longtemps c`est le temps traditionnel du carnaval en régions catholiques. Situé entre l`Epiphanie et le mercredi des cendres il précède le carême. Durant ces «jours gras» chacun fait bombance avant de faire pénitence. Explosion tolérée des excès individuels ou collectifs le carnaval ritualise le relâchement momentané des moeuurs avant le retour à l`ordre social.
La «danse flirte avec la panse». La mascarade transforme la fête publique en satire. En témoignent les «ligues» les «brigues» les farandoles et les cortèges qui canalisent la joie ou la colère de la foule. Dans notre société en perte de rites collectifs le carnaval existe pourtant jusqu`à aujourd`hui: parfois dès l`aube il réunit des défilés masqués des ribambelles humaines et des fanfares sonores. Â Bâle Venise Nice ou Rio les sarabandes parfois lascives fascinent les foules.
Pourtant le carnaval a perdu son contenu traditionnel de contestation sociale et d`inversion des normes. Sous l`Ancien régime aux mains des corporations urbaines la pratique carnavalesque induisait en effet une intense violence symbolique ou concrète. Les jouissances rituelles finissaient parfois en soulèvement populaire. Le carnaval rêvait de mettre le monde à l`envers en remplaçant les rois par des fous les bourgeois par les paysans les maîtres par les serviteurs. Ce rite collectif évoque un autre rituel communautaire disparu dès la fin du XIXe siècle: le charivari.

UN MARIAGE MAL ASSORTI
Genève 26 août 1873 journée orageuse: à l`Hôtel de Ville un boutiquier sexagénaire du faubourg de Saint-Gervais récemment veuf épouse sa servante savoyarde âgée de vingt ans. D`amante elle devient femme légitime. Avant ce mariage la rumeur publique attribue la mort de l`épouse du boutiquier à sa liaison ancillaire. Entre sociabilité marchande et promiscuité locative dans le faubourg tout se sait tout se dit. Le couple se sépare pour regagner discrètement Coutance: elle le visage sous une voilette descend de la haute-ville par la Tertasse la Corraterie et la place du Bel-Air; lui frôlant les murs en son costume bourgeois rentre par le Perron le Molard et via le pont des Bergues rejoint Saint-Gervais. Là une foule «émue» attend les époux: huées bris de vaisselle percussions de poêles bassins et chaudrons sifflements lazzi chants et gestes obscène.
Ainsi «il leur fut fait un grand charivari» se souvient en 1885 la veuve Francfort qui témoigne dans une autre affaire criminelle survenue à Coutance. Entre bousculades et quolibets sexuels le couple houspillé gagne difficilement sa boutique. Pendant le tapage de plusieurs heures continue ce témoin l`ancienne servante devenue boutiquière «restait sur la porte du magasin à narguer ceux qui s`en mêlaient».

CONTRÔLE SOCIAL
Ce fait divers urbain évoque la réalité sociale du charivari: un «tapage accompagnant un remariage ou un mariage mal assorti». Nocturne à la clarté des torches ou diurne parfois carnavalesque le charivari ritualise collectivement la violence symbolique. Contrairement au carnaval il disparaît lentement durant le XIXe siècle. Parfois la police rappelle son interdiction (lire ci-dessous).
En revanche sous l`Ancien régime chez les artisans boutiquiers petits clercs des villes et paysans des villages le «charivari tumultueux» est une institution communautaire du contrôle social. Pouvant réunir jusqu`à 300 individus il stigmatise ceux dont le comportement sexuel viole la morale collective. Déclenché par des associations de jeunes mâles déguisés le charivari est un tintamarre de dérision qui défend l`honneur des filles et l`autorité des maris par le saccage de l`espace public. En piétinant les jardins potagers d`une «veuve immodeste» en bouchant les serrures ou en enfonçant les portes du logis d`un «indigne mari» le charivari normalise. Il évoque la hiérarchie des sexes dans le respect «naturel» des rôles conjugaux et sociaux. Il en signale les dysfonctionnements. Il ridiculise les individus convolant en seconde ou en troisième noce. Un chien crevé jeté aux pieds de vieillards remariés les flétrit.
Le charivari «excède» les adultères les veufs et les veuves qui épousent un(e) jeune célibataire. Il fustige les conjoints battus ainsi que les «étrangers» séduisant un(e) partenaire du village ou de la paroisse. Il s`attaque aussi les époux stériles. Lors de la proclamation des bans de leur remariage maintes veuves sont exhibées sur une charrette d`infamie à travers un village ou un quartier. Â la porte du notaire les époux «mal assortis» sont aspergés de boue et d`eau; lors de la bénédiction nuptiale ils sont «chansonnés» devant l`Église. Les maquerelles prostituant les «filles honnêtes» subissent aussi la censure tapageuse des ritournelles infamantes. L`asouade ou la promenade publique des cocus ou des maris violentés assis à l`envers sur l`âne de dérision renforce aussi ce contrôle social.
La violation des rôles conjugaux légitime donc le charivari qui incarne la vindicte et les seuils d`intolérance de la communauté traditionnelle. Par le chahut il régule les étapes de la vie humaine notamment celle du mariage menant à l`âge adulte et à la sexualité licite. En stigmatisant un mariage dont les partenaires transgressent les normes de l`âge du rang du statut social ou de l`origine géographique la communauté se solidarise avec les jeunes mâles qui forclos du marché matrimonial restent célibataires.
Le charivari matrimonial signale donc les discordances de l`alliance et veut restaurer l`harmonie sociale. Ses victimes peuvent d`ailleurs se racheter par une contribution tarifée qui étouffe le scandale en apaisant les meneurs. Ponctué de violence symbolique ce contrôle social non institutionnel ressemble à une justice privée. L`Etat moderne ne peut la tolérer en raison de son monopole exercé depuis le XVIe siècle sur la justice et sur la violence.

ÉMOTION DE LA POPULACE
Sous l`Ancien régime la double censure de l`Église et de la justice condamne les «tapages injurieux». Le contrôle social communautaire contrarie celui de l`Etat souverain. Naissance mariage mort: en outre l`encadrement rituel de l`existence est réservé à l`Eglise. Dès le XIIIe siècle au moins elle fustige les rites intégrateurs de la «culture populaire» théâtralisé dans le langage corporel du charivari matrimonial.
Prononcée le 13 mai 1735 une sentence du Châtelet de Paris (tribunal) illustre la pénalisation croissante du charivari durant l`époque moderne. Le lieutenant de police incrimine six hommes fugitifs. Dans la soirée du 9 mai 1735 ils ont «attroupé» une «nombreuse populace» de «Domestiques d`Ouvriers» en les excitant à «faire un charivari extraordinaire [...] jusqu`à minuit». L`objet du tintamarre masculin: «une Veuve» du quartier qui «doit se marier incessamment».
Le lendemain pour mieux l`accabler ils font «réitérer» le charivari par une foule nombreuse «armée de chaudrons poêle sifflets sonnettes et couvercle de marmites». Intervenant sur les lieux du scandale une escouade policière disperse la «populace» et embarque un domestique qui dénonce les meneurs. En les condamnant par contumace à de fortes amendes le Lieutenant de Police prohibe la violence symbolique du tintamarre: «faisons défenses à tous Bourgeois et Habitants de cette Ville d`exciter le soir et la nuit aucune émotion populaire pour faire des charivaris».
Après 1750 la condamnation du charivari se radicalise car il contrarie le droit naturel des individus et les normes positives du contrat social. Chahuter un couple «mal assorti» signale l`indiscipline sociale de la «lie du peuple». Pour les juristes et les magistrats de l`âge classique le charivari est un scandale qui insulte les individus détruit l`ordre public et corrompt les bonnes moeuurs.
Sérénade inversée des mauvais mariages le charivari vise la conformité sociale en normalisant le désordre matrimonial et le laxisme sexuel. Â l`instar d`autres formes ritualisées de la violence populaire sous l`Ancien régime (émeutes brigues etc.) il exprime une morale non écrite et conservatrice. En raillant des couples «mal assortis» il rappelle les normes du partage masculin des femmes les lois de la monogamie ainsi que les rapports de force entre les jeunes et les vieux. Vindicative sa composante justicière le menait à être condamné par l`Etat de droit protecteur des libertés individuelles du libertin à la veuve immodeste.
Si le tintamarre du charivari est progressivement devenu un murmure à la fin du XIXe siècle. Aujourd`hui on devrait mieux cerner les nouveaux rites de la violence contestatrice et conservatrice. En effet l`institution contemporaine du carnaval n`en est qu`un pâle reflet vidé de tout sens social.

* Historien (Université de Genève)

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