Huppert en son miroir
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«MON PIRE CAUCHEMAR» Isabelle Huppert refait une incursion réussie dans la comédie sous la direction d’Anne Fontaine. Un film avec comme point de départ une esquisse drolatique des clichés attachés à l’actrice.
Son talent unique a fait d’elle la muse des grands auteurs du septième art. Comédienne audacieuse et conquérante, Isabelle Huppert ose ponctuellement la comédie: La Femme de mon pote (1983), Sac de nœud (1984) ou plus récemment Huit femmes (2001) et Copacabana (2008). Des rôles choisis avec soin car pour l’actrice, «une comédie doit avoir un fond, de la consistance, une fonction critique; sinon, c’est injouable».
Dans Mon Pire cauchemar, elle incarne Agathe, une commissaire d’exposition du genre pète-sec, sévère et coincée. Son petit monde sera chamboulé par l’arrivée du bruyant et graveleux Patrick (Benoît Poelvoorde). La réalisatrice Anne Fontaine pioche joyeusement dans les clichés qu’on se fait des deux comédiens et s’amuse à les détourner avec humour et intelligence. Dans la suite d’un palace genevois, Isabelle Huppert rappelle l’importance de la comédie dans son métier d’actrice.
Pour quelles raisons un projet, et plus spécifiquement celui d’Anne Fontaine, vous donne-t-il envie?
Isabelle Huppert: Le principal élément est le metteur en scène. Je mesure le désir qu’il peut avoir de moi. Un acteur a besoin de sentir qu’il est essentiel. Anne Fontaine a écrit le film en pensant à Benoît Poelvoorde et à moi. Elle voulait nous réunir. Du côté du désir, le cahier des charges était donc rempli!
A quelles conditions un rôle est-il susceptible de vous séduire?
– Je dois pouvoir me projeter de manière très complète dans un personnage. Sans cela, je n’arrive pas à accéder à une forme de vérité. Ma seule idée du jeu se résume à cela: faire croire que c’est vrai. Pour y arriver, il faut un certain confort et être en adhésion totale avec le projet, tout en gardant un espace de liberté. Là, je ne construis pas mon interprétation contre le réalisateur, mais je peux m’affirmer haut et fort au nom de la vérité et non par égotisme. Pour être vrai, il faut exister. Jouer n’est pas imiter mais inventer et incarner.
Mon Pire cauchemar joue et se joue de certains clichés qui vous sont associés...
– Il s’agit davantage d’un procédé narratif que d’une déclaration d’intention définissant le personnage. Anne Fontaine met en scène deux êtres que tout oppose. Un peu grossièrement, comme un effet de loupe, elle se sert donc des images cinématographiques de Benoit Poelvoorde et moi pour souligner ce qui sépare les deux personnages. Mais je n’ai pas interprété Agathe dans une sorte de mise à distance de moi-même. Si, en théorie, j’étais consciente de cette ironie, quand je jouais... je jouais! Je ne me disais pas que j’étais en train de me caricaturer, ce qui aurait été délirant.
Dans vos rôles plus «sérieux», ne trouve-t-on pas aussi une certaine impertinence, quelque chose qui a trait à la comédie?
– Je suis contente de vous l’entendre dire. Le comique n’est jamais loin du tragique, et vice versa. Dans La Pianiste, il y a du cinglant et de l’ironie. Naturellement, la comédie se prête à des situations plus évidemment cocasses. Mais dans les films dramatiques, je fais souvent appel à des ressources de pure ironie et d’humour. Rien n’est cloisonné. Je n’ai pas l’impression de jouer des comédies où je ne fais que rire et des tragédies où je ne fais que pleurer. Agathe est aussi un personnage triste et plein d’amertume.
L’œil de la caméra semble d’ailleurs souvent révéler chez vous un côté mélancolique...
– Bizarrement, ce regard abstrait de la caméra posé sur moi, qui sonde mon inconscient, fait en effet surgir de manière mécanique de la tristesse et de la mélancolie. Alors que le regard humain, par exemple celui de mes proches, voit ma partie plus drôle et légère.
Une comédie à leur image
Soyons clairs, le plaisir que procure Mon Pire cauchemar tient avant tout à ses interprètes. Dans des rôles taillés sur mesure exploitant l’image que chacun véhicule, deux comédiens parmi les meilleurs se livrent à des numéros irrésistibles. Avec un sens de l’autodérision qui l’honore, Isabelle Huppert campe une bourgeoise glaciale et hautaine, tandis que Benoît Poelvoorde – déjà dirigé par Anne Fontaine dans Entre ses mains et Coco avant Chanel – s’épanouit en roi des beaufs vulgaire, inculte et alcoolique. Les voilà promis à une rencontre détonnante qui culmine dans la scène où, après une soirée bien arrosée, ils jouent ensemble à la brouette!
Des personnages bien typés, comme le veut le genre, mais servis par un scénario et des acteurs assez subtils pour ne jamais tomber dans la caricature. Tous deux ont leur part d’ombre et cachent, derrière leur attitude autoritaire ou exubérante, une grande solitude. Si on savait Poelvoorde passé maître dans ce savant dosage d’humour et d’émotion, Huppert joue la même partition avec un égal talent.
Basé sur l’éternel ressort du choc des contraires, qui comme chacun sait s’attirent, le film n’y puise toutefois pas seulement des effets comiques. Moquant autant la bêtise crasse que l’imposture intellectuelle, la cinéaste épingle encore avec acuité les préjugés de classe de part et d’autre. Reste qu’Anne Fontaine – qui a déjà signé trois comédies, loufoques (Augustin et sa suite) ou hitchcockienne (La Fille de Monaco) – négocie ici maladroitement le virage romantico-dramatique de l’intrigue. Moins heureux à l’heure de conclure, Mon Pire cauchemar nous aura pas moins offert, dans ses deux premiers tiers, une cascade de répliques et de situations cocasses ponctuées de rires mémorables. MATHIEU LOEWER





