Lundi, 20 mai 2013

Heinz Holliger: «Le métier se prend chez les autres»

LUNDI 16 JANVIER 2012
Heinz Holliger exalte la culture suisse "officieuse": non conforme presque "anarchiste", elle s'oppose à une Suisse "moraliste".

INTERVIEW Le hautboïste, compositeur et chef d’orchestre Heinz Holliger est l’un des plus célèbres artistes suisses. Rencontre avec cet amoureux impénitent de la musique à l’honneur demain d’un concert de l’Ensemble Contrechamps.

L’enthousiasme le dévore quand il parle de musique. A 72 ans, le hautboïste, compositeur et chef d’orchestre suisse Heinz Holliger écarte d’un revers de main toute suggestion de retraite. («Jouer, c’est respirer. Je ne peux pas vivre sans respirer.») Mondialement connu comme interprète – les œuvres qu’il a créées se comptent par dizaines –, il est aussi un compositeur important. Demain soir, l’Ensemble Contrechamps qu’il dirigera pour l’occasion jouera ses œuvres récentes dont le marquant Ma’mounia (2002), une pièce qui, contrairement à ce que signifie son titre, est très exigeante, s’amuse son auteur.

Avant qu’il ne crée, demain soir également, une partition d’Elliott Carter que le géant américain vient de lui dédier, nous discutons avec Heinz Holliger de folklore suisse, de direction d’orchestre et de la nécessaire imperfection de la notation musicale.

Vous jouez mardi des œuvres que vous avez composées il y a une dizaine d’années. Le recul vous les fait-il voir différemment?

Oui, c’est comme se regarder dans un miroir et reconnaître d’autres choses. Alors que, quand on écrit, si concentré sur des détails, on vit dans un monde presque clos.Et pour diriger ma propre musique, je dois l’appréhender comme si c’était celle d’un autre: ne pas me laisser envahir par les souvenirs que j’en ai.

Appliquez-vous aussi ce principe de tabula rasa aux autres compositions que vous dirigez?

Je suis très souple, que ce soit au niveau du tempo ou du rubato: cela change donc tout le temps. Il faut bien voir que, quand on fixe par écrit une musique, il est impossible de noter les détails minuscules qui la constituent, qui déterminent son expression.

On le voit dans les récitatifs d’opéra. Ils ont beau être notés en croches et doubles croches, les chanteurs prennent de très grandes libertés avec eux – une liberté justifiée par leur connaissance d’un style ou d’une période.

C’est pareil dans mon travail de composition. Quand j’indique des nuances ou des tempos, je sais que, suivant mon état d’âme, je choisirai peut-être demain un tempo un peu différent. Il ne s’agit, en définitive, que d’indications de la direction à prendre.

Cette incertitude ne vous gêne-t-elle pas?

C’est l’essence de la musique. Souvent, une musique se réduit même quand on la note. Ainsi, dans les partitions de folklore suisse, les polkas et les schottisch sont d’un primitif sur le plan rythmique... Mais il est impossible qu’on les ait joués ainsi: ils sont écrits comme ça parce qu’on n’avait pas les moyens de les noter autrement.

Vous convoquez cette dimension folklorique que dans Puneigä, joué demain.

Ce cycle est écrit en pumatter titsch, le dialecte du Val Formazza1. Cela ressemble à du haut-valaisan conservé à l’état médiéval. Il n’a jamais été écrit et Anna Maria Bacher dont j’ai mis les textes en musique est l’une des premières personnes à avoir écrit et composé des poèmes dans cette langue presque éteinte.

Elle a donc été confrontée à l’utilisation d’un système de représentation graphique imparfait, comme les compositeurs qui ne peuvent pas tout noter.

Elle a même dû proposer une orthographe pour ce dialecte. Ici, l’acte de notation est directement créateur, parce que pour fixer ces mots jamais écrits, il faut aussi inventer une écriture. Parce qu’il faut rendre compte de la sonorité des phonèmes, de la mélodie, de l’inflexion, des rythmiques de la langue.

Avec Klaus Huber, vous êtes probablement le plus grand compositeur vivant de ce pays. Vous sentez-vous très suisse?

Oui, extrêmement. Pour moi, la Suisse a des racines très riches, même si on les connaît mal. Elle a une culture «officieuse» mise sous le tapis qui est extrêmement intéressante.

Je pense aux traditions folkloriques et régionales, mais aussi à des peintres comme Louis Soutter ou Adolf Wölfli (deux représentants de l’art brut), à des écrivains comme Friedrich Glauser et à de nombreux «petits» poètes régionaux qui s’expriment dans des langues presque éteintes sans apparaître dans les anthologies littéraires. Tout cela est très riche et inspirant.

Ils montrent une non-conformité de la Suisse, opposée à une Suisse moraliste. Il s’agit d’une Suisse presque anarchiste; elle me marque beaucoup et je ne voudrais pas m’en passer.

Dans Puneigä, comment avez-vous traité le matériau poétique d’Anna Maria Bacher?

J’ai voulu garder dans son entièreté la spontanéité, de la sonorité de ces poèmes. J’en ai choisi dix, très contrastés, et j’ai essayé de les traiter par l’écriture automatique, de fixer immédiatement le résultat de ma transcription en sons de ces mots.

L’ébauche de la partie de soprano a ainsi pris très peu de temps et peu d’esquisses. Quand je les ai reprises un an après, j’ai pu allier une musique très complexe et structurée à ce sentiment de spontanéité que j’avais ressenti.

C’est parfois un problème pour les compositeurs: l’acte même d’écriture est terriblement plus lent que la créativité. A contrario, un peintre a une beaucoup plus grande latitude pour exprimer sa spontanéité.

Dans l’introduction du volume que les éditions Contrechamps vous ont consacré2, le musicologue Philippe Albèra écrit que vous vous êtes «développé (...) à l’écart des mouvements et des modes».

J’étais très indépendant. Mais peut-être que, du fait de mon activité multiple de soliste et de compositeur, je n’avais pas besoin de m’attacher à une clique. Pour ma part, je considère que le métier se prend chez les autres. J’ai puisé chez tous les grands compositeurs que j’ai rencontrés.

Ainsi, avec Pierre Boulez j’ai appris beaucoup en termes d’orchestration et de pensée harmonique, alors que Sándor Veress (1907-1992) développait largement la polyphonie et le contrepoint. J’ai eu de la chance de rencontrer ces deux enseignements si complémentaires.

Vous expliquez dans le même recueil que la technique du compositeur est ce qui permet de ménager un accès entre son inconscient et l’œuvre qu’il écrit.

Oui, il s’agit de fixer ce que l’inconscient vous dit ou produit.

Pour moi, la technique est un moyen, jamais une fin. D’ailleurs, il est dangereux de se laisser guider uniquement par sa capacité de noter. Si on ne trouve pas un chemin pour écrire ce qu’on veut ou qu’on ne veut pas prendre le temps de le structurer complètement, on prendra alors un détour, souvent vers la facilité.

C’est se tromper soi-même; et ce qu’on a écrit paraît toujours très beau sur le papier. Il est très difficile d’être entièrement fidèle à son imagination. De ne pas céder jusqu’à ce que l’on ait couché sur la partition ce que l’on a préalablement rêvé ou imaginé.

  • 1. On trouve une interprétation de cette pièce sur Induuchlen, disque monographique que les Swiss Chamber Solists, dirigés par Holliger, ont consacré l’an dernier chez ECM au compositeur (notre édition du 19 octobre dernier).
  • 2. Heinz Holliger, textes, entretiens, écrits sur son œuvre, Editions Contrechamps, 2007 (2e édition) Concert Heinz Holliger, mardi 17 janvier, studio Ernest-Ansermet, 20h (présentation à 19h15 avec Heinz Holliger). www.contrechamps.ch
 

«Battre la mesure? 5% de l’activité»

Vous avez la particularité de mener une triple carrière de soliste, de chef d’orchestre et de compositeur.

C’est une chance. Alors que le compositeur est isolé tel un ermite, le chef d’orchestre doit, lui, dialoguer. En tant que soliste, je tâche d’avoir des contacts avec les orchestres avec lesquels je joue, mais ce n’est pas pareil: le chef doit bien plus entrer dans les vies des musiciens et de l’orchestre.

Cela dit, cette diversité d’activité était normale au XVIIIe et au XIXe siècle. Je ne vois rien d’extraordinaire à ma manière de vivre dans la musique.

Quand avez-vous dirigé pour la première fois en public?

A Amsterdam en 1963, pour la création d’une de mes compositions Erde und Himmel. J’ai ensuite dirigé la majorité de mes pièces et approché la musique romantique à l’incitation du chef d’orchestre et mécène Paul Sacher.

Que mettez-vous au centre de votre approche de la direction d’orchestre?

Il s’agit de contact, de dialogue. Comment puis-je motiver quelqu’un à donner son maximum, tout en faisant en sorte qu’il joue avec plaisir et sans résistance?

N’avez-vous pas eu la tentation de faire passer vos points de vue en force?

Si. J’ai d’abord cru que diriger était pareil que jouer d’un instrument: j’entend faire ceci, eh bien je le fais. Je possédais des notions rigides sur la manière dont la musique devait sonner et je «tapais sur la tête» des musiciens jusqu’à ce que je l’obtienne.

Enseigner le hautbois m’a ouvert au caractère des interprètes. Aujourd’hui, je rassemble toutes les bonnes énergies qui sont dans un orchestre et je les mène à un maximum. Le chef d’orchestre doit être un inspirateur: battre la mesure, c’est cinq pour cent de cette activité.

Quels compositeurs ont votre faveur en tant que chef?

C’est peut-être prétentieux mais j’essaye de ne jouer que des compositeurs qui me sont très proches ou que j’ai l’impression de mieux comprendre que d’autres. Disons Schumann, Schubert ou Debussy. A contrario, j’adore Beethoven mais je ne produis rien d’extraordinaire avec ses œuvres. Brahms encore plus, parce que je résiste à des éléments de sa musique, même si j’en aime beaucoup certains autres aspects.

Des projets spécifiques pour votre baguette?

Nous allons très bientôt jouer l’intégrale des symphonies de Schumann avec l’orchestre de la radio de Cologne. Nous avons déjà donné l’intégrale de ses ouvertures et c’est pour moi une découverte de tous les instants.

C’est ce que je dois susciter chez les instrumentistes: cette faim de découvrir. Il faut qu’ils soient toujours sur le qui-vive. Qu’ils puissent se découvrir eux-mêmes en jouant du Schumann, voilà un but à atteindre pour un chef.

Propos recueillis par BPR

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