«Gardarem Lo Larzac!»
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DOCUMENTAIRE De 1971 à 1981, paysans et gauchistes français ont résisté à l’extension d’un camp militaire. Cette lutte emblématique est racontée dans «Tous au Larzac!», à voir au Spoutnik et au Zinéma.
Ils ont de la peine à retenir leurs larmes, trente ans après les faits évoqués. La lutte qu’ils ont menée les a transformés pour toujours, tissant entre eux des liens aussi solides qu’un serment. Projeté au Spoutnik à Genève et au Zinéma à Lausanne, Tous au Larzac! est un documentaire puissant et porteur de sens – plus que jamais, à l’heure où les «indignés» ont repris le bâton de David contre Goliath. Un documentaire qui inspire, et qui rappelle des faits finalement méconnus. Qui, parmi les moins de cinquante ans, se souvient vraiment de ce qui s’est passé au Larzac?
Marizette, Christiane, Pierre, Léon, José... On connaît le dernier, altermondialiste à la fameuse moustache gauloise, syndicaliste agricole, démonteur de Macdo et faucheur d’OGM – José Bové, donc. Mais les autres? Paysans de souche ou citadins «retournés» à la terre, ils n’avaient pas forcément vocation à défier l’Etat français et son bras armé, la «Grande muette». Pourtant, de 1971 à 1981 (jusqu’à l’élection de François Mitterrand), ils ont uni leurs forces pour s’opposer à un projet d’agrandissement de camp militaire qui aurait dû être une simple formalité administrative.
Le réalisateur Christian Rouaud est l’auteur d’un précédent documentaire qui a fait parler de lui, Les Lip, l’imagination au pouvoir. Récit d’une lutte, déjà, ouvrière celle-là, qui vit les travailleurs des usines horlogères Lip de Besançon s’opposer en 1973 aux licenciements massifs, et fonctionner en autogestion. «Les Lip» soutiendront d’ailleurs la lutte du Larzac.
Mai 68 sur le tard
Une vaste étendue balayée par les vents, une nature sauvage semée de fermes en pierre et de murets: la caméra de Christian Rouaud commence par quelques plans de reconnaissance du plateau du Larzac, situé au sud du Massif central, dans l’Aveyron, près de Millau. Le paysage impose d’emblée une évidence: pour y vivre, il faut avoir établi un lien particulier avec ce décor majestueux et ce climat rude, changeant. L’élevage des brebis constitue le pilier de l’économie locale.
En 1971, par la voix de son ministre de la Défense Michel Debré, le gouvernement annonce son intention d’agrandir le camp militaire du Larzac. Celui-ci doit passer de 3000 à 17 000 hectares, au prix d’expropriations de terrains. Hors de question pour les paysans! Comme le rappelle l’un d’entre eux rétrospectivement, ils n’avaient rien de hippies contestataires: «J’étais de droite, j’allais à la messe... J’ai fait Mai 68 sur le tard.» Le moteur de la lutte du Larzac sera cette convergence entre paysans attachés à leur terre et militants aux motivations plus politiques. Dès le début, Guy Tarlier incarne l’esprit de résistance: après une aventure africaine, lui et sa femme Marizette sont arrivés en 1965, comme des «pionniers». Le mépris officiel fera le reste, à l’instar des propos d’André Fanton, ancien haut-fonctionnaire, qui déclare que le Larzac présentait un «maigre potentiel agricole» et que seuls quelques paysans y vivaient «moyennâgeusement».
Fermiers et «pionniers» se rapprochent, organisent les premières réunions et manifs, soutenus au début par les grands syndicats (FNSEA en tête). Sur les 107 familles implantées, 103 signent un pacte de renoncement à toute vente de terrain. Les slogans fleurissent: «Le paysan produit, l’armée détruit», «Des moutons, pas des canons!» Le mouvement s’amplifie et voit affluer au Larzac des militants d’extrême gauche, des maoïstes, des pacifistes, des bouddhistes. Autant de courants de pensée et de mœurs, sources de choc culturel. «C’étaient de véritables missionnaires, qui venaient travailler gratuitement», se souvient un paysan. Certains prônent la révolution armée, d’autres au contraire la non-violence. «Une vraie pagaille», mais une pagaille créative, qui engendre un mouvement unique en son genre, mélange de bérets et de cheveux longs, de tracteurs et de «deux-chevaux».
Vaste mouvement de sympathie
Entrecoupés d’images d’archives (journaux télévisés, films Super 8), les témoignages recueillis par Christian Rouaud retracent en détail ce combat, sa radicalisation, les moments où tout aurait pu basculer – notamment à l’occasion d’une visite, en 1974, du Premier secrétaire socialiste Mitterrand, caillassé par les «gauchistes» lors d’un rassemblement noyauté par des provocateurs à la solde de l’armée. Heureusement, la lucidité politique et l’unité presque sans failles des résistants du Larzac leur permettra de tenir dix longues et épuisantes années. Ils auront marché sur Paris (manifestation géante en 1978, qui rassemble 40 000 personnes dans la capitale) et déclenché un vaste mouvement de sympathie au sein de la population, relayé par de nombreux comités de soutien, malgré le dénigrement de la presse bourgeoise. Le mouvement édite d’ailleurs sa propre feuille, Gardarem Lo Larzac, qui existe toujours.
La force de Tous au Larzac! est de mettre en évidence la porosité qui, au fil des ans, a permis de rapprocher les points de vue et cimenter la solidarité. Malgré les tentatives de déstabilisation (jusqu’au plastiquage nocturne d’une maison paysanne), les actions coup de poing menant directement au tribunal, les propositions de compromis (une «mini-extension», refusée en bloc), le mouvement tient bon et gagne du temps. Jusqu’en 1981: Mitterrand avait promis d’abandonner le projet militaire...
«Jamais plus les paysans ne seront des Versaillais!» Professions de foi fortes et utopies sans doute embellies. Restent les souvenirs, les caravanes de tracteurs, les troupeaux de moutons à l’assaut des villes, les marées de sacs de couchage – «flocons oranges et bleus dans la brume matinale» lors des occupations monstres sous les étoiles. Au-delà de ce passé persistant, auquel les acteurs restent profondément attachés, la lutte du Larzac a semé des graines et inspiré bien des combats unitaires à venir, incarnés par José Bové (même si ses choix politiques plus récents peuvent être contestés). En cela, le film de Christian Rouaud, bien qu’un peu trop long et détaillé, et qui aurait pu s’enrichir de quelques contrepoints supplémentaires aux témoignages directs, constitue un document rare et exemplaire.
Projections. A Genève jusqu’au 31 décembre, puis du 9 au 17 janvier 2012, Cinéma Spoutnik, l’Usine, 11 rue de la Coulouvrenière, (1er étage). www.spoutnik.info
A Lausanne jusqu’à fin janvier 2012 (excepté les 24-25 décembre), Zinéma, 4 rue du Maupas. www.zinema.ch
A lire. Plusieurs ouvrages commémorent la lutte du Larzac:
• Un livre de référence: Pierre-Marie Terral, Larzac. De la lutte paysanne à l’altermondialisme, Ed. Privat, 2011, 459 pp.
• Des témoignages: Christiane Burguière (collaboration Pierre Burguière), Gardarem! Chronique du Larzac en lutte, préface de José Bové, Ed. Privat, 2011, 399 pp.
• L’iconographie: Solveig Letort, Le Larzac s’affiche, préface de Stéphane Hessel, avant-propos de Louis Joinet, Ed. du Seuil, 2011, 141 pp.





