Lundi, 20 mai 2013

Flou idéologique

MERCREDI 08 FéVRIER 2012

EN COULISSE

L’échec du «communisme» à la soviétique et la victoire sans appel du capitalisme (sans guillemets) à la fin des années quatre-vingts ont engendré bien des monstres, dont l’un des plus pernicieux est la perte de repères idéologiques chez tous ceux qui – et ils sont nombreux – entendent faire acte de résistance au système. La gauche a perdu beaucoup de crédibilité en Europe. Les différentes expériences sociales-démocrates des dernières décennies se sont révélées plus lamentables les unes que les autres. Dans la plupart des cas, le socialisme affiché n’avait aucun rapport avec celui des deux premières Internationales. Il reste très difficile de s’enthousiasmer devant le bilan des leaders de la «gauche» européenne de la deuxième moitié du vingtième siècle, de Mitterrand à Zapatero en passant par Blair, Craxi ou Schröder. On jettera un voile pudique sur nos conseillers fédéraux «socialistes» aux faits d’armes aussi marquants qu’une compilation de Chantal Goya. Plus ennuyeux: devant les dégâts du capitalisme, l’extrême gauche, bien qu’ayant produit durant toutes ces années des analyses lucides sur l’état du monde et les rapports de classes, est inaudible. Le NPA, Solidarités, combien de divisions? A l’heure où les valeurs de solidarité, d’humanité, sont foulées aux pieds comme jamais auparavant dans l’Histoire, les partis censés porter ces valeurs n’ont aucune influence sur la conscience populaire.
Il serait long, ici, d’analyser les raisons de ce manque d’impact et, pour être honnête, certaines m’échappent. Il va de soi que, sans moyens, marginalisés, les partis de la vraie gauche ne peuvent régater avec les machines à décérébrer que sont les grands partis de droite, de pseudo-centre ou sociaux-démocrates. Il est aussi connu que le fractionnement des forces progressistes – qui confine souvent à la bêtise – n’arrange rien. Mais quelles que soient les raisons, un constat s’impose: le discours alternatif ne se matérialise en aucune force d’importance. Au contraire, si nombre de citoyens manifestent leur indignation devant l’état du monde et le cynisme de l’Empire, les réponses s’incarnent souvent de manière diffuse, morcelée et parfois inquiétante.
A travers diverses discussions ou en surfant sur internet, j’ai constaté que le rejet de la suprématie de la machine capitaliste chapeautée par les Etats-Unis et l’Europe s’exprimait souvent de la façon la plus primaire qui soit: en suivant à la lettre l’adage bien connu «l’ennemi de mon ennemi est mon ami». Ainsi, pour beaucoup d’internautes de bonne foi, les révoltes en Syrie, en Libye et en Egypte ne seraient que le fruit de basses manœuvres de la CIA; Bachar al-Assad serait en fait l’innocente victime d’un complot savamment orchestré par l’OTAN, Israël et compagnie! Kadhafi se voit proclamé, à titre posthume, progressiste en chef, promoteur du progrès social et de l’émancipation de la femme, renversé par la même mafia complotiste! A quand une réhabilitation en règle de Saddam Hussein, Ben Ali ou Moubarak?
Entendons-nous bien: que la CIA et les forces impérialistes pro-occidentales surfent sur des mouvements populaires et tâchent de les manipuler au mieux n’est pas ici remis en question; ce qui l’est, c’est quand la méfiance des détracteurs du système impérialiste dégénère en paranoïa absolue et, du coup, offre une fausse appréciation des légitimes révoltes populaires et de la réalité des pouvoirs tyranniques. Or cette fausse appréciation conduit des citoyens révoltés par l’injustice à produire des raisonnements qui cautionnent des régimes ou des courants de pensée tout aussi nauséabonds que ceux qu’ils critiquent. Ainsi, pour certains de ces opposants à l’hégémonie occidentale, un formidable contre-pouvoir s’incarne en… Poutine! Exit donc, pour ces apprentis-sorciers de la «résistance» à l’ordre mondial, les massacres en Tchétchénie et la répression interne, au nom d’une arithmétique pour le moins hasardeuse!
Plus grave: pour ces révoltés du flou, la mondialisation économique doit se combattre par une forme de protectionnisme étatique, certes légitime, mais qui, dans le brouillard idéologique, se confond parfois avec un repli nationaliste dont on ne sait que trop à quel courant d’idées abjectes il profite au final. On est très loin de l’internationalisme solidaire! La notion de lutte des classes, la solidarité entre les peuples sont aujourd’hui les grandes perdantes du flou idéologique qui ne sait pas différencier mondialisation et internationalisme, pour le plus grand avantage de la première!
Il est toutefois trop facile de condamner les internautes aveuglés par une légitime colère, les citoyens perdus, par des formulations lapidaires et définitives. Il faut les combattre dans leurs erreurs et essayer de dissiper leur brouillard. La vraie gauche doit faire son travail d’éclaireur. Quant aux intellectuels et aux artistes dont c’est le rôle essentiel, ils manquent cruellement à l’appel en ces temps de mensonge raffiné et de désespoir brumeux. Car la machine a créé un autre monstre qui s’appelle la lâcheté.

 

* Auteur metteur en scène, www.dominiqueziegler.com

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