Mercredi, 19 juin 2013

Exquises extases

SAMEDI 13 AOûT 2011
Le culte des nâga au Kerala, sud-ouest de l’Inde.
DR

FOLIE (VII) Restaurer l’ordre à partir du désordre, telle semble être la fonction des rites chamaniques et de possession. Observés dans tous les coins du monde, ces états de transe où l’on n’est «plus soi-même» sont-ils réels ou fantasmés?

Au milieu des tambours et des chants hypnotiques, des hommes se lèvent un à un, pris de convulsions, les yeux révulsés, l’écume aux lèvres. Grimaçant et grognant, ils parcourent leurs corps avec des torches, apparemment insensibles à la morsure des flammes. Changement de décor. Dans un tourbillon de basses et de pulsations binaires, une vaste assemblée de danseurs agite la tête et les membres en cadence, perdue dans une extase insondable tout juste interrompue le temps d’une clameur de joie communicative, sans jamais trahir le moindre signe de fatigue.

La première scène se déroule dans un village du Togo, la seconde dans un hangar à Berlin. Point commun: la transe. Un état d’exaltation, transport «hors de soi» qu’on peut sans risque qualifier d’universel, car présent dans des rites disséminés sur tous les continents et de tout temps: du culte de Dionysos de la Grèce antique à la fête techno contemporaine, en passant par la tarentelle du Salento italien, les religions afroaméricaines d’origine yoruba (vaudou haïtien, santeria cubaine, candomblé brésilien), les pratiques des confréries gnaoua au Maroc, des derviches tourneurs de Turquie, de Syrie et d’Iran, ou encore le chamanisme des Yanomami d’Amazonie, des Toungouses de Sibérie ou des guérisseuses mudang de Corée...

Décrit par l’ethnomusicologue français Gilbert Rouget, dans sa bible intitulée La Musique et la transe, l’exercice consistant à «dépasser son existence» et «se détacher du commun» est propre à l’espèce humaine, et s’explique sans doute par la conscience de la finitude de l’existence. Rouget identifie dans la transe, comme dans les rites de possession – deux états «seconds » distincts –, une composante psychophysiologique et une autre culturelle. Pour entrer en transe, il faut à la fois une disposition innée à développer les symptômes décrits plus haut (à des degrés variables), mais aussi un contexte et un vécu qui permettent d’identifier la transe comme telle. On n’entre pas spontanément en transe sans savoir que cela existe et sans en connaître la fonction sociale.

L’IRRUPTION DES DIEUX

Oublions un instant la techno (lire en page suivante) et considérons l’ensemble des rites traditionnels, chamaniques ou de possession: ils sont presque toujours de nature religieuse, liés à un système de croyances et réglés par une liturgie propre. Leur fonction est en principe thérapeutique: il s’agit de délivrer le patient ou la collectivité d’une entité malfaisante, d’un déséquilibre, d’une névrose ou d’un tourment induit par une mauvaise action antérieure. Presque toujours présente, la musique agit non pas comme déclencheur – elle n’en a pas le pouvoir à elle seule –, mais comme facilitateur et agent de socialisation du rite, auquel la communauté peut prendre part.

Mais chamanisme et possession ne procèdent pas de la même manière: le chaman – homme ou femme selon les sociétés – tire sa compétence médicale d’une sensibilité extrasensorielle particulière, innée, et du savoir acquis dont il est dépositaire. Surtout, sa transe est volontaire: conditionné ou non par les drogues comme l’ayahuasca en Amazonie, cet intermédiaire entre la communauté et les esprits invisibles quitte son enveloppe corporelle pour voyager avec ces derniers, visiter leur monde (celui des divinités, des morts) afin de récupérer l’âme du malade et la purifier des mauvaises énergies. A l’inverse, lors des rites de possession, ce sont les esprits qui s’emparent du corps du malade et en prennent le contrôle – c’est «l’irruption des dieux dans le monde des hommes». La cohabitation n’est pas impossible, car le possédé peut apprendre à «vivre avec», développer une relation harmonieuse avec le «colocataire» de sa personne, et cette maîtrise peut même devenir une source de prestige.

Chamanisme, possession: dans les deux cas, on évolue à la lisière du visible et de l’invisible. Une zone que les Occidentaux ont de la peine à cerner – même si l’on pratique des exorcismes dans l’Eglise catholique. Les psychiatres ont longtemps considéré la transe comme une forme d’hystérie, et les chamans comme des névrotiques, des «psychopathes en rémission temporaire» selon les termes de Georges Devereux (1908-1985), le fondateur de l’ethnopsychiatrie. Les choses ont changé depuis que l’ethnologie et, côté public, les mouvances psychédélique et New Age ont montré un intérêt croissant pour les états de conscience modifiés.

CONTROVERSE

L’esprit cartésien est tout de même frappé par le paradoxe apparent entre ces abandons et les rites très codifiés qui les encadrent. La transe pourrait-elle être une mystification? La controverse, elle, est bien réelle: l’anthropologue française Roberte Hamayon a publié en 1995 un article intitulé «Pour en finir avec la transe et l’extase dans l’étude du chamanisme». Elle y conteste un dogme considéré sans fondement. Car comment définir la transe, un terme sous lequel on range à la fois un comportement physique, un état psychique et une conduite culturelle? D’une part, au plan physique, les états observés chez les chamans sont très variables, allant de l’excitation intense à l’inertie totale. D’autre part, sur le plan psychique, si l’on part du principe prosaïque que chacun dans ses rapports sociaux est enclin à la simulation ou la dissimulation de ses pensées, difficile d’être catégorique. «S’agenouiller dans une église ne signifie pas qu’on soit recueilli, en communion avec Dieu, comme on est supposé l’être. On peut très bien ressentir la faim ou penser à autre chose», argumente Roberte Hamayon (1). Le chaman adopte des comportements spécifiques au moment où il est censé entrer en contact avec les esprits; quant à savoir si un esprit est vraiment là, cela relève du domaine de la croyance, dit en substance la chercheuse. Débarrassée de son mystère, la transe devient une simple construction culturelle, un jeu de rôles à fonction de catharsis sociale – ce qui n’enlève rien à ses vertus.

Fondateur des Ateliers d’ethnomusicologie, et jusqu’à récemment conservateur du Musée d’ethnographie de Genève, Laurent Aubert est spécialiste des musiques savantes de l’Inde, en particulier des rituels du Kerala (Sud) auxquels il a consacré un ouvrage. Il a pu vérifier sur le terrain la réalité des états de possession: «Les gens sont pris de convulsions, s’effondrent, rampent et imitent des animaux sans s’en rendre compte. L’entité qui prend possession de leurs corps peut être le serpent nâga, créature mi-divine mi-démoniaque de l’hindouisme et du bouddhisme. Lors des rituels dédiés à ces divinités, l’air est chargé de leur présence, favorisant leur apparition.» On peut bien sûr se demander s’il s’agit, sinon de supercheries, du moins de phénomènes autosuggérés, mais, rétorque Laurent Aubert, «on observe des phénomènes tellement semblables dans des régions si étrangères les unes aux autres que le doute est difficilement permis. Même si je sais que certains collègues pensent autrement.»

 

La fête techno, culte dionysiaque

Le fait que les participants d’une fête techno se considèrent eux-mêmes en transe ou en communion – idée répandue qui participe de la mystique du genre – suffit à éveiller l’intérêt des ethnologues. Réfugié dans la solitude au milieu de la multitude, le participant à une rave party (du verbe anglais «to rave», s’extasier) recherche la dissolution de sa conscience dans la musique, la fusion avec elle et les autres danseurs.

Tout concourt à ce «trip» extatique: il y a l’acte, endurant, de danser pendant des heures, jusqu’au petit matin; le volume surpuissant, les pulsations répétitives calées sur le rythme cardiaque (mais souvent plus rapides), les éclairages colorés ou stroboscopiques et, bien souvent, la projection géante d’images dans l’espace dédié à la danse. Sans oublier les drogues – ecstasy en tête, une amphétamine euphorisante qui exacerbe les sens – dont la consommation n’est cependant pas systématique. Tous ces éléments participent d’une sur-stimulation sensorielle propice à la transe. La techno se décline d’ailleurs en une série de sous-genres contenant le terme anglais trance: Acid Trance, Hard Trance, Psy Trance, etc.

Pour autant, aux yeux des ethnologues, la rave, en l’absence d’une croyance collective, n’est qu’une forme d’hystérie collective. «Une transe sans objet, résume l’ethnomusicologue Laurent Aubert. Le terme, formé à partir du préfixe trans, suppose un passage vers autre chose, un changement d’état. Dans le cadre culturel qui est celui de la fête techno, il s’agit simplement d’une euphorie qui a pour finalité la jouissance hédoniste. Je n’y vois aucun mal...»

HARMONIE COSMIQUE

La musicologue québécoise Marie-Claude Vaudrin, pour sa part, a étudié le phénomène techno dans La musique techno ou le retour de Dionysos: je rave, tu raves, nous rêvons (l’Harmattan, 2004) et parle de «demi-transe» dans la mesure où seuls certains symptômes se manifestent lors d’une rave. Si euphorie et abandon il y a, on n’a jamais vu de danseur s’écrouler, pris de tremblements... sauf en réaction à la prise excessive de stimulants narcotiques. Auquel cas le sujet est très loin de l’extase.

Marie-Claude Vaudrin rapproche les fêtes techno des dionysies, les célébrations de Dionysos, le dieu de la vigne et du vin, de la poésie, de la passion et des jeux. Seul dieu apolitique, il incarnait dans la Grèce antique le besoin de débordement, de libération et de transgression des règles. Les participants aspiraient «à la possession divine »: on retrouve dans les récits les crises de spasmes, les renversements de la tête et autres troubles du comportement caractéristiques des rites de possession.

Si la musique y jouait un rôle central, c’est que les Grecs la considéraient non seulement comme un art majeur, mais comme une science régie par les mêmes règles mathématiques que l’univers. Platon, Aristote et Pythagore ont théorisé l’harmonie cosmique régie par le nombre: «Hauteurs, rythmes, intervalles, tout est un rapport de nombres, explique Brenno Boccadoro, professeur de musicologie à l’université de Genève. «Le ciel est une boîte à musique», dit-il en écho à l’expression de Pythagore, qui appelait à écouter «la musique des sphères».

LES «MANIES DANSANTES»

Ce rapport mystique à la musique, on le retrouve chez les acteurs de la scène techno, du moins tel qu’elle existait aux origines, lors des free parties des années quatre-vingt jusqu’au milieu de la décennie suivante environ. Après quoi, «c’est devenu un business, l’occasion de simplement faire la fête, boire et s’exhiber», constate le Genevois Marc Meylan, alias DJ Muck. Impliqué dans cette scène depuis une quinzaine d’années, il est aux commandes d’un label baptisé Saint-Vitus Records. Un clin d’oeil aux «manies dansantes» du Moyen Age, connues sous le nom de danse de Saint-Guy, l’autre appellation de la chorée, maladie caractérisée par des gestes incontrôlés. Les premières épidémies sont apparues en Europe entre le XIVe et le XVIIIe siècle. Or une théorie veut que les victimes aient en réalité été intoxiquées par l’ergot de seigle, champignon dont le chimiste suisse Albert Hofmann, en 1943, extraira le fameux acide LSD...

«Pas besoin de se droguer pour danser jusqu’à pas d’heure», juge Marc Meylan. Quant à la notion de transe, «elle m’évoque les crises surjouées des évangéliques, alors que les rassemblements techno, du moins idéalement, représentent un jeu entre le corps, la musique, les regards et les frôlements, sans hystérie et dans le respect de l’espace occupé par chacun... C’est à la fois une introspection et un échange, qui réunit par-delà le statut social et la culture.» S’il est parti de bons sentiments, le mouvement techno a depuis été récupéré, banalisé, ravalé au rang de simple défoulement du samedi soir, notamment lors des gigantesques street parades qui sont devenues des caricatures de l’esprit techno. «Pour maintenir un état d’esprit qui ne se limite pas à la consommation, il faut aller chercher les lieux atypiques, les soirées sauvages. » Le rendez-vous, dans la culture techno, a toujours été important: on est prêt à faire des kilomètres pour communier autour de la musique, en particulier au bout de la nuit «quand les couche-tôt et ceux qui ont trop bu sont partis». Sous les étoiles, en transe ou pas, le danseur renoue le lien cosmique qu’entretenaient les Grecs avec la nature et les dieux. RMR

 

(1) Entretien vidéo sur le site des Archives audiovisuelles de la recherche: www.archivesaudiovisuelles.fr

Lire. Gilbert Rouget, La musique et la transe, Gallimard, 1990, 621 pp.
Chamanisme et possession, Cahiers de musiques traditionnelles, No 19, Ateliers d’ethnomusicologie, Infolio, 2007, 319 pp.
Laurent Aubert, Les feux de la déesse: rituels villageois du Kerala (Inde du Sud), Payot, 2004, 495 pp.

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