Mercredi, 19 juin 2013

L’égalité des sexes passe par la grammaire

JEUDI 14 JUIN 2012

GENRE • Le combat contre le sexisme passe par un changement des mentalités, mais aussi de notre façon d’écrire si l’on en croit l’écrivaine Thérèse Moreau.

Une ambassadrice, une cheffe, une mécanicienne, une policière... Il n’est plus rare aujourd’hui de rencontrer ces mots féminisés, et de mieux en mieux acceptés par un large public. Malgré tout, des réticences se font sentir face à ce courant. L’Académie française, surtout, s’arc-boute derrière des arguments comme «la peur d’ouvrir une période d’incertitude linguistique» ou la lourdeur des expressions pour préférer les dénominations masculines (lire ci-dessous).
De nombreuses collectivités adoptent pourtant un langage épicène, qui consiste à introduire un vocabulaire et des points de grammaire au féminin dès que possible. La Ville de Genève lance ces jours une réflexion globale sur le sujet, et organise, en plus d’ateliers et de concours, un débat intitulé «Parlez-vous française?1». Thérèse Moreau, écrivaine, consultante en rédaction épicène et auteure d’une brochure traitant de ce thème, animera les ateliers organisés par la Ville de Genève et participera au débat. Interview.

Vous défendez une utilisation généralisée du langage épicène. Pourquoi?
Thérèse Moreau: Instaurer une égalité entre les sexes dans le langage parlé et écrit, c’est défendre une vision globale de la société. Ce qui m’importe, c’est qu’on «visibilise» à la fois les hommes et les femmes, pour que le monde soit représenté tel qu’il est réellement. Je crois que, en insérant plus spontanément des termes féminins dans le langage, on lutte contre cette idée des genres radicalement différents et on pose les bases d’une saine parité entre les sexes.

Peut-on voir des effets concrets résultant de l’adoption d’un langage paritaire?
Si un texte est entièrement rédigé au masculin, les femmes se sentent moins concernées. L’effet est très clair dans le cadre des offres d’emploi. Avec une annonce épicène, et d’autant plus si le métier est régulièrement écrit au féminin, des études ont prouvé que davantage de femmes postulaient. Ce constat devrait être une leçon pour les écoles. Les filles rêvent de métiers, dont elles apprennent ensuite que certains sont «masculins». Or nous savons aujourd’hui que les grandes mathématiciennes sont des personnes qui ont été encouragées par leur entourage à exercer des professions masculines.
Si l’on parle aujourd’hui d’une procureuse, tout le monde crie à l’assassinat de la langue française. Et le terme «autrice» fait toujours bondir, alors que ces mots font tout à fait sens. Mais à part quelques bastions comme l’Académie française, la plupart des rédacteurs se mettent à adopter ces termes. Parfois, et surtout pour les métiers majoritairement masculins, les femmes elles-mêmes refusent d’être singularisées. Il a pourtant été noté que, dès que les femmes sont représentées au-delà de 30% dans un corps de métier, elles revendiquent alors cette féminisation.
Au final, le but est que chacun et chacune s’identifient à sa véritable personnalité et s’extraie des clichés. De la même façon, il faut qu’il y ait des hommes de ménage ou des pères au foyer. En dépassant la question des genres, les personnes qui ont une autre identité sexuelle se verront également mieux intégrées par la société.

Que répondez-vous aux arguments de l’Académie française, qui réfute une grande partie des termes épicènes?
Tout d’abord, il faut dire qu’on n’est pas en France. [Elle rit]. Plus sérieusement, la langue française nous appartient à tous. Ce n’est certainement pas à quarante hommes – et parmi eux quelques femmes – de décider pour le reste de la population de ce qui est permis ou non. Quant à leurs arguments, ils se basent généralement sur la pratique courante de la langue. Or, je suis traductrice en ancien français et je peux vous garantir que de nombreux termes, existant sous une forme féminine au Moyen Age et très répandus à l’époque, sont aujourd’hui considérés comme faux par l’Académie.

Depuis quand les termes masculins ont-ils pris le pas sur le féminin?
C’est sous Louis XIV que tout a basculé. A l’époque, il a été décidé que l’homme était plus noble que la femme. Un décret royal a donc été émis pour exiger que la forme masculine des mots soit mise en avant et pour que le masculin devienne un genre générique, englobant le féminin. Avant ce décret, on disait par exemple «ceux et celles». «Ceux» tout seul n’aurait pas pu comprendre implicitement les personnes féminines. Jusqu’au XVIIe siècle, on pratiquait également ce qu’on nomme «l’accord au plus proche». C’est-à-dire que, si l’on parle «des hommes et des femmes», l’adjectif qui suivra s’accordera au féminin. Toutes ces règles existent depuis des siècles.

Concrètement, quels sont les plus gros obstacles à la mise en pratique du langage épicène?
Beaucoup de personnes viennent me voir et espèrent trouver un mode d’emploi. La vérité, c’est que chaque texte est individuel et doit être pensé indépendamment. Les gens sont très inquiets à cause des prises de position de l’Académie française; ils ont le souci de ne plus écrire «bien». Mais les barrières sont avant tout psychologiques. 

  • 1. Le débat public «Parlez-vous française?» se tiendra le jeudi 21 juin, entre 18h30 et 20h au palais Eynard.
 

«Certains croient à des fautes d’orthographe»

«Féminiser toutes nos publications n’a pas été un choix anodin.» Samia Swali, secrétaire permanente de la Conférence universitaire des associations d’étudiant-e-s (CUAE), explique les raisons qui ont mené le syndicat à prendre la décision radicale d’utiliser le féminin universel pour sa communication. Une pratique qui va au-delà de la simple pratique du langage épicène. «Cela s’inscrit dans notre vision antisexiste, d’ailleurs présente dans nos statuts, et montre notre volonté de nous positionner contre toute forme de rapport de domination, en particulier celle qui relève du patriarcat», explique-t-elle.
Courriers officiels, e-mails, publications, site internet: tous les écrits de la CUAE sont concernés et désormais rédigés au féminin. C’est ainsi que, depuis 2006, l’agenda édité par la CUAE titre fièrement «agenda-guide de l’étudiante». Sans tiret, sans majuscule et sans parenthèses. Samia Swali estime que la forme choisie se justifie largement face à la place laissée à la condition féminine.
 
Les réactions face à ce phrasé sont quant à elles plutôt partagées. «Nous pensions que cela ne choquerait pas particulièrement, explique Samia Swali. Mais certains ont eu des réactions très virulentes, au sein même de l’université. D’autres croient à des fautes d’orthographe et nous contactent pour signaler ces «erreurs». En revanche, les personnes qui sont déjà un peu sensibilisées à cette thématique n’y trouvent absolument rien à redire. Certains sont même plutôt choqués lorsque les noms ne sont pas sous une forme épicène.»
Selon Samia Swali, un reproche souvent exprimé face à cette problématique serait que la priorité ne réside pas dans la féminisation des discours. Un argument vite balayé par la secrétaire permanente de la CUAE: «Ce n’est pas parce que nous nous attachons au langage que nous oublions le reste. Nous cherchons plutôt à étendre notre lutte contre le sexisme», insiste-t-elle.
 
L’expérience au sein de la CUAE semble donc concluante, même si quelques détails restent à régler. En effet, si les statuts officiels du syndicat indiquent bien «Conférence universitaire des associations d’étudiant-e-s», on y évoque en revanche les «associations d’étudiants» et une «assemblée des délégués». Face à la remarque, Samia Swali sourit: «Effectivement, c’est toujours délicat de modifier les statuts.» Simple question de temps, donc, avant que le langage épicène ne soit appliqué partout. A la CUAE comme dans le reste de la société. LDT

La guerre des lettrés

par Pauline Cancela

Le langage épicène a évidemment ses détracteurs, et ses détractrices. La plus prestigieuse demeure sans doute l’éminente Académie française. Celle-ci semble mener une véritable croisade contre la désexualisation du patrimoine lexical. A plusieurs reprises, elle «déplore les dommages que l’ignorance de cette doctrine inflige à la langue française et l’illusion selon laquelle une grammaire ‘féminisée’ renforcerait la place réelle des femmes dans la société1». L’adoption des formes féminisées provoque, à l’inverse, «à l’intérieur même de la langue, une ségrégation qui va à l’encontre du but recherché».
Les vieux hommes de lettres estiment que le langage épicène alourdit le français et multiplie les redondances du type «toutes celles et tous ceux», un «tour qui ne dit rien d’autre que ‘tous ceux’». L’Académie rappelle que la désignation contrastée des sexes dans la langue ne joue qu’un «rôle mineur», le masculin revêtant un sens générique. Ce qui est vivement contesté par plusieurs études de psychologie appliquée.
 
L’Organisation internationale de la francophonie admet de son côté que le mythe du masculin universel est né avec l’arrivée des Lumières, et qu’il a contribué à légitimer l’effacement des femmes de la vie publique2. La réflexion sur le genre dans une perspective historique a toujours montré que le féminin incarne la position déviante par rapport à un universel masculin. Le document de l’OIF révèle que le langage reflète la hiérarchie des sexes, la valeur sociale des femmes et des hommes. Il est illusoire de penser que le genre grammatical n’implique pas de donner un sexe aux choses. «Sans nous en douter, nous répétons et apprenons à l’envi que féminité se conjugue avec passivité et répétition, qu’il faut que le féminin soit inféodé au masculin pour produire, alors que le masculin demeure indépendant, fort, créateur et fécondant.» 
 
L’emploi du masculin pour désigner une femme renvoie donc implicitement à une position exceptionnelle. L’appréciation de cette exceptionnalité peut varier en fonction des périodes – il y a plus de huit siècles, on parlait encore de prudefemmes, de barbières, ou de maréchales-ferrantes. Ce qui permet d’appréhender avec plus de justesse les réticences de l’Académie française lorsqu’elle énumère parmi les «barbarismes» imposés du langage épicène, celui de l’écrivaine, de la sénatrice, de la députée ou encore de la maîtresse de conférence.
 
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