L’égalité des sexes passe par la grammaire
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GENRE • Le combat contre le sexisme passe par un changement des mentalités, mais aussi de notre façon d’écrire si l’on en croit l’écrivaine Thérèse Moreau.
Une ambassadrice, une cheffe, une mécanicienne, une policière... Il n’est plus rare aujourd’hui de rencontrer ces mots féminisés, et de mieux en mieux acceptés par un large public. Malgré tout, des réticences se font sentir face à ce courant. L’Académie française, surtout, s’arc-boute derrière des arguments comme «la peur d’ouvrir une période d’incertitude linguistique» ou la lourdeur des expressions pour préférer les dénominations masculines (lire ci-dessous).
De nombreuses collectivités adoptent pourtant un langage épicène, qui consiste à introduire un vocabulaire et des points de grammaire au féminin dès que possible. La Ville de Genève lance ces jours une réflexion globale sur le sujet, et organise, en plus d’ateliers et de concours, un débat intitulé «Parlez-vous française?1». Thérèse Moreau, écrivaine, consultante en rédaction épicène et auteure d’une brochure traitant de ce thème, animera les ateliers organisés par la Ville de Genève et participera au débat. Interview.
Vous défendez une utilisation généralisée du langage épicène. Pourquoi?
Thérèse Moreau: Instaurer une égalité entre les sexes dans le langage parlé et écrit, c’est défendre une vision globale de la société. Ce qui m’importe, c’est qu’on «visibilise» à la fois les hommes et les femmes, pour que le monde soit représenté tel qu’il est réellement. Je crois que, en insérant plus spontanément des termes féminins dans le langage, on lutte contre cette idée des genres radicalement différents et on pose les bases d’une saine parité entre les sexes.
Peut-on voir des effets concrets résultant de l’adoption d’un langage paritaire?
Si un texte est entièrement rédigé au masculin, les femmes se sentent moins concernées. L’effet est très clair dans le cadre des offres d’emploi. Avec une annonce épicène, et d’autant plus si le métier est régulièrement écrit au féminin, des études ont prouvé que davantage de femmes postulaient. Ce constat devrait être une leçon pour les écoles. Les filles rêvent de métiers, dont elles apprennent ensuite que certains sont «masculins». Or nous savons aujourd’hui que les grandes mathématiciennes sont des personnes qui ont été encouragées par leur entourage à exercer des professions masculines.
Si l’on parle aujourd’hui d’une procureuse, tout le monde crie à l’assassinat de la langue française. Et le terme «autrice» fait toujours bondir, alors que ces mots font tout à fait sens. Mais à part quelques bastions comme l’Académie française, la plupart des rédacteurs se mettent à adopter ces termes. Parfois, et surtout pour les métiers majoritairement masculins, les femmes elles-mêmes refusent d’être singularisées. Il a pourtant été noté que, dès que les femmes sont représentées au-delà de 30% dans un corps de métier, elles revendiquent alors cette féminisation.
Au final, le but est que chacun et chacune s’identifient à sa véritable personnalité et s’extraie des clichés. De la même façon, il faut qu’il y ait des hommes de ménage ou des pères au foyer. En dépassant la question des genres, les personnes qui ont une autre identité sexuelle se verront également mieux intégrées par la société.
Que répondez-vous aux arguments de l’Académie française, qui réfute une grande partie des termes épicènes?
Tout d’abord, il faut dire qu’on n’est pas en France. [Elle rit]. Plus sérieusement, la langue française nous appartient à tous. Ce n’est certainement pas à quarante hommes – et parmi eux quelques femmes – de décider pour le reste de la population de ce qui est permis ou non. Quant à leurs arguments, ils se basent généralement sur la pratique courante de la langue. Or, je suis traductrice en ancien français et je peux vous garantir que de nombreux termes, existant sous une forme féminine au Moyen Age et très répandus à l’époque, sont aujourd’hui considérés comme faux par l’Académie.
Depuis quand les termes masculins ont-ils pris le pas sur le féminin?
C’est sous Louis XIV que tout a basculé. A l’époque, il a été décidé que l’homme était plus noble que la femme. Un décret royal a donc été émis pour exiger que la forme masculine des mots soit mise en avant et pour que le masculin devienne un genre générique, englobant le féminin. Avant ce décret, on disait par exemple «ceux et celles». «Ceux» tout seul n’aurait pas pu comprendre implicitement les personnes féminines. Jusqu’au XVIIe siècle, on pratiquait également ce qu’on nomme «l’accord au plus proche». C’est-à-dire que, si l’on parle «des hommes et des femmes», l’adjectif qui suivra s’accordera au féminin. Toutes ces règles existent depuis des siècles.
Concrètement, quels sont les plus gros obstacles à la mise en pratique du langage épicène?
Beaucoup de personnes viennent me voir et espèrent trouver un mode d’emploi. La vérité, c’est que chaque texte est individuel et doit être pensé indépendamment. Les gens sont très inquiets à cause des prises de position de l’Académie française; ils ont le souci de ne plus écrire «bien». Mais les barrières sont avant tout psychologiques.
- 1. Le débat public «Parlez-vous française?» se tiendra le jeudi 21 juin, entre 18h30 et 20h au palais Eynard.
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par Pauline Cancela
- 1. www.academie-francaise.fr/actualites/feminisation.asp
- 2. genre.francophonie.org/spip.php?article106





