Samedi, 25 mai 2013

Ennemi de la planète?

JEUDI 05 MAI 2011

ENTRE LES LIGNES

La confession est coûteuse, mais je me lance: je n’ai jamais réussi à voter vert. Pourtant je trie mes déchets. J’espère la fin du nucléaire. Je n’ai pas de voiture et je dis «Oui!» aux pistes cyclables. Je mange bio et local quand c’est possible –même si je cède souvent aux sirènes du basilic israélien. J’éprouve une émotion technique, morale et esthétique au spectacle durable des éoliennes nonchalantes. J’achète ces ampoules à basse consommation qui donnent à mon salon la couleur poétique d’un parking souterrain. Les éco-quartiers, ça me semble fort coquet. La perspective de vivre un jour avec un masque à gaz ne me réjouit pas plus que vous. Bref: je suis un bobo comme les autres, mais je n’ai jamais pu me résoudre à voter vert.
Et puis il y a smartvote.ch. Ce site se présente comme un moteur d’aide à la décision politique. Vous y répondez à une batterie de questions couvrant tous les domaines de la vie publique; un algorithme savant calcule sur cette base votre profil idéologique, qu’il compare ensuite à celui de tous les candidats; et il vous livre en bout de course un classement complet de vos affinités en ordre décroissant. A l’occasion des dernières élections communales genevoises, j’ai découvert une majorité d’écologistes dans les rangs supérieurs de mon classement. Rationnellement, j’aurais dû voter vert –pour maximiser mes chances d’envoyer aux manettes des gens répondant comme moi aux problèmes du moment. Las! je n’y suis pas arrivé.
Pourquoi tant de tiédeur, alors qu’Al Gore ou Yann Arthus-Bertrand sont catégoriques: sans sursaut héroïque, la fin du monde est proche? Plusieurs explications sont disponibles. La première est morale: je suis un ennemi de la planète. La deuxième est psychogénétique: ma mère est communiste, mon père est anarchiste, et moi je suis mal foutu. La troisième est politique: il y a des motifs raisonnables de se méfier des verts. Je suis un type bien et j’aime mes parents: je pense donc que la troisième est la bonne.
Car il y a –dans la pensée verte à la mode– des éléments religieux assez déprimants pour qui n’aime pas les catéchismes. Le climato-traître Iegor Gran, dans L’écologie en bas de chez moi (P.O.L, 2011), tire de pertinents parallèles. Certains croyants, note-t-il, «ont le sentiment d’expier une faute, la leur ou celle de leurs lointains aïeux, une faute universelle qui fait de leur chemin terrestre un long parcours de souffrance». La pensée verte cultive un sentiment de faute assez analogue –la faute de l’agression contre l’environnement conduite depuis des siècles par l’humanité industrialisée et dont la responsabilité collective pèse sur nos épaules. Certains croyants, poursuit Gran, «sont des mystiques de l’invisible»: ils croient savoir «par quelles fissures Satan se glisse dans les âmes». La pensée verte nous commande elle aussi la méfiance à l’égard de nous-mêmes: gardons-nous de la tentation consumériste qui nous transforme en prédateurs. Comme le dit Nicolas Hulot: «L’ennemi ne vient pas de l’extérieur, il siège à l’intérieur de notre système et de nos consciences». Certains croyants, continue Gran, «peuvent aller chez le curé et s’acheter une bonne conscience». La pensée verte, quant à elle, a créé la compensation carbone –«mécanisme par lequel on verse son obole à chaque fois que l’on émet du CO2, à charge pour l’ONG ainsi gratifiée de planter un arbre ou de réaliser un autre sacrement». C’est une manière comme une autre d’acheter des indulgences. La pensée verte en outre, comme Dieu vomissant les tièdes, distingue sans fausse honte les climato-croyants des climato-sceptiques. La pensée verte enfin, comme les catholiques ont leurs conciles, a le GIEC. En vérité, n’y a-t-il pas déjà suffisamment de cultes rêvant d’investir l’espace public?
Mais Nicolas Hulot n’a pas grand-chose à voir avec nos verts, dira-t-on. Peut-être. Ces derniers ont néanmoins milité, en 2010, pour la Loi sur les démolitions et rénovations permettant de répercuter sur les locataires le coût des travaux d’«amélioration énergétique». On découvrait ainsi que le mariage entre préoccupations sociales et souci écologique était une union bien fragile. Certes, smartvote me dit que les verts partagent mes options politiques plus que leurs rivaux. Mais l’algorithme doit être défectueux. Il ne tient pas compte de ce qui fonctionne, aux yeux du citoyen ordinaire, comme des lignes rouges à ne pas franchir. Les verts sont peut-être d’accord avec vous sur 99 questions sur 100. Mais cette centième question peut parfaitement porter sur un point que vous considérez comme non-négociable. Et le désaccord en la matière, même s’il ne vaut que 1%, est un indice fatal. Quantitativement, c’est une broutille. Qualitativement, c’est une montagne. Tel est le cas avec la Loi sur les démolitions. J’accorde plus d’importance à la justice sociale qu’à la justice climatique? Finalement, je suis peut-être un ennemi de la planète.

 

 

* Philosophe, auteur du Dilemme du soldat. Guerre juste et prohibition du meurtre et de Gare au gorille. Plaidoyer pour l’Etat de droit.
Demain, rendez-vous avec une chronique de Catherine Morand.

 

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Portrait de felicien

:-)

J'adorrrrrreeeee !

Et vive SmartVote ;-)