Du bling-bling à la crise sociale
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ESPAGNE • Une décennie de dépenses excessives a conduit la Communauté de Valence au bord de la faillite. La multiplication des cas de corruption n’empêche pas le PP au pouvoir d’être plébiscité.
Non coupable. Francisco Camps, ex-président du gouvernement de la Communauté de Valence accusé de corruption passive dans une affaire de cadeau de costumes, a sauté de joie lorsque les jurés l’ont déclaré innocent, à cinq voix contre quatre, le 25 janvier. Trois ans d’une instruction ouverte par le juge Garzon et vingt-huit jours d’un procès houleux aboutissent à ce verdict inattendu, qui absout aussi l’ex-secrétaire du Parti populaire (PP, conservateur, au pouvoir depuis 1995 à Valence) Ricardo Costa, tandis que les deux autres édiles impliqués s’étaient déclarés coupables avant même le début du procès.
Mais l’affaire Gürtel, «l’affaire de corruption la plus étendue liée à un parti politique en démocratie», selon les mots du journal El Pais, ne se résume pas à l’affaire des costumes: «Ce n’est que la pointe de l’iceberg. On ne peut pas oublier que derrière il y a une affaire de financement illégal du PP», a réagi Compromís pel País Valencià, parti nationaliste de gauche de Valence. Une réaction validée par le rapport de l’Unité de délits économiques et fiscaux de la police, remis le 30 janvier au juge Pablo Ruz, qui confirme le financement illégal du Parti populaire de Valence.
Au total dans cette communauté autonome du sud-est de l’Espagne, treize membres du parlement de Valence, neuf dans les gouvernements de province, trente-quatre dans les mairies de la province d’Alicante, dix dans ceux de la province de Valence et un dans la province de Castellon, deux membres de la chaîne régionale publique Canal 9 et douze membres du gouvernement de la communauté auraient baigné dans des affaires de corruption, selon un rapport réalisé par le Parti socialiste de Valence.
Bulle immobilière
Depuis quand la corruption est-elle un mode de gouvernement à Valence? «Avec l’éclatement de la bulle immobilière, l’affaire des costumes, etc., s’est ancrée l’idée que la société valencienne est corrompue, comme ce serait, en théorie, habituel dans les sociétés méditerranéennes. Je pense que c’est injuste», considère Guillermo López García, professeur de journalisme à l’université de Valence.
Pour lui, «la corruption a une origine plus récente: elle plonge ses racines dans la vague démesurée de richesse et d’argent facile, d’abord générée par le tourisme, puis par la bulle immobilière. Dans tout cela, le PP a une bonne part de responsabilité. Pour avoir vendu l’idée frivole de l’argent facile propre aux nouveaux riches et aussi en s’endettant dans d’absurdes grands projets», complète l’auteur du blog d’information satirique La Paella Rusa.
La plus endettée d’Espagne
La dette de la Communauté de Valence s’élève aujourd’hui à 19,9% du PIB: c’est la plus élevée d’Espagne. Les agences de notation Moody’s et Standard & Poor’s ont rabaissé sa note au niveau «obligation poubelle». Alberto Fabra, le nouveau chef du gouvernement (PP), multiplie donc les mauvaises nouvelles depuis qu’il a remplacé le président Francisco Camps, qui a démissionné en juillet: la communauté doit 74 millions d’euros à la sécurité sociale. Cent vingt-trois millions d’euros ont dû être déboursés d’urgence par l’Etat pour rembourser la Deutsche Bank. Pis, après huit mois sans recevoir un euro du gouvernement de Valence, quatre cent cinquante collèges sont menacés de fermeture et les chauffages ont été éteints dans quarante-cinq écoles, tandis qu’on a coupé l’électricité à un lycée d’Alicante. Sur Twitter, le hastag #fabratenimfred («Fabra nous avons froid») a été repris en masse et les parents d’élèves sont descendus dans la rue pour crier leur colère.
Un des messages à cent quarante signes suivi de #fabratenimfred résume la lassitude générale: «Le gouvernement a du combustible pour la Formule 1, mais pas de chauffage pour les écoles.»
Gagnants et perdants
Fierté des autorités, le circuit automobile urbain qui accueille chaque année les as du volant coûte aux contribuables la bagatelle de 25 millions d’euros par course. Il fait partie des nombreux «mégaprojets» lancés pendant la décennie 1996-2006, une ère où les dirigeants promettaient de «mettre Valence sur la carte du monde».
Dès 2009, le professeur d’urbanisme de l’université polytechnique de Valence Fernando Gaja i Díaz les qualifiait dans une étude «d’affaires à haut risque, avec un Etat qui supporte les coûts avec ses propres caisses et dont les profits sont réservés aux investisseurs privés. Valence fournit un bon exemple de comment le fait de ‘parier’ sur les grands événements et projets est plus ou moins manipulé en faveur de l’industrie immobilière, qui récolte les bénéfices et les contrats sans risques. Le même système garantit aussi des perdants: les usagers des services sociaux en déclin.»
Plan de rigueur
La liste des mégaprojets lancés par l’équipe de Francisco Camps est longue. Celle de ceux ayant explosé leur budget initial ne l’est pas moins: la Cité des arts et des sciences de l’architecte Santiago Calatrava aura coûté 1,282 milliard d’euros, soit 700 millions de plus que prévu, le parc d’attraction Terra Mítica installé à Alicante a dépassé de 107 millions son budget initial et pour la Cité de la lumière, qui devait coûter 100 millions d’euros, 340 millions ont finalement été déboursés.
Au final, le total des surcoûts de ces trois projets atteint le montant du plan de rigueur voté par décret-loi et annoncé le 5 janvier par José Circas, le nouveau vice-président du gouvernement de Valence. Autrement dit, les Valenciens auraient pu éviter la baisse de 440 millions d’euros du budget de la santé publique et la hausse du prix du gaz et de l’essence.
Soutien paradoxal?
Pourtant, M. Circas ne revient pas sur les choix de son prédécesseur: «Je crois que les citoyens de cette communauté sont très contents et très fiers, malgré la dette, de leurs infrastructures. Si on plaçait n’importe quel citoyen devant l’alternative de faire disparaître la Cité des arts et des sciences ou la dette, je crois qu’il garderait la Cité», a-t-il parié lors de l’annonce du plan d’économies de plus de 1 milliard d’euros d’économie.
Une manière détournée de dire que les électeurs ont ratifié les dépenses mirobolantes du gouvernement de Francisco Camps en réélisant le PP aux élections locales du 20 mai 2011? Ce succès à la majorité absolue, alors que plusieurs membres inscrits sur les listes électorales étaient poursuivis en justice, en laisse perplexe plus d’un. Au lendemain du verdict de l’affaire Gürtel, José Antich, directeur de La Vanguardia, soulignait «le paradoxe d’un Camps innocenté par le peuple qu’il invoquait tant et qui avait déjà revalidé sa majorité absolue en plein scandale des costumes».
Les électeurs de Valence sont-ils complices de leur mauvais sort? Pour Guillermo López García, le paradoxe n’est qu’apparent: «D’abord, parce que les effets de l’endettement du gouvernement local sont restés congelés dans l’attente des élections. Ensuite, parce que l’opinion publique a rendu coupable de la crise le parti au pouvoir, le Parti socialiste (PSOE), et non les gouvernements autonomes. Le PSOE a perdu sa crédibilité par une mauvaise gestion de la crise et le PP de Valence s’est créé une image de victime face à ‘Madrid’. Enfin, à cause de l’incapacité totale des socialistes locaux à offrir une alternative.»
Plus de cent mille citoyens valenciens sont descendus dans les rues le 26 janvier. Les slogans dénonçaient tant le nouveau gouvernement pour un plan de rigueur qu’ils jugent suicidaire que le verdict du procès de Francisco Camps. La fin de la résignation? I
«Valence paie l’absence d’une vraie opposition»
Pour Albert Solé-Ollé, chercheur à l’Institut d’économie de Barcelone, la corruption des élites n’est qu’un des facteurs qui ont entraîné la banqueroute de la Communauté autonome de Valence.
La corruption suffit-elle à expliquer le niveau de l’endettement de la Communauté de Valence?
Albert Solé-Ollé: En réalité, trois facteurs sont en jeu. Le système de financement des communautés autonomes d’abord. Il était au début modifié tous les cinq ans et on révisait alors les nécessités de chaque communauté. Or José Maria Aznar a supprimé cette révision quinquennale alors que la population des communautés de Valence, Barcelone et Madrid a continué d’augmenter plus que dans le reste du pays. Valence est la communauté qui souffre le plus de ce système de redistribution: une communauté mal dotée comme l’Extremadure finit aujourd’hui par avoir plus de fonds que Valence.
Le deuxième facteur est la chute des revenus immobiliers. Si les projets d’urbanisme nous y paraissent aujourd’hui faramineux, à l’époque, tout le monde en bénéficiait.
Ce qui nous amène au troisième point: la corruption des élites. La question à se poser est pourquoi un politique peut décider de claquer tout l’argent qu’il aurait dû raisonnablement épargner ou redistribuer? Cela a à voir avec le niveau de démocratie: en l’absence d’opposition – le Parti socialiste est inexistant et les médias sont manipulés par le gouvernement de Valence –, les politiques peuvent faire ce qu’ils veulent, avec l’absolution de la population: il suffit de voir le verdict de Francisco Camps par les jurés populaires!
La rigueur adoptée par le gouvernement central de Mariano Rajoy est-elle aujourd’hui la seule alternative pour des communautés autonomes toutes très endettées?
En Espagne, il est dur de savoir comment les communautés utilisent leur argent. Le problème n’est pas le déficit déclaré – contrôlé par la Banque d’Espagne – mais les dettes occultes des communautés, aux écoles, aux pharmacies, aux universités. Ce déficit n’était pas montré avant les élections, mais il finit toujours par ressortir. Désormais, chaque communauté va réagir différemment. En Catalogne, où l’on rechigne à voir l’Etat mettre le nez dans nos finances, le plan de rigueur a été plus dur qu’ailleurs. Dans d’autres communautés, l’Etat pourrait prendre le contrôle de secteurs publics jusqu’alors décentralisés: l’éducation ou la santé. Ce serait une première depuis le retour à la démocratie.
Propos recueillis par EHD
Le gaspillage de trop de «l’architecte star du PP»?
Les petits partis tentent de réveiller l’opinion publique valencienne. Pour cela, Izquierda Unida (IU, Gauche Unie) s’est spécialisée dans la dénonciation des «projets fantômes» de Santiago Calatrava. Trois gratte-ciel de 308, 266 et 220 mètres de haut commandés par Ciudad de las Artes y las Ciencias SA – dont le président Gerardo Camps(1) est alors vice-président à l’Economie du gouvernement de Valence et député PP –; un centre commercial à Castellon et la réforme du bassin de la ville de Torrevieja. Trois projets mort-nés, faute de fonds publics, mais pour lesquels Santiago Calatrava, dénommé «l’architecte star du PP» par IU, a touché respectivement 15 millions, 600 000 et 2,7 millions d’euros. «Nous avons porté plainte pour corruption et malversation d’argent public ainsi que pour fraude à l’administration. Mais notre plainte a été archivée. Le Ministère public a bien reconnu l’existence des 15 millions d’euros pour des tours invisibles, mais on nous a opposé qu’il n’existait pas de délit pour gaspillage d’argent public», rapporte Ignacio Blanco, député d’IU. Loin de baisser les bras, le porte-parole adjoint du groupe parlementaire poursuit son enquête et évoque la possibilité de porter l’affaire en justice: «On a constaté que la plupart des constructions de Calatrava ne peuvent même plus être entretenues. L’opéra est loué pour des salles de mariages, l’Agora n’est pas achevée. Le seul bâtiment rentable, c’est l’Oceanogràfic (plus grand aquarium d’Europe, ndlr), le seul bâtiment de la Cité des arts et des sciences qui n’ait pas été construit par Calatrava.» EHD
(1) Pas de parenté avec l’ex-président Francisco Camps.





