Mercredi, 22 mai 2013

Destins croisés autour de Bhopal

SAMEDI 18 JUIN 2011

MEAGHAN DELAHUNT Dans «Le Livre rouge», roman dense et incisif, l’écrivaine née à Melbourne décrit la rencontre de trois étrangers en Inde, vingt ans après la catastrophe de l’usine Union Carbide.

C’était le 3 décembre 1984. Un nuage mortel plane au-dessus de Bhopal, dans l’Etat du Madhya Pradesh, suite à une explosion dans une usine de la firme chimique multinationale Union Carbide. Quarante tonnes environ de méthyle isocyanate, fabriqué sur place et stocké dans d’immenses cuves, se sont échappées dans l’atmosphère. Une «brume étrange» qui va provoquer officiellement, à moyen et long termes, la mort de 6495 personnes, une dizaine de milliers selon d’autres sources.
Vingt ans après, Françoise, une photographe australienne, débarque dans la ville pour une recherche et une documentation sur les suites de la tragédie. On lui montre les images de la catastrophe, les rangées de corps enveloppés dans des linceuls blancs. On lui parle des plaies encore visibles, de ces femmes aveugles qui vendent des broutilles dans la rue, de la tachycardie, des corps en nage des survivants, de la souffrance psychologique. Elle écoute les histoires incroyables de rescapés, comme cette famille qui a couru le long d’une voie ferrée, dans la direction opposée au vent, des foulards humides sur la bouche. Elle rencontre Naga, un réfugié tibétain dont la famille s’était installée à Bhopal. Epargné, car éloigné du drame, il est devenu moine, mais sa sœur deux décennies plus tard se meurt, rongée par un cancer.

DE SUBTILS DÉVOILEMENTS
A partir de cet argument, la romancière australienne, qui vit aujourd’hui à Edimbourg, a construit un ouvrage tout en finesse et émouvant. L’originalité de Livre rouge est de suivre le parcours de trois protagonistes dont les chemins s’entrecroisent en 2004. Avec une focalisation plus particulière sur le personnage de Françoise, tôt orpheline de son père, mais dont le grand-père a joué un rôle décisif dans l’éveil de sa vocation. Le récit déborde ainsi de l’évocation de la tragédie de Bhopal, tisse une constellation complexe et, par tout un jeu de flash-back, s’intéresse au passé comme au présent professionnel et affectif de l’héroïne.
Si Françoise est le pivot du récit, deux autres personnages clés gravitent autour d’elle. Naga, qui a été sherpa puis domestique à Delhi avant de devenir moine bouddhiste. Mais aussi Arkay, un Ecossais baroudeur qui a roulé sa bosse en Australie, en Turquie avant de faire la route de l’Inde entre aventures, crise intérieure et quête de spiritualité. Françoise fait sa connaissance à Bhopal cette même année 2004 à l’occasion des funérailles de la sœur de Naga qu’il accompagne comme confrère, car il est lui aussi devenu moine.
Une Occidentale vive et fringante face à deux moines, dont l’un est un ancien casse-cou, le cocktail promet d’être explosif. Le talent de Meaghan Delahunt est d’avoir su rendre ce trio crédible en procédant par touches et subtils dévoilements. La force unificatrice du récit reste l’Inde, dépeinte ici avec beaucoup de justesse au cœur de ses mystères, de sa sensualité déroutante et du choc que suscitent les mille éclats d’une vitalité sans cesse hantée par l’ombre de la mort. Celle-ci omniprésente, quoique tempérée par le désir profond de l’apprivoiser, sinon de la surpasser par la foi en la réincarnation.
Au portrait des trois protagonistes se superpose celui d’un couple de bourgeois sikhs de Delhi qui tiennent pension dans leur maison. Tour à tour ils seront les hôtes de la photographe et de l’Ecossais cependant que Naga a été un temps leur domestique dévoué. Justement à l’époque de Bhopal et des représailles qui ont suivi l’assassinat d’Indira Gandhi. Quand des hordes vengeresses semaient la terreur contre la communauté sikh, Naga avec beaucoup d’intelligence et d’aplomb est parvenu à protéger ses maîtres.

LE TUMULTE DE L’INDE
Ce couple, décrit avec justesse, revient tout au long du roman pour lui donner son ancrage indien. Tant politique, à travers une dénonciation du fanatisme qui a failli lui coûter la vie, qu’humaine par l’humour et la bonté qui émanent de la personnalité de chacun.
En parallèle à cette peinture d’époque et de milieu passent les odeurs de la rue indienne, le tumulte des voix et des couleurs. Le lecteur touche aussi l’atmosphère fascinante et troublante de quelques hauts lieux incontournables du Sous-Continent comme Bénarès, le Taj Mahal ou Jaipur, la ville rose. On sent les odeurs, on voit jusqu’au plus noir de la nuit, on regarde les corps brûler sur les bûchers, on entend les sâdhus demander aux gens de méditer sur leur propre mort. Et d’un bout à l’autre on suit, captivés, les aléas de la vie de Françoise, Naga et Arkay. Le choc des émotions et des passions, l’amour tendu comme un rêve plus grand que la nuit. Le désir de spiritualité, obsédant, mais qui ne permet pas toujours d’accéder à l’équilibre et à la paix de l’âme.
Il y a tout ça dans ce livre, le deuxième de l’auteure, mais le premier traduit en français. Un roman longuement mûri et porté, qui est le fruit d’un vrai dialogue avec l’Inde, ses beautés et ses tragédies. Parce que la littérature, c’est d’abord ce souffle qui vient de loin pour emporter le lecteur et lui murmurer à l’oreille: «Ne jouis pas de la vie avec tristesse.»

 

Lire. Meaghan Delahunt, Le livre rouge, trad. de l’anglais par Céline Schwaller, Ed. Métailié, 283 pp.

 
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