Des histoires à dormir debout
- Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires

CONTE Novembre met le conte à l’honneur dans toute la Suisse, qui fête sa Nuit du conte le 11. Eclairage sur un art qui baguenaude entre tradition orale et littérature écrite. Il était une fois...
Merveilleux, fantastique, féérique, le conte est tout cela, et bien plus encore. Parfois coquin, il lui arrive d’être résolument gourmand, scatologique ou grivois. A Genève, on disait la «goguinette», conte facétieux. Circonscrire le conte est une vaste entreprise. Vladimir Propp en a défini la structure dans sa Morphologie du conte. Baguenaudant entre oral et écrit, le conte fait fi des espaces qui l’abritent, parfois insolites. Ecoles, bibliothèques, crèches, hôpitaux, EMS, prisons, églises, châteaux, cafés, théâtres, il murmure entre leurs murs. Si ses acteurs, unanimes sur la liberté et le plaisir qu’il procure, voient en lui un champ des possibles inégalé, ils n’entonnent pas toujours l’unisson quant au statut qu’il confère. A la fois art du récit et de la scène, le conte ne rentre dans aucune case. Comme en attestent les rendez-vous pluriels donnés en cette saison dans les cantons romands à des publics jeunes et moins jeunes.
TIREZ LA CHEVILLETTE...
Traditionnellement, le deuxième vendredi de novembre, la Suisse célèbre cet art hybride sur tout son territoire. La Nuit du conte, promue par l’Institut suisse Jeunesse et Médias (ISJM) depuis 1990, met le conte à l’honneur vendredi 11 novembre. Le thème retenu en 2011: «D’autres mondes». Paradoxal qu’un organisme qui valorise le livre pour enfant donne toutes ses lettres de noblesse à une tradition orale? Ou signe que l’un se nourrit de l’autre, et inversement, comme le suggère l’ambivalence du terme «récit»? Alors que Charles Perrault mit les contes à la mode parmi les lettrés, collectant et retranscrivant ceux issus de la tradition orale française, d’aucuns n’y voyaient autre chose qu’une forme naïve de «sous-littérature» puisant dans l’imagination populaire de quoi nourrir les jeunes progénitures et leurs aïeules. Si l’auteur du XVIIe siècle fut le premier à publier le Petit Chaperon rouge, conte à l’origine sur la sexualité, la violence et l’anthropophagie, deux siècles plus tard, les frères Grimm en inscrivirent une version édulcorée au panthéon littéraire germanique.
Yvan von Arx, co-responsable de l’ISJM, clarifie les rapports entre littérature écrite et orale. L’existence même de la Nuit du conte tient pour lui à deux raisons. Convaincu tout d’abord que «l’enfant doit être son propre conteur intérieur pour développer ses compétences de lecteur», le sociologue pointe l’importance d’entendre les histoires se raconter pour intérioriser la voix qui relate, et devenir ainsi un lecteur autonome. Aussi, «parce que le champ de la littérature est peuplé de l’imaginaire du conte, celui-ci constitue un point de départ pour entrer dans la culture littéraire. Sa structure, extrêmement simple, fournirait une forme de modèle accessible permettant à l’enfant de se familiariser avec l’écrit», en l’occurrence la lecture. Mobilisé pour faire sortir le livre de ses étagères, le conteur, lui sur les planches, invite ainsi l’enfant à mettre en voix des récits par le jeu des émotions.
UN MOUVEMENT VERS L’AUTRE
En 2009, plus de 70 Nuits du conte ont célébré l’art de conter dans toute la Suisse romande. Dans des lieux variés: bibliothèques, librairies, maisons de quartier, établissements (para)scolaires... «Les bibliothèques nous accueillent depuis vingt ans», confie Marie-Anne Nicole. Nouvellement responsable des Conteurs de Genève, cette ancienne enseignante vit pleinement sa passion – «un mouvement vers l’autre» – depuis 1994, lorsqu’elle a vu poindre la retraite. «Elle va encore nous raconter l’histoire du Petit Chaperon rouge», s’exclament souvent les enfants lorsqu’elle vient conter dans les classes. Ce 11 novembre à Genève, incarnant une ogresse sous l’eau ou une vouivre sous la terre l’après-midi, elle gagnera l’Extrême-Orient le soir au travers de contes chinois et japonais. Chapeautée par le Mouvement des aînés, la cinquantaine de bénévoles, dont une dizaine âgée de moins de cinquante ans, contera aux quatre coins de la ville. Le reste de l’année, les aînées offrent une prestation d’une heure contre rémunération servant à financer la formation interne par laquelle elles doivent toutes passer. Contrairement à ce que leur enseigne suggère, aucun homme ne figure dans leurs rangs (elles en comptaient deux en 1995). Marie-Anne Nicole ne s’explique pas cette féminisation – d’autant que la tendance diffère chez les professionnels – si ce n’est par le fait que les femmes sont largement représentées dans le public des conteries.
CONTEUR, UN MÉTIER?
Si l’ère post-soixante-huitarde a ouvert la voie en France au renouveau du conte, Patrick Mohr, conteur, comédien, metteur en scène et directeur du Théâtre Spirale, déplore la «petite vague qui a touché la Suisse». Professionnalisant l’activité de conteur, qui peut opter pour le statut d’intermittent du spectacle moyennant le nombre de cachets requis, l’Hexagone s’est peu à peu doté de structures permanentes, tel que le Centre des Arts du récit en Isère ou de nombreuses maisons du conte. Et a vu éclore moult festivals dédiés à l’art de conter, qui trouvent leur pendant helvétique dans le Festival international du conte de Fribourg ou la Cour des contes à Plan-les-Ouates (GE). S’il n’existe aucune école reconnue de part et d’autre de la frontière, nombreux sont les conteurs qui, à l’instar de Claire Parma de l’association française les Voix du conte, parfont leurs connaissances au gré de formations continues, au Conservatoire contemporain de littérature orale, dans le centre de la France, ou ailleurs.
Au bout du lac, des conteurs de renom comme Philippe Campiche, Catherine Gaillard ou Alixe Noble, fédérés au sein de l’Association professionnelle des conteurs suisses, ont fait de la définition des critères de professionnalisation leur cheval de bataille. Swisstales, la Plateforme suisse du conte et des arts de la parole, œuvre pour sa part à la promotion du conte. Elle propose entre autres des Dimanches du conte tout au long de cette saison (lire ci-contre).
CONTE VERSUS THÉÂTRE
Dans le canton de Vaud, Franco Rau, fondateur de l’Association Rêverbère, a franchi le pas. Aujourd’hui conteur professionnel, la plupart de ses revenus sont tirés du conte. Au Tessin, il a démarré sa carrière dans sa langue puis a gagné la Suisse romande. Il lui aura fallu une dizaine d’années avant de conter dans la langue de Molière. «Je raconte encore en italien», confie-t-il, même s’il lui est dorénavant plus aisé de conter en français.
Cette année, à la Maison de quartier de Chailly (Lausanne), l’Association Rêverbère tiendra de son côté sa 8e Nuit du conte le 12 novembre. Une balade dans cinq salles différentes avec une dizaine de conteurs professionnels. «L’important réside dans le partage entre le conteur et le public, qui se laissera bercer douze heures durant, et poura discuter avec les conteurs entre deux contes», insiste l’organisateur.
Ce week-end, il anime un stage de formation offrant une approche de l’univers du conte pour adultes, en insistant sur le travail corporel et les émotions. «Les silences sont parfois ce qui prime dans la démarche du conteur», assure-t-il. L’histoire s’exprime non par le visage et la bouche mais par le ressenti qui émane du silence. L’éclairage apporté par le travail de groupe est vital car «la parole de l’un n’est pas la parole de l’autre». Sans artifice, sans décor ni costume.
Entre théâtre et conte, les frontières sont ténues, bien des professionnels étant en outre dotés d’une formation théâtrale, comme Coralia Rodriguez, conteuse cubaine, ou Casilda Regueiro, invitée à Chailly et à La Parfumerie. Si le comédien interprète un rôle, ce qui n’est pas le cas du conteur, quoiqu’il s’immisce dans la peau d’un personnage dans les contes italiens et africains, l’acte de conter relève parfois du simple jeu corporel, en position assise ou debout, le corps plus ou moins dissimulé. Si Franco Rau a choisi le conte, c’est avant tout pour la liberté absolue qu’il offre, tant du point de vue de la narration que de l’interprétation, et pour le rapport de proximité qu’il tisse avec le public.
ÉCRITURE ORALE
«Le conte confère une liberté totale car on peut conter n’importe où, sortir des théâtres», renchérit Patrick Mohr, se remémorant les places de villages africains bondées de spectateurs. Dans le cadre du Festival de Bouche à oreille, qui mêle dès le 9 novembre à La Parfumerie conte, théâtre et musique, il brouille les pistes, enjambant allègrement les frontières entre paroles jouées, contées et chantées, néanmoins rassemblées autour d’un même mouvement de résistance «Indignons-nous!» A son sens, «l’une des différences majeures entre les deux disciplines tient au répertoire. Un conteur peut avoir une vingtaine de spectacles en tête et en choisir un parmi d’autres, en fonction du public présent tel ou tel soir. «Dès lors qu’il s’est engagé à jouer Othello, le comédien, lui, ne peut interpréter un autre rôle.» Le propos d’Amadou Ampaté Ba, pour qui, en Afrique, «un homme qui meurt est une bibliothèque qui brûle», vient étayer la notion de sauvegarde d’un patrimoine oral, indissociable du rôle de transmission qui incombe au conteur depuis des millénaires.
Les conteurs revendiquent souvent l’art du conte comme une véritable écriture orale, un mouvement de va-et-vient permanent s’instaurant entre supports écrit et parlé. Là encore, la multiplicité des techniques utilisées rend compte de la liberté offerte à chacun. Pour les uns, la part d’improvisation est immense, pour les autres, le besoin d’un cadre très structuré prédomine. Si l’écrit constitue le plus souvent le matériau premier, la condition sine qua non est de s’en dissocier pour trouver ensuite ses propres mots. Franco Rau, lui, s’inspire d’anecdotes entendues, mais non écrites, afin d’«éviter de se figer». Seule la trame est couchée sur le papier.
UN ESCARGOT FACE AU LOUP
Devant un public d’adultes, il privilégie les contenus philosophiques. «Je les mets bout à bout, retravaille le tout et compose un voyage imaginaire.» Les enfants, eux, plongent joyeusement dans les aventures de petits qui gagnent: un escargot face au loup, un lièvre devenu plus intelligent. «Le propre du conteur, c’est de ne pas apprendre par cœur», corrobore Marie-Anne Nicole. «On lit beaucoup, on est frappé d’un coup de cœur puis on laisse reposer avant de compléter le squellette par ses termes à soi.» L’art de conter, en somme, «c’est celui de bien raconter la bonne histoire, au bon moment, à la bonne personne». Point de vue unanimement partagé par Patrick Mohr, Franco Rau et Hamadoun Kassogué (lire ci-dessous).
Aux Acacias, le conte brasse les cultures et les générations
Parce qu’il est accessible, le conte créée du lien social, mêlant l’action de proximité à l’artistique, dans le souci de mieux vivre ensemble. Pour marquer ses trente ans d’existence, l’Association pour l’Animation des Acacias a donc choisi d’articuler autour du conte un «projet tentaculaire» traversant l’histoire de ce quartier industriel de Genève. Un espace construit par les vagues d’immigrés qui s’y sont succédées. D’abord Italiens, Espagnols, puis Portugais et Albanais du Kosovo. Latino-Américains, Africains et Asiatiques ensuite. Pour évoquer les non-dits, deux grands conteurs ont collecté des récits de vie auprès d’une vingtaine d’habitants. Abou Fall, qui assure la direction artistique du spectacle en gestation, par ailleurs très actif au sein du Centre des Arts du récit en Isère, et Coralia Rodriguez, également chanteuse et musicienne, proviennent du Sud. «Leur sensibilité de cœur partagée et presque vécue» en ont fait des interlocuteurs idoines, d’après Marie Ghinet-Nicod, animatrice socioculturelle.
«En sont nés des personnages assez singuliers, en même temps multiples», comme cette «Mère courage», synthétisant un ensemble de femmes qui, à l’instar de celle de Bertolt Brecht, s’élèvent contre l’injustice. Ou cet octogénaire, au départ apatride et sans papiers, arrivé à Genève au terme d’une enfance douloureuse, en temps de guerre. «Un personnage clé ayant vécu toutes les étapes de transformation des Acacias», confie l’artiste sénégalais. «Cette expérience confronte une parole nue, chantée et jouée, portée par la musicalité des récits et orchestrée à l’aide de percussions et d’instruments à vent tels que la flûte traditionnelle de l’Afrique de l’Ouest.» CDT
La présentation du conte musical «Bouquet de paroles pour des oreilles» sera l’occasion d’une rencontre interculturelle di 13 novembre à la Maison de Quartier des Acacias, 17 rte des Acacias, Genève, 14h.
«La parole est un couteau à double tranchant»
Paré de son bogolan de coton noir et ocre, Hamadoun Kassogué apporte son éclairage sur le conte. Conteur, comédien et metteur en scène malien, un pied sur la scène genevoise – bientôt celle de La Parfumerie – l’autre à Bamako, «Kass», comme on le nomme dans le métier, a tenu à revêtir son costume traditionnel pour évoquer les spécificités d’un patrimoine oral inscrit dans une terre rurale. Ainsi libre de ses mouvements pour conter, celui qui perpétue la tradition ancestrale raconte.
Vous avez grandi aux côtés de votre grand-père, très grand conteur, qui véhiculait les rituels animistes. Qu’est-ce qu’être conteur pour vous?
Hamadoun Kassogué: J’ai été étonné de rencontrer des conteurs professionnels en Europe. Dans mon pays, cette notion n’existe pas. Celui qui parle, c’est celui qui a quelque chose à dire en prenant la parole sur la place du village. Comme une école, le lieu appartient à tout le monde. Les gens viennent y entendre des paroles de sagesse pour s’enrichir. Les contes s’écoutent surtout au clair de lune, pendant la période morte ou saison sèche. Car celui qui conte pendant le jour risque de voir sa mère mourir. C’est ce que l’on dit pour inciter les gens à travailler la journée! Les contes sont associés à la fête, aux mariages, aux baptêmes.
Comment l’art de la parole s’accommode-t-il d’autres arts tels que la musique ou la danse?
– La parole est un couteau à double tranchant, qui peut soigner ou envenimer. Elle se prend par la personne qui le mérite, c’est-à-dire lorsqu’elle est mûre. Pour savoir si le moment est propice, il faut être à l’écoute des autres. Le droit d’aînesse étant très fort chez les Dogons, on peut craindre de s’exprimer devant les aînés. Pour chasser la gêne, on recourt alors aux chansons. Lorsque l’on participe à une veillée, il faut savoir à la fois danser, chanter et procéder à un choix judicieux des différents contes.
A l’occasion du Marathon de la parole, le 3 décembre à La Parfumerie, vous conterez à la Bibliothèque de la Cité. Quels contes avez-vous choisi?
– Le choix a été fait par Patrick Mohr, dans le cadre du 10e Festival de Bouche à oreille. Je suis censé conter «La tortue et la grue couronnée», tout particulièrement destiné à des adolescents. Ne sachant pas s’ils seront largement représentés dans le public, je ne suis donc pas sûr de pouvoir conter cette histoire. Il s’agit d’un conte sur le droit d’aînesse qui aborde beaucoup de sous-thèmes: le choix de sa compagne, la beauté intérieure qui seule permet de voir la pureté de l’âme et de savoir si l’on a trouvé l’âme sœur. Il y est aussi question de l’origine des choses: honte, trahison, jalousie, séparation, inimitié. Tout dépendra donc du public présent ce jour-là.
Quelle est la spécificité des contes africains, Dogons en particulier?
– Il existe différentes sortes de contes: les contes préexistants ou traditionnels, hérités des anciens, que l’on apprend, tout jeune, sur la place du village. D’autres sont racontés uniquement pendant l’initiation au «bois sacré», rituel que m’a transmis mon grand-père, et n’ont parfois jamais été narrés aux non-initiés. On peut aussi faire naître les contes de la fertilité de l’imagination, créés de toutes pièces sans savoir comment ils finiront, tout en respectant une certaine logique. Ils peuvent encore se baser sur une trajectoire vécue, se poursuivant à chaque événement de la vie, sans véritable fin. On les entrecoupe de chansons, après lesquelles le public reprend plus facilement le fils de l’histoire s’il l’a bien suivie. Car le conte africain a cette particularité: la digression.
Et surtout, le décor y est verbal, comme une mise en scène. On peut être dans le ventre d’un serpent qui avale les gens. Il s’y passe des choses atroces – têtes fracassées, hommes éventrés. Mais s’y reconstitue un nouvel être, comme une renaissance. En pays Dogon, le répondant joue un rôle primordial, ayant pour fonction de contredire le conteur. Enfin, le conte permet de faire sortir le rire, et cela dure aussi longtemps qu’il le faut. En Europe, le rire ose à peine s’exprimer. Dans mon village, je peux passer deux heures, quatre heures ou toute une nuit à conter. Le temps nous court après. Ici, on court après l’heure...
Nuit du conte en Suisse. www.isjm.ch
Ve 11 novembre à Genève: conteursdegeneve.ch
Sa 12 novembre à Lausanne:
www.reverbere.ch
Festival de Bouche
à oreille. A La Parfumerie (GE) du 9 novembre au 11 décembre, avec le Marathon de la parole sa 3 décembre: www.laparfumerie.ch
Dimanches du conte. Di 6 novembre, Fabienne Vuilleumier propose un détour par l’Italie avec ses truculents Contes de la Botte (17h au Théâtricul, Chêne-Bourg/GE, dès 10 ans). www.swisstales.ch
Contes-dits-du-bout-des-doigt. Au Théâtre de l’Echandole, à Yverdon-les-Bains, le conte s’ouvre à un public de malentendants: deux comédiens prêtent leur voix à une interprète en langue des signes. Sa 19 novembre, 14h et 17h, www.echandole.ch
Lire.
Vladimir Propp, Morphologie du conte, Seuil, Paris.1965.
Edith Montelle, «Petit historique du conte en Suisse» sur la Plateforme suisse du conte www.swisstales.ch





