Dans les limbes de Tchernobyl
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«LA TERRE OUTRAGÉE» Tournée dans la Pompéi de l’atome, la première fiction sur le terrible accident ukrainien de 1986 sonde au plus profond le traumatisme de la population locale.
Il y a eu de nombreux livres, dont La Supplication de Svetlana Alexievitch (Jean-Claude Lattès, 1998), et une multitude de documentaires, comme Le Soleil et la mort de Bernard Debord en 2006. Mais il aura fallu attendre un quart de siècle pour qu’un long métrage de fiction s’empare enfin de la catastrophe de Tchernobyl! Le lobby du nucléaire n’est pas en cause, plutôt la chape de plomb – plus imperméable que le sarcophage de béton construit autour du réacteur – dont les autorités (soviétiques hier, ukrainiennes et biélorusses aujourd’hui) ont recouvert l’événement et ses conséquences tragiques. Troublante coïncidence: l’accident de Fukushima est survenu, il y a tout juste un an, à la fin du tournage.
Coproduction franco-internationale, La Terre outragée est l’œuvre d’une documentariste israélienne formée à Paris (auprès de Jean Rouch), mais qui avait déjà réalisé Odessa... Odessa! (2005) en Ukraine. Michale Boganim était donc bien armée pour s’attaquer à un sujet où la réalité dépasse a priori la fiction.
DIX ANS APRÈS
La cinéaste ne s’est pas lancée dans une vaste reconstitution historique de la catastrophe. Celle-ci reste même hors-champ, dans un film en deux volets dont l’action se situe durant ces jours fatidiques de la fin avril 1986, puis dix ans plus tard. De cet accident sans précédent, on ne verra donc que les signes – pluie noire, végétation flétrie, poissons crevés, etc. Comme on n’aperçoit la centrale et sa cheminée qu’à distance de quelques kilomètres, depuis la ville voisine de Pripiat.
C’est là que vivent les trois principaux protagonistes de La Terre outragée: le petit Valery et son père ingénieur Alexeï, mais surtout Anya (l’ex-James Bond girl Olga Kurylenko), qui se mariait ce jour-là avec Piotr. Pompier appelé en pleine noce pour éteindre un «incendie de forêt», il n’y survivra pas. Fondu au blanc. Une décennie s’est écoulée et voilà la veuve devenue guide touristique à «Tchernobyland», tandis que Valery revient à Pripiat à la recherche de son père. Contraint par sa fonction à un silence criminel qui l’a rendu fou, ce dernier cherche en train le chemin du retour, alors que la gare de la ville sinistrée n’est plus desservie.
Il ne s’agit donc pas d’un film catastrophe, ni d’un réquisitoire antinucléaire, encore moins d’un hommage à l’«héroïsme» des liquidateurs célébré par une propagande révisionniste. Au lieu de dresser le catalogue des calamités écologiques et sanitaires, Michale Boganim aborde le drame par la lucarne de l’intime pour ausculter ses répercussions psychologiques individuelles et collectives. Selon la cinéaste, qui fait tout de même d’Anya une femme rongée par la maladie, «le traumatisme, finalement, est au-delà des contaminations, c’est l’évacuation, le départ…»
LA NOSTALGIE ET L’OUBLI
Parmi les 200 000 habitants déplacés dans l’urgence, beaucoup sont en effet revenus s’installer sur ce territoire irradié où la vie a repris ses droits. Le film raconte cet attachement à la terre natale, la nostalgie d’un bonheur perdu et d’une époque révolue. Car le désastre qui plombait la course au progrès incarnée par l’atome préfigurait aussi la chute du communisme. Fierté d’une URSS triomphante, Pripiat était autrefois «la plus belle ville d’Ukraine».
La Terre outragée met ainsi en exergue le déni de la population, qui découle autant du caractère impalpable de la radioactivité que de l’omerta décrétée par les autorités. Comme le titre anglais du film (Land of Oblivion), le nom de Tchernobyl – mot russe pour absinthe, «herbe de l’oubli» – fait écho à cette amnésie et confère aussi à l’événement la dimension du mythe: dans l’Apocalypse biblique, le terme désigne l’étoile tombée du ciel qui empoisonne les eaux... Dans le même registre, le no man’s land contaminé, où la nature sauvage s’est s’avérée bien plus résistante que l’homme, évoque un paradis terrestre dont il aurait été chassé en raison de sa faute.
ÉTERNITÉ RADIOACTIVE
«La catastrophe de Tchernobyl ne s’inscrit pas dans une continuité historique, mais constitue bel et bien une rupture cataclysmique. Le temps a été vitrifié par l’explosion et s’est transformé en éternité», lit-on dans le dossier de presse. C’est ce que montre La Terre outragée, tourné en partie dans la zone interdite d’un rayon de 30 km entourant la centrale, entre l’Ukraine et la Biélorussie, qui renferme les ruines de Pripiat: une ville fantôme, figée dans le passé – Anya y chante d’ailleurs dans un bar le mélancolique «Voyage, voyage» de Desireless, tube de 1986 très populaire dans les pays de l’Est! Là-bas, où la mort prélève encore son tribut, la vie des gens se déroule hors du temps. Ce que dit bien le quotidien d’Anya, qui répète chaque jour le récit du drame à de nouveaux visiteurs, ou le montage plus lâche du chapitre de l’«après».
Certes, le symbolisme du film est parfois un peu pesant et le dilemme sentimental d’Anya – entre un ancien camarade de son mari et un amant français qui veut l’emmener à Paris – trop ouvertement métaphorique. Peu importe. Des réminiscences champêtres du cinéma soviétique de sa première partie à celles de Tarkovski dans la seconde, La Terre outragée envoûte par son atmosphère triste et irréelle, soutenue par une photo délavée et la musique atonale du pianiste de jazz polonais Leszek Mozdzer. Alliant souffle romanesque et impact documentaire du décor, Michale Boganim signe une première fiction sur Tchernobyl à la hauteur de l’enjeu.





