Lundi, 20 mai 2013

COMPTE À REBOURS POUR SAUVER «LE CŒUR DU MONDE»

SAMEDI 17 MARS 2012
Les chefs spirituels arhuacos remercient le mont Inarwa, «père» du maïs, pour les récoltes de la Sierra Nevada.
CKR

COLOMBIE • Les autochtones arhuacos maintiennent l’équilibre de la planète, disent-ils. Leur montagne, la Sierra Nevada, est menacée par l’exploitation minière, industrielle et touristique. Reportage.

La jeep danse et tressaute au son de la musique vallenato. L’impossible chemin carrossable qui relie Valledupar, la capitale régionale, à Nabusimake, la ville sacrée des indigènes arhuacos, préserve ces derniers du tourisme de masse. Nous devons gagner 2000 mètres d’altitude pour atteindre l’un des sites les plus peuplés de la Sierra Nevada de Santa Marta, le massif montagneux du nord-est de la Colombie qui culmine à plus de 5700 mètres, considéré comme le «cœur du monde» par les autochtones. Dans les environs directs de Nabusimake, cité millénaire, six mille cinq cents Indiens vivent pour la plupart en accord avec la tradition. Ils font partie des quelque quarante-deux mille Arhuacos qui habitent la montagne, parmi les trois autres peuples autochtones de la Sierra Nevada, les Kogis, les Wiwas et les Kankuamos. La nature de cette région, l’une des plus riches en biodiversité du monde, selon l’Unesco, abrite sept étages écologiques distincts, de l’océan Atlantique aux neiges éternelles, et reste extraordinairement préservée. Mais le compte à rebours de sa destruction pourrait bel et bien avoir déjà démarré. Une cinquantaine d’études en vue d’extractions minières sont en cours, une dizaine de ports, jouxtant la montagne, en gestation. Si les indigènes disent vrai, c’est l’équilibre de la planète entière qui est menacé, et leur existence en tant que peuple...

En quête de l’aval
des autorités

Ici, les habitants se lèvent à l’aube pour aller prendre leur douche dans l’eau glacée du Guatapuri. Les femmes vont y faire la lessive. La paix, la beauté et la pureté que dégage la vallée de Nabusimake restent indescriptibles, même pour un observateur d’ordinaire peu enclin au romantisme indigéniste. A sept heures, les premiers rayons dardent leur chaleur sur Seykwinkvta, l’un des quatre centres cérémonials arhuacos, qui prend la forme d’un petit village d’une quinzaine de huttes faites de murs en terre et de toits en paille épais. Accompagnés de deux jeunes conseillers arhuacos, nous sommes venus demander l’autorisation des chefs spirituels du lieu, les mamos, pour notre reportage. Pas moyen de faire quoi que ce soit sans leur aval. Cinq cents ans d’invasions, d’exploitation et d’humiliations les ont rendus prudents. Les visages sont fermés. Hipolito Zalabata, alias Zarikuguma en langue arhuaca, l’un des mamos, nous accueille. Il se montre naturellement peu loquace avant la réunion qui doit statuer sur notre venue. Après un petit-déjeuner de maïs blanc et de viande de bœuf, nous traversons la rivière et entamons l’ascension de la colline surplombant les maisons. Tous vêtus de l’habit blanc traditionnel, le mak’e, et du chapeau si caractéristique des Arhuacos, le tutusoma, une vingtaine d’hommes, de tous âges, s’échangent des feuilles de coca en guise de salutation, qu’ils laissent macérer ensuite dans leur bouche. Calmes, sérieux, ils conversent à voix basse dans leur langue et manient le poporo, cet instrument spirituel traditionnel composé de deux parties en bois, l’une venant déposer un mélange de chaux, de coquillages concassés, de salive et de coca sur l’autre, formant au fur et à mesure du frottement une couche de sédiments de couleur jaune. Cet outil, «représentant la création du monde», les aide à «fixer leurs pensées».

Maintenir la vie sur terre
Sans trop savoir si la réunion a débuté, nous attendons. Peu après, on nous invite à présenter l’objectif de notre voyage. Après traduction, questions-réponses et palabres, le verdict tombe. Les mamos ont consulté le monde astral et le monde spirituel. «Le message que nous avons reçu est positif. Votre reportage va nous aider. Vous avez donc l’accord des mamos et de la communauté», indique en espagnol Sebastian Ramos, secrétaire général de la Confédération indigène tayrona, l’organe fédératif du peuple arhuaco. Plusieurs recommandations sont transmises. L’une d’elles: «Il est important que vous fassiez comprendre l’interconnexion de tous les sites sacrés de la Sierra Nevada, entre eux, et avec le reste du monde. Ils remplissent une fonction essentielle dans le maintien de la vie sur la terre», continue le secrétaire. Des champs magnétiques puissants circulent entre les différents monts de la Sierra, qui sont considérés comme les pères et les mères de la terre. Le territoire est le support
essentiel de la vie spirituelle.
Les mamos, qui sont à la fois savants, médecins, guides spirituels et astrologues, sont chargés de préserver la connaissance de l’Univers, de la transmettre et de faire le lien entre les mondes matériels et spirituels.... Dans ce contexte, les velléités du gouvernement colombien de livrer ces terres aux appétits industriels inquiètent. «L’histoire se répète, déplore Hermes Torres, indigène membre de l’équipe de soutien à la Confédération tayrona. Après la colonisation espagnole, l’entrée des fanatiques religieux, puis les acteurs du conflit armé, c’est maintenant l’Etat qui a les yeux rivés sur nos territoires.» Mines, barrages, ports, tourisme et brevetage des ressources biologiques pourraient vite en finir avec la culture locale, les traditions et l’environnement (lire l’article ci-contre). Mais la résistance s’organise. Les autochtones déclarent se trouver en phase de «renforcement organisationnel et politique», et cela se perçoit sur place. Gelver Zapata Izquierdo, jeune conseiller indigène, basé à Valledupar, s’impatiente et rue dans les brancards: «On ne peut plus se satisfaire de palabres et de réunions. Nous
allons passer à l’action.» I

 

La montagne sacrée du maïs occupée par l’armée

«Mon lieutenant, je vous appelle pour vous informer que nous montons à la base militaire. Merci de prévenir vos hommes. Et préparez le dîner!», communique sèchement avant de raccrocher Gelver Zapata Izquierdo, jeune conseiller autochtone arhuaco, au volant de son vieux 4x4 poussif. «Nous sommes les propriétaires, ici, nous devons agir en tant que tel», explique-t-il, heureux de sa blague. Le sommet de la montagne auquel nous nous rendons, nommé Inarwa, perché à quelque 3000 mètres, est occupé par l’armée colombienne depuis une trentaine d’années au grand dam des indigènes arhuacos. Il se trouve à moins de deux heures de jeep de Nabusimake.
Ce massif est le «père du maïs», le mont qui pourvoit symboliquement à la base de l’alimentation de tous les habitants de la Sierra Nevada. Depuis plusieurs décennies, les chefs spirituels, les mamos, ne peuvent plus venir y réaliser le rituel au cours duquel ils déposent une offrande (el pagamento en espagnol torturé) pour s’assurer que la divinité continue à garantir la santé des cultures de maïs. L’un des mamos, Hipolito Zabalata, ballotté violemment par les chaos du chemin, atteste que les paysans connaissent des problèmes avec leurs cultures depuis lors: «La région est de plus en plus sèche.» Sans compter que les soldats déversent directement leurs déjections et ordures dans plusieurs des sept ruisseaux qui tirent leur source de cette montagne: «Les habitants souffrent souvent de diarrhées.»

La troupe prend une leçon
Aujourd’hui, les indigènes arhuacos ont envoyé une petite délégation de six personnes pour accéder au sommet. Des contacts ont été pris dans les jours précédents avec un colonel de la zone. Mais aucune autorisation n’a été délivrée.
Au bout d’une heure et demie d’une pénible ascension, les barbelés font leur apparition. Averti par le soldat de garde, le fameux lieutenant arrive. Aimable, il indique qu’il ne peut laisser entrer les indigènes sans l’autorisation express de sa hiérarchie. La valse des appels téléphoniques commence. Pendant ce temps, piqué par la curiosité, le gradé pose toutes sortes de questions sur la culture, le mode de vie et l’histoire du peuple arhuaco. La rencontre se transforme en cours magistral.
Gelver Zapata Izquierdo, à l’aise en espagnol et beau parleur, se met avec un plaisir non dissimulé dans la peau du professeur. La dizaine de soldats présents, d’une moyenne d’âge de 18 ans, mitraillette de fabrication israélienne en bandoulière, écarquillent les yeux et écoutent avec intérêt. La culture indigène reste ignorée par la plupart des métis de la grande ville tropicale de Valledupar d’où ils proviennent. Le leader arhuaco sort les cartes géographiques de la Sierra Nevada et leur montre que tout ce territoire appartient aux peuples autochtones, y compris le lieu où ils se trouvent. «L’Etat ne nous a jamais demandé la permission pour installer cette base», ajoute-t-il. Intimidés par la présence de deux chefs spirituels, «autorités suprêmes des Arhuacos», les jeunes recrues gardent un silence imprégné de respect.

Organiser leur départ
Deux heures ont passé. Coup de théâtre: le colonel responsable appelle depuis la vallée: il donne l’autorisation à l’ensemble de la délégation d’accéder à la cime et de réaliser le rituel. Une première depuis trente ans! Dans une ambiance survoltée de part et d’autre, ému par le caractère insolite de la situation, le petit groupe aux couleurs dépareillées, les uns en blanc immaculé, les autres en vert de camouflage, gravit la centaine de mètres qui le sépare du sommet. En tête, les deux mamos se livrent à une inspection en règle au milieu de géantes antennes de surveillance militaire et des nuages tourbillonnant, puis choisissent un endroit pour prier face au vide.
Surpris d’avoir obtenu cet accès inespéré, ils n’ont toutefois pas préparé les «matériaux» naturels nécessaires au rite du pagamento: bois, pierres, végétaux et coquillages recueillis de plusieurs sites sacrés de la Sierra Nevada. Qu’à cela ne tienne, ils reviendront! Un rendez-vous intemporel est pris à l’heure de se serrer la main. Mais ce que les indigènes n’ont pas dit, par politesse ou par pudeur, c’est qu’ils envisagent déjà plusieurs stratégies pour voir l’armée déguerpir au plus vite. Un avocat est sur le coup. Gelver Zapata Izquierdo imagine aussi la mobilisation prochaine des habitants pour un sit-in ou un campement de protestation devant les grilles. Les mamos, eux, auront recours aux
puissances divines de la Sierra... CKR

 
Le Courrier
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