Samedi, 25 mai 2013

Ça sent mauvais!

MERCREDI 04 AVRIL 2012

EN COULISSE

Il y a deux semaines, invité de l’émission «Forum» sur la Radio Romande pour débattre avec Mauro Poggia, membre du Mouvement citoyens genevois (MCG), sur la loi anti-mendicité et sur la situation des Roms – premiers visés par la loi –, je me permettais de relever que la Suisse ne pouvait pas continuer à vivre dans l’ignorance de la misère du monde et que, ma foi, si cette misère débordait sur ses trottoirs, à l’instar de ce qui se passe malheureusement dans toutes les villes de la planète, ce n’était pas en la pénalisant davantage qu’on réglerait le problème ou qu’on soulagerait sa conscience. La politique de l’autruche et son complément, le réflexe de la tortue, ont été des constantes de la mentalité suisse depuis la deuxième guerre mondiale. Mon adversaire, Me Poggia, eut beau jeu de fustiger cette population rom qui «effraie les commerçants» et serait affidée à des «réseaux mafieux», véritables dei ex machina de la mendicité internationale.
Cette rhétorique rabâchée ad nauseam porte ses fruits; il n’est pas rare que j’entende aussi de la bouche de gens prétendument de gauche cette affirmation selon laquelle la plupart des mendiants roms travailleraient de fait pour une organisation souterraine. Que faudrait-il en conclure? Que la loi anti-mendicité est positive, car elle mettrait fin à cet odieux procédé? Il s’agit là d’une perversion tout à fait intéressante, qui permet un habile passage de la théorie à la pratique dans une pure tradition tartuffarde puisqu’il s’agit de «protéger les migrants malgré eux» et «à les renvoyer pour leur bien-être».
En ce qui concerne les Roms, un racisme particulièrement insidieux s’est opéré au sein de la société, qui touche bien au-delà de l’habituelle sphère sympathisante de l’extrême droite. Le processus de déshumanisation des Roms a largement atteint son objectif. Il suffit d’observer honnêtement ses propres réactions craintives devant ces hommes et femmes mal habillés qui traînent dans les rues. Pourtant, à y regarder de plus près, ce sont eux qui sont traqués par les forces de police sur décision d’une classe dominante qui, elle, n’est pas à plaindre côté pognon et n’a pas grand-chose à craindre de la part de ces malheureux.
Car, la loi anti-mendicité a été proposée, entre autres, par deux avocats d’affaires, Christian Lüscher et Olivier Jornot, (ce dernier également à l’origine de l’initiative anti-manifestation et devenu – ça promet! – procureur du canton). Les deux compères bénéficient aussi, pour l’élaboration et la présentation de ce formidable texte de loi, apport magistral à la civilisation et à l’évolution humaine en général, de l’aide de plusieurs membres du Parti libéral-radical comme eux.
Ce n’est pas faire preuve de schématisme que d’affirmer au vu du pedigree et de la philosophie politique des initiants que les riches ont décidé d’en finir avec les pauvres! J’ai dû expliquer à mon fils de neuf ans la teneur de cette loi: «Tu vois, l’idée est de mettre à l’amende les gens qui n’ont pas d’argent et qui mendient». «Mais c’est débile!» me répondit-il avec un indéniable bon sens. En effet, il faudrait sans doute expliquer à nos élus que mettre à l’amende des pauvres trouve davantage sa place dans un sketch de Pierre Desproges que dans une texte de loi.
Malheureusement l’opération n’est pas si idiote: la force négative, le pseudo- resserrement des liens nationaux d’une population s’opère la plupart du temps contre une autre –plus vulnérable, ça va de soi. Ainsi l’Union démocratique du centre (UDC) et le MCG peuvent-ils aujourd’hui parler des Roms comme d’une «faune indésirable» sans que cela semble émouvoir grand monde. Les coupes dans les prestations sociales, les diverses magouilles immobilières et affairistes de nos élites économiques et politiques peuvent continuer de plus belle. Le pratique épouvantail est ailleurs. Un vieux procédé qui marche toujours!
Les courageux membres de l’association Mesemrom et les autres bénévoles, artistes, militants, qui se battent pour rétablir au sein de notre communauté des valeurs humaines fondamentales, qui doivent accomplir un travail pédagogique impressionnant, ont face à eux une machine de guerre bien huilée qui ratisse large, de l’UDC au Parti démocrate-chrétien (PDC) – dont il faudra bien qu’ils expliquent une fois ce qu’ils ont de chrétiens –, et qui sait comment toucher les fibres les plus nauséabondes de l’âme humaine.
Suite à mon émission radio, j’ai d’ailleurs reçu un mail d’un membre de l’UDC Valais dont je reproduis ici la fine prose: «Sale trou du cul de gauchiste, ils sont beau tes potes, ces pourritures de muslims. Et tu crois qu’ils sont différents ces pourritures de Roms en Suisse. Va te pendre pauvre petit con.» Dans le climat actuel très sain dû aux Sarkozy et à leurs disciples de tout poil, la parole raciste est décomplexée. Aux uns, les textes de loi en costard cravate, aux autres le message sans fioritures. On peut imaginer la suite.
* Auteur metteur en scène, www.dominiqueziegler.com

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