BEN LADEN MORT, AL-QAÏDA AFFAIBLI FRAPPERA ENCORE
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INTERNATIONAL Le terroriste le plus traqué de l’histoire a été liquidé par les forces spéciales américaines. Cerveau de l’attentat du World Trade Center qui a fait environ 3000 morts, Oussama Ben Laden ne revendiquera plus d’attentats. Mais la menace d’al-Qaïda subsiste.
«Justice est faite.» Triomphant, le président Barack Obama a annoncé la nouvelle à 5 h 30 hier matin de la Maison-Blanche: le leader d’al-Qaïda a été tué dimanche dans un raid mené par les forces américaines qui le traquaient depuis presque dix ans. Une page se tourne. Il n’empêche que cette élimination pose de très nombreuses questions sur l’enchaînement de circonstances qui ont permis l’issue de cette chasse à l’homme qui s’éternisait et sur le visage du terrorisme de l’après-Ben Laden. Eclairages.
Pourquoi cette liquidation aujourd’hui seulement?
Les services de renseignement américains avaient trouvé une piste menant à Ben Laden au mois d’août 2010. Il aura fallu attendre plus de huit mois de surveillance et de traque pour coincer le chef taliban. «Le moment de communiquer cette bombe a peut-être été choisi par Obama», avance Gérard Chaliand, géostratège et spécialiste des conflits armés. «Cet événement le sert pour sa campagne électorale. Il va redorer son image.» D’autant qu’il est en petite forme dans les sondages.
Et puis, le président américain a subi de nombreuses revers dans la région, en particulier en Afghanistan. L’année 2010 a été de loin la plus meurtrière pour les forces américaines en Afghanistan. L’évasion record du 25 avril dernier de 500 détenus talibans d’une prison afghane n’a rien arrangé.
A qui profitera ce succès?
Barack Obama est le grand gagnant de l’opération. Il s’est d’ailleurs attribué le mérite du succès de l’attaque dans son discours d’hier. Il faut dire qu’Obama a réussi là où George W. Bush a échoué. Il a choisi l’action coup de poing ciblée plutôt que le recours aux invasions massives aux effets désastreux. Obama a aussi saisi l’importance de la qualité du renseignement. «La lutte contre des choses aussi évanescentes et changeantes que le terrorisme ne peut pas fonctionner sans bon renseignement au départ. C’était l’erreur de Bush fils», avance Denis Lacorne, directeur de recherche au Centre d’études et de recherches internationales (Ceri).
Obama a pris le contre-pied de la politique antiterroriste du va-t-en-guerre Bush. La guerre globale contre al-Qaïda appartient au passé. Le président Obama a d’ailleurs tenu un discours apaisant envers le monde musulman au Caire en juin 2009. L’ennemi est le terroriste, pas l’islam.
Pourquoi Ben Laden se planquait-il dans une ville plutôt qu’en montagne?
On imaginait Ben Laden terré dans les grottes le long de la frontière entre l’Afghanistan et le Pakistan. C’est d’ailleurs du côté de Tora Bora, en région afghane, que les Américains avaient tenté de le déloger dans la foulée du 11 septembre 2001. Mariam Abou Zahab n’a jamais cru à ces refuges en altitude. «Il ne pouvait pas se cacher en zone tribale où il aurait été facilement repérable.» Les tribus mal contrôlées, les déplacements incertains, une tête mise à prix pour 25 millions de dollars: autant de risques d’être démasqué dans les montagnes. Il s’est finalement installé à Abbottabad, une station touristique située à 60 km de la capitale Islamabad. Un complexe luxueux tellement sécurisé qu’il n’y avait pas de téléphone ni
d’internet.
Quel est le rôle du Pakistan dans cette opération?
Le Pakistan est officiellement allié dans la lutte contre le terrorisme. Mais dans les faits, les Etats-Unis n’ont jamais obtenu la coopération souhaitée jusqu’à présent. «Les autorités pakistanaises jouent un double jeu», affirme Denis Lacorne. «D’un côté, elles disent qu’elles veulent détruire Ben Laden et de l’autre, elles ne procèdent qu’à quelques arrestations. Les autorités ont fermé les yeux sur Ben Laden.» Le Pakistan aurait fait un geste en laissant passer les hélicoptères des forces spéciales, selon Gérard Chaliand: «Ce pays devait lâcher quelque chose aux Américains et ça a été les talibans avec lesquels le gouvernement pakistanais menait un jeu difficile. Par ailleurs, le Pakistan est un pays en faillite complète politique, économique et sociale.» Et on ne crache pas sur un susucre de 50 millions de dollars...
La secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton a d’ailleurs remercié hier le Pakistan pour son aide dans cette opération. Hier matin, un haut responsable américain déclarait pourtant que pour ne pas ruiner l’attaque, les Etats-Unis avaient préféré mettre en place la surveillance de quatre ans sans en toucher un mot aux autorités. Avant de fondre sur Ben Laden. Dans le plus grand secret, vraiment?
Al-Qaïda s’en remettra-t-il?
Décapité, al-Qaïda n’est pas mort pour autant. La première organisation terroriste internationale mobilise toujours ce sentiment de haine envers l’Occident. «Les racines d’al-Qaïda sont très profondes», éclaire Mariam Abou Zahab, professeur à l’Institut d’études politiques de Paris (IEP). «Et les causes sont toujours là: mainmise américaine sur le pétrole de l’Arabie saoudite, drame palestinien, l’ingérence américaine...»
L’organisation s’est toutefois affaiblie militairement ces dernières années. Sa capacité à planifier, financer et lancer des attaques s’est largement réduite. Ben Laden est moins actif, plus préoccupé à se cacher qu’à mener al-Qaïda sur le plan opérationnel. «Après le 11 septembre, on annonçait des révolutions dans le monde arabe et rien ne s’est passé», rappelle Gérard Chaliand. «Al-Qaïda n’a pu déstabiliser aucun régime. Il n’a pas réussi à faire ce que les mouvements anarchistes ont réussi avant lui.» Un bilan en demi-teinte donc, même si le mouvement a plus de 120 attentats et 8500 morts à son triste palmarès.
Mais al-Qaïda va survivre à la disparition de son leader, présume Gérard Chaliand. Le numéro 2 d’al-Qaïda, Ayman al-Zawahiri, devenu le principal idéologue du réseau, va y veiller. Même s’il ne possède ni le charisme, ni l’aura de Ben Laden. Il est aujourd’hui l’homme le plus recherché au monde.
Peut-on redouter des représailles terroristes?
Sitôt la liquidation de Ben Laden annoncée, les appels à la vengeance ont fleuri sur les sites internet djihadistes. Al-Qaïda affaibli, ce sont les cellules inspirées du mouvement qui poursuivront la guerre sainte. Al-Qaïda est une sorte de label avec des franchises autonomes qui pullulent dans le monde, du Maghreb à l’Asie en passant par le Yémen. L’organisation mère n’a plus aucun contrôle sur cette nébuleuse terroriste. Et elles pourraient tenter des actions symboliques. Des groupuscules très actifs comme Aqmi ont une capacité opérationnelle non négligeable. «Le Pakistan va vivre des moments difficiles», prédit Mariam Abou Zahab. «Il faut aussi s’attendre à une flambée de violence partout dans le monde.»
Après Ben Laden
Dans un monde complexe, les simplificateurs sont rois. Il y a dix ans, lorsque la foudre terroriste a fait 2996 victimes aux Etats-Unis, la Maison-Blanche a immédiatement désigné son coupable: Oussama Ben Laden, dirigeant de la nébuleuse jihadiste Al-Qaida, tenu pour responsable des attaques de 1998 contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie. Tué au Pakistan dans la nuit de dimanche ...Monde arabe
LA FIN D'UN PERSONNAGE FOU ET HAINEUX
A Marrakech, secoué par l’attentat de jeudi, l’annonce de la mort de Ben Laden a rapidement fait le tour de la place Djemaa el Fna. «Ben Laden est mort! Bon débarras. Il a semé beaucoup de haine, beaucoup de terreurs», exulte Sofiane, contacté par téléphone. Comme ce marocain de 36 ans, le monde arabe s’est rapidement branché sur la chaîne qatarienne Al jazira pour suivre la fin d’Oussama...
Dans sa majorité, la rue arabe a accueilli la mort de l’ennemi numéro un de l’Amérique avec une joie modérée. «C’est une bonne nouvelle», tonne Nita de Beyrouth. Pour cette Libanaise, le monde tourne la page d’un personnage fou et haineux et qui a terni l’image de l’islam. Du Caire, Issam, 40 ans abonde: «Ben Laden a fait beaucoup de mal aux musulmans et beaucoup plus de victimes qu’en Occident.» A cause du chef d’al-Qaïda, le monde regarde avec beaucoup de suspicion les musulmans.» A Benghazi, Samir jubile: «Aujourd’hui Ben Laden, inchallah demain Kadhafi.»
A Alger, les réactions sont moins vives. Chawki Amai rapporte que l’annonce de la mort de Ben Laden a laissé la majorité des gens indifférents: ni joie ni tristesse, mais des doutes. «En pleine révolution arabe, le timing a été considéré comme plus que suspect et le cadavre aux yeux troués présenté par la télévision pakistanaise en a intrigué plus d’un, Ben Laden étant probablement le mythe le plus fort de ces dix dernières années.»
A Gaza, on émet aussi certains doutes. Abdelharim, militant du Hamas, crie sa colère: «C’est encore une manipulation américaine. Ben Laden a soutenu la cause des musulmans qui veulent se libérer de l’injustice impérialiste.»
Au Caire, Abou Omar, un des responsables d’un mouvement salafiste de la Jamaaa, affiche sa tristesse: «Ben Laden a toujours défendu les intérêts des pays musulmans contre les guerres américaines en Irak et en Afghanistan.» En Jordanie, les Frères musulmans ont annoncé que la journée d’hier était un jour de deuil. Sur les sites djihadistes, les appels à la vengeance commencent à pousser comme les champignons après la pluie. Ils promettent de faire payer l’Amérique. «Si c’est vrai, c’est un moment de honte pour le peuple pakistanais qui n’est pas parvenu à protéger un héros de l’Islam», tonne un cyberdjihadiste. «C’est un jour noir pour nous». «Une catastrophe», abonde un autre.
Sur Al Jazira, la chaîne qui a servi de tribune d’information au chef d’al-Qaïda, l’ambiance sur le plateau était électrique. La chaîne quatarienne redoute l’après-Ben Laden. «Obama a tué Ben Laden, mais les racines de son mouvement al-Qaïda ont pris partout sur Terre. Combien de petits Oussama vont semer la terreur de leur djihad.»
Sid Ahmed hammouche, La Liberté
CHRONOLOGIE
source ATS/AP
26 fév. 1993 ÉTATS-UNIS – un attentat à l’explosif au World Trade Center fait six morts et un millier de blessés. L’explosion ébranle les six niveaux de sous-sol des deux tours du World Trade Center où se trouvaient environ 55 000 personnes.
25 juin 1996 ARABIE SAOUDITE – un camion bourré de deux tonnes d’explosifs pulvérise l’entrée de la base américaine de Khobar. Bilan: 19 morts, tous américains, et 386 blessés.
7 août 1998 KENYA/TANZANIE – deux voitures piégées explosent presque simultanément près des ambassades américaines de Nairobi et Dar es Salaam, faisant 224 morts, dont 12 Américains, et des milliers de blessés.
12 oct. 2000 YÉMEN – 17 marins américains sont tués dans le port d’Aden dans l’attentat visant le destroyer américain USS Cole.
11 sept. 2001 ÉTATS-UNIS – quatre avions de ligne, transportant au total 266 personnes, sont détournés et s’écrasent contre les deux tours du World Trade Center à New York et le Pentagone à Washington. Le quatrième avion s’écrase en Pennsylvanie. Il s’agit de l’attentat le plus meutrier de l’Histoire, avec un bilan évalué à environ 3000 morts et disparus.
11 avr. 2002 TUNISIE – 21 morts dont 14 Allemands en Tunisie dans un attentat-suicide contre
la synagogue de la Ghriba à Djerba.
12 oct. 2002 INDONéSIE – 202 morts, dont de nombreux touristes étrangers (et trois Suisses), dans un attentat à la voiture piégée contre une discothèque de Bali perpétré par Jemaah Islamiyah.
12 mai 2003 ARABIE SAOUDITE – 35 morts dont 9 Américains dans un triple attentat-suicide contre un ensemble résidentiel de Riad.
16 mai 2003 MAROC – 45 morts (dont 12 kamikazes) lors de cinq attentats quasisimultanés visant des restaurants et des hôtels fréquentés par des étrangers et des cibles juives à Casablanca.
11 mars 2004 ESPAGNE – 191 morts et près de 2000 blessés dans une série d’attentats visant plusieurs trains dans trois gares de Madrid et de sa banlieue.
7 juil. 2005 GRANDE-BRETAGNE – 56 morts (dont 4 kamikazes) lors de quatre attentats-suicides dans le métro et un bus à Londres.
23 juil. 2005 ÉGYPTE – 68 morts dans une série d’attentats-suicides contre des lieux touristiques de la station balnéaire de Charm el-Cheikh.
9 nov. 2005 JORDANIE – 60 morts dans un triple attentat-suicide contre des hôtels à Amman.
24 avr. 2006 ÉGYPTE – 20 morts, dont un Suisse, dans un triple attentat-suicide dans la station balnéaire de Dahab (mer Rouge).
14 août 2007 IRAK – plus de 400 morts dans quatre attentats au camion piégé contre une secte religieuse kurde dans la province de Ninive (nord).
11 déc. 2007 ALGÉRIE – 41 morts dont 17 employés de l’ONU, dans deux attentats à Alger.
20 sept. 2008 PAKISTAN – 60 morts. Attentat-suicide au camion piégé contre l’hôtel Marriott d’Islamabad.
24 nov. 2010 YÉMEN – 23 personnes sont tuées dans un attentat-suicide contre une procession religieuse dans un fief de la rébellion chiite dans le nord du pays, attribué par un chef tribal à al-Qaïda.






