MARDI 28 FéVRIER 2012
Le conseiller d’Etat démissionne un an et demi avant la fin de son deuxième mandat. Un fait rarissime. JPDS
DÉMISSION • En difficulté depuis l’affaire du MàD et critiqué pour sa gestion politique, le conseiller d’Etat PLR quitte le gouvernement genevois demain.
Mark Muller abdique. Sous le feu des critiques depuis l’affaire du Moulin à Danses, le conseiller d’Etat PLR quitte le gouvernement genevois. Dans un communiqué adressé lundi matin au Conseil d’Etat et au parlement, le magistrat a pointé les «attaques incessantes» et «l’acharnement» médiatique dont il est victime depuis plus d’une année. Sa démission prend effet dès demain, un an et demi avant la fin de son deuxième mandat. Un fait rarissime qui fera l’objet d’une élection partielle ce printemps (lire ci-dessous).
«Le harcèlement que je subis ne me permet plus d’accomplir mon mandat avec l’énergie et la sérénité nécessaire», écrit le libéral. Fortement médiatisé depuis le début de l’année après sa violente altercation avec un barman du MàD le soir de la Saint-Sylvestre, le magistrat continue de rejeter les accusations de mensonges. Pour rappel, l’incident s’est résolu sur un accord à l’amiable confidentiel. L’exécutif voulait mandater un expert indépendant afin de connaître le montant de l’indemnité versée par Mark Muller à la victime. «Il m’apparaît clairement que certains ne seront jamais satisfaits des réponses qui pourront être données et qu’ils n’ont aucune intention de mettre un terme à cette affaire. Je n’entends pas me prêter à ce jeu», a commenté le principal intéressé.
Cumul de frasques
Le coup est dur pour le PLR. Son président Alain-Dominique Mauris estime que le Conseil d’Etat a «lâché» son magistrat et déplore qu’un «conseiller d’Etat réélu brillamment doive démissionner pour un fait divers, certes répréhensible, mais d’ordre privé».
L’altercation du nouvel an n’est cependant pas la seule raison de la publicité médiatique dont a fait l’objet Mark Muller jusqu’à aujourd’hui. Ses actions politiques et ses choix en matière d’immobilier ont régulièrement fait grincer les dents de ses adversaires. Cumulées, ses frasques politiques et privées ont eu raison de lui. Récemment, même certains de ses collègues de parti n’ont pas hésité à le blâmer pour sa gestion du Plan directeur cantonal – notamment le maire de Veyrier Thomas Barth. En partant, le conseiller d’Etat laisse donc un Département des constructions entaché par un bilan politique médiocre (lire ci-dessous).
«Depuis le début de l’année, il y avait une véritable volonté de me nuire», s’est défendu Mark Muller sur le plateau de Léman Bleu hier soir. «On a essayé de me faire porter le chapeau sur toutes sortes d’affaires, dont la plupart n’étaient que des pétards mouillés.» Reste que le PLR, qui n’a pas encore un an d’existence, aura dû affronter deux démissions, depuis celle de son procureur général Daniel Zappelli, mais aussi la fronde de la police genevoise menée à l’encontre de son autre magistrate, Isabel Rochat. S’il admet vivre «une situation de crise», le parti défendra coûte que coûte son siège au Conseil d’Etat.
Le collège gouvernemental a quant à lui réagi dans une déclaration minimaliste. Devant une salle comble, le président du Conseil d’Etat Pierre-François Unger s’est contenté de vanter l’action politique de Mark Muller et de saluer son «courage».
«On peut tourner la page»
La classe politique a accueilli la démission du magistrat sans surprise. «Elle marque la fin d’un épisode assez malheureux de la politique genevoise», déplore le président des Verts Yvan Rochat. Après avoir perdu toute sa crédibilité, Mark Muller n’avait pas d’autre issue, commente la présidente de l’UDC Genève, Céline Amaudruz. Pour René Longet, président du PS Genève, le fait divers est moins significatif que la manière dont Mark Muller a «géré son dérapage» et menti aux citoyens. Et M. Longet d’ajouter: «On peut désormais tourner la page, c’est bien pour lui et mieux pour tout le monde.»
En lien avec cet article:
La démission de Mark Muller, après deux mois de tragi-comédie politique, vient sanctionner l’échec d’une méthode. Depuis son algarade de la Saint-Sylvestre, le conseiller d’Etat genevois a fait étalage de son penchant naturel pour l’esquive. Silencieux d’abord, menteur ensuite, obtus enfin. Devant l’insistance des siens ou par lassitude, Mark Muller a finalement ...
BILAN
Tout avait pourtant bien commencé...
Six ans et des poussières, c’est le temps que Mark Muller aura passé au Conseil d’Etat. Au-delà de ses déboires privés, le bilan du magistrat au Département des constructions (DCTI) est critiqué de toutes parts, ou presque. Cerise sur le gâteau pour ses détracteurs: l’Office cantonal des statistiques annonçait la semaine dernière que seuls 1018 logements neufs ont été réalisés en 2011, soit le plus mauvais résultat depuis 1949. Sans en être responsable, la pénurie qu’il a toujours assuré combattre a accompagné l’entier de son règne.
Elu au gouvernement en 2005 sous la bannière libérale, Mark Muller avait pourtant bien commencé. Ancien secrétaire général de la Chambre genevoise immobilière (CGI), l’ex-lobbyiste et pugnace député surprenait son monde en signant, fin 2006, un ambitieux accord sur le logement. Le texte, censé mettre fin à la guerre entre milieux immobiliers – qui l’ont porté au pouvoir – et défenseurs des locataires, prévoyait entre autres la constitution d’un parc pérenne de logements d’utilité publique (LUP) de 20%.
Un an plus tard, un compromis était également trouvé sur les surélévations d’immeubles, débouchant sur le retrait d’un référendum. De quoi se forger une réputation de négociateur. En 2009, l’homme était d’ailleurs réélu, s’octroyant au passage l’aménagement du territoire dans son dicastère.
Mais voilà. Les promesses du premier mandat n’ont pas été tenues, accusent aujourd’hui ses opposants. Les nombreuses dérogations accordées à la loi sur les surélévations lui ont mis l’Asloca et Patrimoine suisse sur le dos. Quant à l’accord sur le logement, il n’a pas produit les effets escomptés. Ces dernières années, la forte proportion de logements en propriété par étage (PPE) et de villas a rythmé les chiffres des nouvelles constructions. «Mark Muller s’est assis sur ses engagements», tranche Christian Dandrès, juriste à l’Asloca. «Il a préféré laisser la voie libre à ses amis promoteurs.» On lui reproche aussi les largesses prises avec la loi lors de transformations ou rénovations.
Confronté au référendum, le conseiller d’Etat a aussi dû reculer, puis négocier, sur le vaste projet Praille-Acacias-Vernets (PAV). Au final, le déclassement était toutefois voté à l’unanimité du Grand Conseil en 2011. Un joli coup que salue Christophe Aumeunier, actuel secrétaire général de la CGI: «Pour un périmètre de cette taille, je vous défie de trouver un projet en Europe qui avance aussi rapidement!» Pour lui, la force de Mark Muller a été son ambition pour les «grands projets», tels que le PAV, la traversée du lac, le CEVA ou le nouveau Plan directeur cantonal.
Ce dernier acte lui a néanmoins valu des inimitiés. Selon Nicolas Rufener, secrétaire général de la Fédération des métiers du bâtiment, «Mark Muller avait une vision pour Genève. Mais lorsque l’on veut réaliser des choses, cela ne plaît pas à tout le monde.» Le magistrat aurait surtout payé pour ses «carences personnelles»: «Ce n’est pas un communicateur. Sans doute n’avait-il pas toutes les qualités pour aller discuter dans les carnotzets des communes!»
D’aucuns critiquent aussi l’idéologie juchée derrière sa politique. «On ne peut pas être libéral et mener une politique publique du logement», accuse Carole-Anne Kast, du Rassemblement pour une politique sociale du logement (et déjà candidate à sa succession).
En 2011, ce sont pourtant des affaires privées et liées à la gestion de son département qui l’ont mis en difficulté. Aux importants dysfonctionnements de la Gérance immobilière se sont ajoutées les révélations sur son loyer personnel: 1800 francs pour un sept-pièces en centre-ville, c’est-à-dire bien en deçà des prix du marché. L’affaire du MàD aura porté l’estocade à un magistrat déjà bien affaibli. MARIO TOGNI
SUCCESSION AD INTERIM
Maintenant que Mark Muller fait partie du passé, les joutes politiques peuvent démarrer. A un an et demi des élections du Conseil d’Etat, l’exécutif doit se trouver un septième sage ad interim. La loi ne règle pas précisément la question, si ce n’est qu’elle oblige le Conseil d’Etat à organiser une élection partielle. Ce dernier a refusé de communiquer sur sa stratégie avant sa séance hebdomadaire de demain. L’élection complémentaire aura probablement lieu fin mai si l’on se base sur la dernière fois qu’un tel cas s’est présenté – lors du remplacement de Micheline Calmy-Rey par Charles Beer en 2003. Une rocade entre dicastères n’est pas exclue. Le scrutin partiel pourrait marquer l’entrée d’une nouvelle majorité de l’Alternative au gouvernement, gagnée en 2005 puis perdue en 2009. Le parti socialiste a bon espoir. Pour s’en assurer, il désignera son ou sa candidat-e lors de son congrès annuel le 24 mars.
Hier, deux prétendantes sont sorties du bois. La députée Anne Emery-Torracinta s’est lancée dans l’investiture socialiste comme la candidate du sérail capable de négocier avec un parlement de droite. L’autre papable déclarée, Carole-Anne Kast, maire d’Onex, se profile clairement dans le domaine du logement. Décidée à «redresser le Département des constructions», elle souhaite donner à l’Etat un «rôle de promoteur fort». Sandrine Salerno, conseillère administrative en Ville, s’est fendue quant à elle d’un no comment, tandis que le nom de Manuel Tornare, conseiller national, circulait en fin d’après-midi. Le parti à la rose jouira du soutien des Verts, qui se contente de ses deux magistrats en place. L’Alternative pourrait éventuellement perdre quelques voix de l’extrême gauche au profit de l’avocat et ancien magistrat Christian Grobet, dont la candidature devait se discuter hier soir.
A droite, le PLR fera tout pour sauver son siège. Le comité directeur se réunit ce matin et lancera une procédure de candidature interne. Dans les couloirs du parti, on donne à tort et à travers les noms de Francine de Planta, conseillère administrative de Collonges-Bellerive, Christian Lüscher, Hugues Hiltpold, voire même Alain-Dominique Mauris, l’actuel président du PLR. Parmi les potentiels papables, le maire de Genève Pierre Maudet paraît toutefois le plus crédible, même s’il s’est défendu de commenter. C’est en tout cas une candidature que soutiendrait le PDC, attaché à faire jouer l’Entente sur ce coup. Pareil pour l’UDC, prête à s’allier à la droite élargie, à condition d’organiser des primaires, comme le demande un communiqué. Le premier à s’être dévoilé hier n’est autre que le chef du MCG, Eric Stauffer. L’homme se voit déjà aux manettes du Département de la sécurité, thème sur lequel il axera sa campagne. Préparé, l’agitateur public a daigné stopper toute procédure envers le libéral Pierre Weiss, qu’il avait aspergé d’un verre d’eau à la séance du parlement vendredi. PCA
Le Courrier