Lundi, 20 mai 2013

A propos de dealers...

MERCREDI 07 SEPTEMBRE 2011

RÉPRESSION • Me Jean-Pierre Garbade réagit à la médiatisation de la directive «secrète» du procureur général genevois Daniel Zappelli, qui «épargne les dealers (1)». Un faux débat, selon l’avocat genevois.

«Bandit! Voyou! Voleur! Chenapan! Qu’est-ce que c’est que ces hurlements. Bandit! Voyou! Voleur! Chenapan! C’est la meute des honnêtes gens qui fait la chasse à l’enfant» (Jacques Prévert). Ou version Genève: c’est la meute des honnêtes gens qui fait la chasse au dealer devenu ennemi public numéro un. Quelle hypocrisie! Quelle couardise! La chasse au dealer est aujourd’hui l’exutoire des racistes de tous poils, car les dealers sont noirs, maghrébins ou kosovars. Leurs clients – je ne l’invente pas, je défends un dealer – sont blancs, banquier, postier, fonctionnaire, infirmier, architecte, médecin, informaticien, comptable, avocat, étudiant, apprenti. La coke et le shit, c’est eux, les bien-pensants qui la consomment. Non par vice, ni par toxicomanie la plupart du temps, mais par envie de se faire plaisir.

Quelle hypocrisie, quelle couardise de faire la chasse à ceux qui fournissent l’eau que nous buvons en se chargeant des risques que nous n’assumons pas. Et à quel prix? Dealer, la belle vie? Quelle connerie! Tous, maghrébins, africains, kosovars sont venus ici parce que chez eux, il n’y a pas de travail. Tous, ils rêvent la même chose que nos jeunes: trouver un boulot honnête, fonder une famille et se construire sa maison. Et comme nous leur fermons la porte au nez, ils font ce qu’ils peuvent pour survivre et aider leurs proches restés à la maison. Qu’est-ce qui les distingue des employés de maison philippins qui viennent trimer chez nous sans papiers? Leur visibilité. Ils gênent parce qu’ils sont colorés comme les Roms. Et contrairement aux domestiques, ils ne peuvent s’adresser aux tribunaux pour obtenir justice s’ils se font arnaquer. Alors ils règlent leurs comptes au couteau.

Leur visibilité nous gêne parce qu’elle dévoile au grand jour qu’il existe des acheteurs. Elle illustre notre hypocrisie. Combien de millions dépensons-nous pour payer juges, avocats, magistrats et geôliers dans le seul souci de maintenir le trafic de stupéfiants dans l’illégalité? Pour ne pas avouer qu’il n’y a pas de deal sans acheteur et que la plupart des consommateurs ne sont pas des malades? Combien de juges, avocats, magistrats et geôliers ne gagnent leur vie que grâce à la répression des petits dealers? Une répression qui est un véritable appel d’air: car plus nous enfermons de dealers dans les prisons, plus nous offrons à d’autres l’occasion de les remplacer. Plus nous punissons, plus nous offrons du travail aux dealers parce que le client, lui, le Blanc, a besoin de sa marchandise. S’il l’obtenait légalement, le dealer n’aurait plus d’emploi. Mais cela, la meute des honnêtes gens ne veut pas l’entendre. Il est plus facile de hurler avec les loups.

JEAN-PIERRE GARBADE
Avocat, Genève.

 

 cf. la Tribune de Genève, 2 septembre 2011.

Vous devez être loggé pour poster des commentaires
Portrait de EugenBillard

Marci pour cet éclairage, mais...

Merci pour la présentation d'un point de vue constamment négligé. Cet article remet les choses en place avec un éclairage insolite mais tout-à-fait pertinent. Cela dit, la question de l'addiction et de la dépendance me semble esquivée: "...les bien-pensants qui la consomment. Non par vice, ni par toxicomanie la plupart du temps, mais par envie de se faire plaisir." Il est vrai que je connais mal les questions de toxicomanie, toutefois j'ai de la peine à croire qu'outre les banquiers, architectes, avocats, etc., la clientèle des dealers ne comprenne pas quelques (de nombreux?) paumés provenant des groupes les plus vulnérables de la société. Est-il vraiment pertinent d'affirmer que la plupart des consommateurs ne sont pas des malades? Jean-Pierre Garbade re-situe le problème, on lui en sait gré. Mais la solution reste à définir.