Vendredi, 24 mai 2013

Escalade de la violence entre antifascistes et extrême droite

VENDREDI 29 JUIN 2012

NÉONAZISME • La rixe qui a mené un jeune homme à l’hôpital soulève des inquiétudes sur la montée de l’extrême droite à Genève, à laquelle l’ultra-gauche fait front.

«Le coup de couteau ne découlait pas d’une rencontre fortuite.» Shlomo, acteur de la scène alternative genevoise, insiste sur la dimension politique des violences qui ont eu lieu aux abords de la scène PTR vendredi et qui ont conduit un homme à l’hôpital dans un état grave (Le Courrier d’hier). Si les versions concordent pour parler d’une rixe généralisée, l’enjeu de ces violences doit être situé dans un cadre plus large: celui de la montée de l’extrême droite à Genève.
L’incendie criminel qui ravage fin 2011 le magasin de culture alternative Antishop à Genève met le feu aux poudres. Pour Sébastien*, militant antifasciste, l’auteur est issu d’un mouvement d’extrême droite, connu pour ses actions violentes et sa radicalité. L’affaire mobilise la mouvance antifasciste, qui organise une manifestation en réaction. Par la suite, certains milieux culturels associés à l’extrême gauche sont victimes d’agressions de la part de militants d’extrême droite: Sébastien évoque le cas d’une maison d’habitation saccagée et marquée par des tags néo-nazis. Le porte-parole de la police cantonale genevoise, Patrick Puhl, refuse de commenter les tensions entre ultra-gauche et extrême droite.

«Une dimension d’autodéfense»
Ces altercations concernent pour la plupart les scènes culturelles alternatives. Celles-ci se caractérisent souvent par une forte identité de groupe qui passe par des dimensions esthétiques. Dans quelle mesure ces violences font-elles partie d’une culture commune de la confrontation, dont les motifs ne sont alors pas uniquement politiques? Shlomo ne nie pas un certain goût pour la violence chez certains, il insiste toutefois sur d’autres aspects: «A la base de ces
affrontements, il y a notre rejet de l’idéologie raciste qui à partir de faits historiques entend exclure ou éliminer des individus. Dans le conflit entre l’extrême droite et les antifascistes, le premier est l’agresseur et le second l’agressé. Il y a chez nous une dimension d’autodéfense.»
Interrogé sur l’existence d’une «culture de la confrontation» présente entre les scènes antifasciste et néo-nazie, Damir Skenderovic, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Fribourg et spécialiste de l’extrême droite suisse, fait un constat général: «Les jeunes ont toujours été le miroir de la société. En l’occurrence, ils voient qu’on vit dans une phase où le monde économique et financier est fortement dérégulé, où on peut agir sans scrupules, sans règles et limites. Pourquoi, dans leurs propres domaines, devraient-ils se comporter différemment des adultes? De plus, la violence a dans l’histoire de la jeunesse toujours eu une dimension provocatrice, qui a pour but d’interpeller et de se faire remarquer.»

Un rassemblement pour sensibiliser la population
Le discours de l’universitaire rejoint ici celui de Shlomo: «La lutte antifasciste tient de la responsabilité citoyenne, nous comblons le vide laissé par la non-réactivité des autorités et les incitons à réagir.» Même son de cloche du côté du militant antifasciste Sébastien: «Ce que nous voulons, c’est que l’extrême droite retourne dans la clandestinité qui était la sienne il y a cinq ans. Nous ne voulons plus que nos magasins soient brûlés, que des insignes néonazis soient arborés en toute impunité et que ces gens, qui militent pour la suprématie de la race blanche, puissent organiser des manifestations.»
La mouvance antifasciste prévoit un rassemblement pacifique samedi, dans le but de sensibiliser la population à la montée de l’extrême droite. I

*Prénom d’emprunt

 

«Certains rapports sont alarmants»
Qui sont ces extrémistes de droite? Le porte-parole de la police, Patrick Puhl, ne fait pas de commentaire: «Nous n’avons pas de directive fédérale spécifique concernant l’extrême droite genevoise.» Le rapport de l’Office fédéral de la police de 2011 ne fait quant à lui aucune mention de la question. Pour en savoir plus, il faut descendre dans la rue. Michaël Jaccard, employé du bar rock La Citadelle, témoigne: «On a dû interdire des membres de groupuscules d’extrême droite qui arboraient des insignes douteux.» Selon le professeur d’histoire contemporaine Damir Skenderovic, la position frontalière de Genève en fait un lieu privilégié pour la constitution de groupes d’extrême droite transnationaux.
Il déplore un manque d’intérêt pour le sujet: «Il n’y a pas en Suisse, comme c’est le cas ailleurs, de politique générale d’information sur  l’extrême droite, qui implique à la fois l’Etat, les médias et l’université. Les groupes dont il est question aujourd’hui à Genève sont peu connus. Toutefois, certains rapports sont alarmants: en 2005, des sociologues suisses ont fait une étude auprès de trois mille jeunes âgés entre 16 et 20 ans, qui met en évidence que 10% d’entre eux admettent une sympathie pour l’extrême droite. Enfin, il faut aussi prendre en considération le terreau politique. Prenez ce membre de l’UDC à Zurich qui a récemment fait référence à la Nuit de cristal: il était en poste élu dans le cadre de l’inspection des écoles et ce n’est pas d’un coup qu’il a adopté certaines idées.»

Et le chercheur d’évoquer les caractéristiques qui permettent d’identifier la tendance néonazie: «une idéologie centrée sur une forme d’ultraracisme, qui récupère des symboles et des textes politiques issus du Troisième Reich». Sur le site de Artam Brotherhood, groupuscule d’extrême droite français qui organise en juillet une réunion à Genève et sur lequel les soupçons pèsent dans l’agression au couteau (lire ci-contre), on peut lire les phrases suivantes : «Le lien entre un peuple et sa terre est d’une importance capitale, car une race coupée de son sol est tel un arbre déraciné: voué au pourrissement et à la mort. Comme le disait Walther Darré, théoricien du Blut und Boden, ‘il n’y a pas que du pain qui pousse sur nos sillons, il y a aussi des hommes’». Des références explicites à l’idéologie du sang et du sol, sur laquelle le nazisme est basé.

Interrogé à propos de la réunion prévue par Artam Brotherhood à Genève, le porte-parole de la police se contente d’indiquer que cette dernière sera vigilante. GVZ

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