L’élection des étrangers passera par une volonté politique forte
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DROITS CIVIQUES • Il ne suffit pas d’octroyer le droit d’éligibilité aux étrangers pour qu’ils soient élus, comme le prouvent les scrutins communaux neuchâtelois du printemps dernier. Analyse.
Les autorités issues des élections communales neuchâteloises de mai dernier sont désormais presque toutes entrées en fonction, à l’exception de celles des nouvelles communes fusionnées de Milvignes et Val-de-Ruz. Parmi les élus, on trouve quelques ressortissants étrangers. Depuis 2007, les personnes issues de la migration sont éligibles au niveau communal (législatif et exécutif). C’est donc la deuxième fois que des permis C installés dans le canton depuis au moins un an ont pu figurer sur une liste. Mais voilà, les candidats issus de la migration se retrouvent la plupart du temps en fond de classement.
Contre toute attente, alors qu’on aurait pu espérer qu’en 2012 le nombre de candidats d’origine étrangère augmente par rapport à 2008, il a au contraire diminué. Pour Neuchâtel, La Chaux-de-Fonds, Le Locle et Val-de-Travers, on comptait au total 43 candidats avec un passeport étranger en 2008 contre 36 en 2012. Le nombre des élus a en revanche augmenté: 6 en 2008 contre 15 en 2012. Mais cela reste peu.
Un seul extra-Européen élu
Ce d’autant que les élus sont tous d’origine européenne, à l’exception d’un ressortissant turc (POP La Chaux-de-Fonds). C’est la ville du Locle qui a élu le plus grand nombre d’étrangers (7 sur 11 candidats, 5 POP et 2 PLR). Dans le chef-lieu, en revanche, sur 10 candidats étrangers, seuls 2 ont été élus (Solidarités et PS).
S’il est difficile de tracer une frontière claire entre étrangers par le passeport et Suisses avec un nom exotique, une chose est sûre: les personnes migrantes d’origine extraeuropéenne peinent à passer la rampe. La spécificité suisse du système de panachage, qui autorise le vote en faveur de candidats de listes différentes, y est naturellement pour quelque chose: «Au niveau communal, l’électeur vote avant tout pour des personnes qu’il connaît, pas forcément pour un parti», note Pascale Gazareth, sociologue et militante du POP chaux-de-fonnier. «Pour avoir des chances d’être élus, les candidats d’origine étrangère doivent être bien intégrés dans leur parti et être actifs au niveau associatif. Leur niveau de formation joue aussi un rôle», poursuit la sociologue.
Mentalités pas prêtes
Gianfranco De Gregorio, immigré italien des années 1960 fraîchement naturalisé, récemment élu deuxième vice-président du Parti socialiste neuchâtelois (PSN) et candidat malheureux au Conseil général (législatif) de Neuchâtel, va plus loin: «Les Neuchâtelois ne sont pas encore prêts à être représentés par des étrangers. Ils ne nous font pas confiance pour gérer la chose publique.» Selon lui, la population accepte que les migrants s’intègrent, mais seulement jusqu’à un certain point: «Il est difficile de passer de l’intégration – droit de vote – à l’assimilation – droit d’être élu. Si les militants de gauche n’ont pas trop de problème à voter pour nous, nous ne recueillons pas de voix des autres partis. C’est ce qui nous manque pour être élus», constate-t-il.
Mais les partis ne portent-ils pas eux aussi une part de responsabilité dans ces échecs? Sans surprise, seule la gauche est active en matière d’intégration des étrangers. A droite, on laisse faire. «Nous sommes ouverts aux personnes issues de l’immigration mais n’avons aucune stratégie de promotion, pas plus que nous n’en avons pour les femmes ou les jeunes, malgré l’existence d’une section jeunes», note Damien Humbert-Droz, président du PLR neuchâtelois. Idem du côté de l’UDC qui prône la naturalisation – tout en refusant de faciliter son accès – comme moyen d’intégration.
Le discours est différent à gauche. Baptiste Hunkeler, coordinateur politique et de campagne du Parti socialiste neuchâtelois (PSN), estime que son parti «a la volonté d’intégrer les étrangers, pas seulement en les mettant sur une liste juste avant les élections, mais sur le long terme». Il évoque une commission migratoire dont l’un des objectifs est d’aller à la rencontre des communautés étrangères: «Nous aimerions en faire davantage», admet-il, avant de relever que les deux vice-présidents, Silvia Locatelli et Gianfranco De Gregorio, sont issus de l’immigration. «Cela répond à une volonté de la base et donne un signal fort.»
Le PSN serait-il prêt à se remettre en question sous l’influence de ses membres issus de l’immigration? «C’est précisément ce que nous recherchons: pouvoir bénéficier de leur vision et permettre à des idées différentes d’éclore», note-t-il. Et d’insister sur l’importance de se profiler comme «le parti qui démontre la richesse de l’immigration et l’importance de l’intégration».
Favoriser l’éclosion de personnalités
Gianfranco De Gregorio est aussi d’avis que son parti – tant au niveau national que cantonal – a une réelle volonté d’intégration des étrangers. Il estime cependant que le PSN pourrait en faire davantage lors des élections: «Je suis opposé à une liste d’étrangers, qui pourrait s’avérer contre-productive. Mais je souhaiterais que le parti favorise l’éclosion de personnalités issues de l’immigration en les mettant davantage sur le devant de la scène, lors de débats notamment», note-t-il. «Mon élection dans les instances dirigeantes du parti – je suis le seul vice-président étranger d’un parti cantonal en Suisse – constitue un pas important dans ce sens», admet-il.
Fruit d’une volonté politique d’appuyer les ouvriers d’ici et d’ailleurs, le POP, section La Chaux-de-Fonds, a une expérience de plusieurs années de travail avec des communautés étrangères: «Les Kurdes issus du Parti communiste nous ont contactés pour travailler ensemble, ce que nous avons accepté. Non seulement nous nous rejoignons sur le fond mais nous sommes en faveur de la libre circulation des travailleurs et de l’exercice des droits politiques sur le lieu de résidence», relève Pascale Gazareth. En 2004, le parti présentait déjà deux jeunes Kurdes naturalisés. En 2008, deux ressortissants de cette communauté étaient élus, contre un en 2012 (ainsi qu’une Suisse d’origine portugaise).
Du côté des Verts et de Solidarités, les membres issus de l’immigration sont les bienvenus. Mais ces deux partis n’ont pas de politique de recrutement spécifiquement axée sur cette population. «Nous avons déjà discuté plusieurs fois d’avoir une stratégie plus active dans le domaine mais cela ne s’est pas encore concrétisé. Des démarches particulières ont été menées dans certaines sections. Ailleurs, les contacts se font surtout par le biais de relations privées», relève Güldeniz Uregen, secrétaire générale des Verts neuchâtelois.
Le chemin à parcourir pour permettre à cette frange de la population d’être représentée au sein des instances politiques locales est encore long. I
Droits civiques balbutiants
De la théorie à la pratique, le fossé est grand en matière de droits civiques. En Suisse, ceux accordés aux étrangers sont rares, même si la situation a beaucoup évolué puisque les cantons et les communes leur accordent de plus en plus le droit de vote, voire même le droit d’éligibilité. De leur côté, les étrangers s’intéressent davantage à la chose publique. Pourtant, le chemin vers ...Les partis ambigus face aux candidats étrangers
Neuchâtel est-il si exemplaire en matière d’intégration des étrangers en politique? Le politologue Bülent Kaya, collaborateur scientifique au Forum suisse pour l’étude des migrations et de la population à Neuchâtel, pose un regard plus nuancé sur la situation. Issu lui-même de l’immigration, il est arrivé en Suisse il y a trente ans en tant que réfugié politique à la suite du coup d’Etat militaire de 1980 en Turquie. Interview.
Comment percevez-vous l’attitude des partis à l’égard des personnes d’origine étrangère?
Bülent Kaya: On a fait des progrès considérables en matière de participation politique. Il y a une ouverture structurelle. Au niveau formel, les cantons et les communes accordent de plus en plus le droit de vote aux étrangers, voire le droit d’éligibilité, comme c’est le cas à Neuchâtel. Les partis sont aussi de plus en plus ouverts aux étrangers et aux Suisses d’origine migrante. Je me souviens que dans les années 1980 ils nous contactaient pour faire les kebabs dans leurs fêtes. Aujourd’hui, ils font appel à nous pour figurer sur leurs listes. Et, ce qui est un progrès important, les personnes d’origine étrangère s’intéressent aussi de plus en plus à s’engager en politique. Mais le tableau n’est pas tout rose. Dans la pratique, si pas mal de choses ont été faites au niveau structurel, il faut encore améliorer la situation sur le plan des mentalités et des obstacles non formels qui font que les personnes d’origine étrangère n’ont pas les mêmes chances que les Suisses. Les exigences à leur égard sont beaucoup plus élevées et donc l’égalité des chances ne se manifeste pas encore de manière effective.
Les migrants ont-ils un rôle à jouer pour supprimer ces barrières non formelles?
Oui, je pense qu’ils doivent faire des efforts pour saisir l’opportunité politique qui se présente et comprendre le fonctionnement du système politique et électoral suisse. Prenons l’exemple des élections en Turquie. Si un ressortissant de ce pays est sur une liste et qu’il a des chances d’être élu, il acceptera même s’il n’a jamais participé à la vie du parti ou que la base ne le connaît pas. En Suisse, le système du panachage fait que les électeurs déterminent leur liste comme ils le souhaitent. Ils ne votent pas toujours pour une liste, mais pour des personnes. Au niveau local, la culture politique exige qu’on soit visible, bien implanté dans la vie politique et sociale. Pour cela il faut participer aux réunions du parti, être engagé au niveau associatif, etc. Si vous n’êtes pas dans ces canaux et que vous vous trouvez sur une liste, ce n’est pas adéquat.
Les partis, surtout de gauche, font de gros efforts pour présenter des candidats d’origine étrangère...
Oui, mais cela ne suffit pas. Les partis doivent réfléchir à ne pas chasser les têtes deux mois avant l’établissement de leur liste en se reposant presque uniquement sur des réseaux de connaissances privés. Quels que soient leurs objectifs – parvenir à une intégration politique incluant la diversité démographique de la population ou combler un manque des candidats –, c’est la manière dont ils procèdent qui est contre-productive. Les partis n’ont pas de stratégie pour promouvoir les candidat-e-s d’origine étrangère. C’est une erreur. Ils devraient mener une réflexion de fond sur le type de personnes dont ils ont besoin, dans quel domaine, etc.; et ensuite seulement s’adresser aux associations ou aux communautés migrantes pour trouver les profils en question. Autrement, le risque est de tomber sur des candidats qui ne sont pas connus dans leur communauté et qui ne sont pas actifs dans les associations et la vie sociale et sociétale en général. Ces personnes ne peuvent obtenir les voix ni de leur communauté ni des autres électeurs. Il ne suffit donc pas de remplir les listes. Les partis doivent considérer la recherche de candidats comme un investissement. Ils doivent permettre à ces derniers de se faire connaître de la base et de s’intégrer dans leurs structures avant de les présenter aux élections.
Avez-vous un exemple concret?
J’ai été contacté par un parti de gauche qui m’a proposé d’être parmi ses têtes d’affiche pour avoir plus de chances d’être élu. Je n’avais aucun lien avec ce parti, la base ne me connaissait pas. J’ai donc refusé. Prioriser une personne avec un nom étranger peut en prétériter d’autres, plus engagées, qui contribuent au développement du parti. Cette politique de discrimination positive peut créer des tensions. Ces partis veulent sûrement en toute bonne foi promouvoir les étrangers, ce que j’approuve pleinement. Mais je pense qu’ils devraient avoir une stratégie de promotion plus réfléchie, sur le long terme. En se contentant de mettre des noms sur une liste, ils promeuvent une «politique de vitrine».
Qu’entendez-vous exactement par politique de vitrine?
Les partis ont besoin de candidats d’origine étrangère car cela leur permet d’attirer les votes de leurs communautés. Ceux qui sont élus ont le sentiment que le parti attend ces votes mais pas leur engagement. Sous-entendu: «Vous nous soutenez, mais c’est nous qui faisons la politique.»
Une amie qui siège dans un parlement cantonal suisse alémanique a été contactée pour figurer sur une liste lors des élections fédérales. Elle a refusé par manque de temps. On lui a rétorqué: «Vous croyez vraiment que vous serez élue? C’est seulement votre nom qu’on veut.» Pour se présenter, il faut croire en sa chance, même si elle est infime, d’être élu-e, sinon c’est inutile. Le problème est que ce genre d’attitude fait douter de la volonté d’ouverture des partis. Si le but est uniquement de remplir une liste, c’est contre-productif. Cela décourage de s’engager. D’où l’importance pour les partis de réfléchir à leur politique de recrutement. Ils ont une part de responsabilité dans le manque de candidats et le «traçage» des noms étrangers sur les listes.
Y a-t-il d’autres points à améliorer?
Les étrangers sont considérés comme des spécialistes des questions de migration et donc les partis les cantonnent volontiers dans cette problématique. Ils ne sont pas approchés pour leur avis dans le domaine du sport, de la santé, de l’éducation ou de l’environnement. C’est une stratégie extrêmement dangereuse car dans le contexte actuel, avoir un discours promigratoire, ce qui est logiquement le cas des personnes migrantes, risque de les marginaliser. Il est important au contraire de montrer qu’il s’agit de personnes comme les autres, avec des intérêts variés.
A vous entendre, les partis ne semblent pas prêts à intégrer la diversité en leur sein...
On peut se poser la question. J’ai une anecdote à ce propos. En 2004, le PDC avait présenté sur sa liste pour le parlement de Bâle-Ville une femme voilée d’origine turque qui, contre toute attente, est arrivée première viennent-ensuite. A l’évidence, cette situation posait problème. Mais c’est seulement lorsque cette candidate est arrivée à ce niveau que le parti s’est posé la question de savoir s’il était prêt à avoir une élue voilée. Il ne l’était pas. Etonnamment, alors que des désistements en cours de législature ont lieu dans tous les partis, aucun élu PDC ne s’est retiré. Il y a sûrement eu des pressions pour ne pas devoir affronter cette situation.
Si les partis refusent d’analyser les conséquences de leur politique, le risque est que les étrangers décident de créer leur propre parti. C’est une idée très concrète, qui a notamment été évoquée à la suite des élections cantonales zurichoises d’avril 2011, où Zeljko Vuksaniviç, un candidat d’origine étrangère, en septième position sur la liste du PS, s’est retrouvé en onzième et dernière place. Personnellement je suis opposé à cette solution car il faut tenir compte des progrès faits depuis les années 1980. Il est préférable de résoudre les problèmes pour aller plus loin, notamment en travaillant dans les partis sur les mentalités et les démarches de recrutement.
propos recueillis par cgm
«Nous ne sommes pas des candidats alibis»
Njo Moubiala, Suisse d’origine congolaise, vient de débuter sa première législature, sous les couleurs socialistes, au Conseil général de Peseux où il remplaçait déjà un démissionnaire, sans être un viennent-ensuite: «J’ai pu me faire la main. Le groupe a soutenu ma candidature», relate-t-il. Mais ses premiers pas en politique, c’est à La Chaux-de-Fonds qu’il les a faits il y a une dizaine d’années. Son élection à Peseux, où il ne vit que depuis 2010, est selon lui le fruit de son implication personnelle: «Je suis sur le terrain et fais du porte-à-porte pour faire signer des initiatives et me faire connaître de la population. Lorsque vous êtes d’origine étrangère, vous devez vous impliquer davantage que les Suisses de souche afin que la population vous juge sur vos idées, et non sur la couleur de votre peau notamment», relate-t-il.
En 2008, il avait refusé de se présenter à La Chaux-de-Fonds, estimant qu’il n’était «pas encore assez mûr». La Fédération neuchâteloise des communautés immigrantes (Féneci), créée par le socialiste d’origine italienne Gianfranco De Gregorio pour défendre les intérêts des différentes communautés étrangères du canton, a débattu de ces questions. «Nous sommes d’avis que nous ne devons pas accepter d’être des candidats alibis. Si nous nous présentons, c’est pour faire campagne et être élus. Mais il faut s’en donner les moyens et oser aller au front», conclut Njo Moubiala. cgm
«Pourquoi pas une liste d’étrangers?»
Quand bien même Kodjo Agbotro, Togolais avec un permis C, a siégé pendant huit mois au législatif du chef-lieu et s’est déjà présenté en 2008, il n’a pas été élu. Engagé au Parti socialiste depuis 2004, il y est bien intégré. Après s’être fortement engagé en 2007 dans la campagne en faveur de l’éligibilité des étrangers, il a décidé de s’engager pour les valeurs qu’il défendait. «Pour être élu, les voix de gauche ne suffisent pas. Des voix de droite sont nécessaires, ce qui n’a pas été mon cas», note-t-il. Ne travaillant pas à Neuchâtel et étant engagé dans des associations déjà acquises à la cause des étrangers, il ne s’attendait pas «à des miracles».
La stratégie du parti est-elle en cause? «Les personnes qui s’engagent en politique ne le font pas pour faire de la figuration. Les ambitions personnelles font que personne ne veut se laisser prendre sa place. C’est donc à moi de faire les efforts nécessaires pour être élu», relève-t-il, comparant la politique au monde professionnel, où les obstacles sont monnaie courante.
Il estime malgré tout que le parti devrait faire davantage d’efforts: «Pourquoi le PSN ne mènerait-il une expérience pilote et ne créerait-il pas une liste d’étrangers pour voir si cela fonctionne? Cela poserait la question de la légitimité d’être élu sur ce seul critère. Mais, de la même manière que les femmes et les jeunes ne se cantonnent pas aux thématiques qui leur sont propres, il faut démontrer qu’il en irait de même pour les étrangers», conclut-il. cgm





