Jeudi, 23 mai 2013

Socrate psychédélique

JEUDI 28 JUIN 2012

Entre les lignes

Si j’en crois les journaux, les Genevois ont élu un génie planétaire – un «rassembleur non doctrinaire» mariant «la force de Périclès et la pensée de Socrate», comme j’ai pu le lire, sans oser rire, dans La Tribunede Genève. Vous l’aurez reconnu: Pierre Maudet. Droite pour droite, en effet, autant avoir M. Maudet – tant il est vrai qu’au pays des pitbulls, le gentleman est roi.

Face à tant d’enthousiasme, respirons un grand coup. Que nous dit Pierre Maudet, par exemple, sur la sécurité? Qu’il faut plus de policiers, plus de place en prison, plus de détention administrative pour les criminels étrangers. On a déjà vu moins doctrinaire. Et puis, dans un texte disponible sur son blog sous le titre «Une certaine idée de Genève», je lis ça: «La rhétorique du PS sur la sécurité consiste généralement à dire qu’il suffit de donner des prestations sociales plus généreuses pour supprimer les sources de criminalité. Ce qui est une vision étonnante: les socialistes veulent-ils dire que les chômeurs et les bénéficiaires de l’aide sociale, voire les rentiers AVS/AI, sont les auteurs des crimes dans notre Canton et qu’ils le font parce qu’ils crient misère? Ou alors voudraient-ils dire qu’il faut, fissa, verser des rentes confortables à chaque «zizou» ou braqueur lyonnais, afin qu’il devienne du jour au lendemain un brave type?». Bel exemple de choc idéologique primaire. Et bel exemple, surtout, de raisonnement fallacieux. Car notre nouveau magistrat commet ici ce que les logiciens nomment le «sophisme de l’homme de paille» – lequel consiste à attaquer une version déformée, et manifestement ridicule, de la position adverse. Socrate aurait apprécié.

Sur le fond, on peut distinguer trois théories pures de la criminalité. 1) Il y a d’abord le déterminisme social: on commet des crimes si on y est poussé par un contexte social favorable. Pour lutter contre le crime, il faut donc modifier le contexte «criminogène». C’est probablement dans cette case que Pierre Maudet voudrait ranger le discours socialiste. 2) Il y a ensuite la doctrine du choix rationnel: on commet des crimes si cela promet de maximiser la satisfaction de nos intérêts. Pour lutter contre le crime, il suffit alors d’attacher aux délits des sanctions assez lourdes et assez certaines pour que – même si l’acte criminel porte ses fruits – il ne soit jamais dans l’intérêt d’un homo economicus de violer la loi. Certes, en piquant le sac de cette vieille dame, je gagne 1000 francs; mais ils ne valent pas les cinq ans de prison que je prendrai à coup sûr dans les gencives. 3) Il y a enfin l’approche démonologique: on commet des crimes si l’on est mû par l’appétit du mal. De ce point de vue, j’en ai peur, il n’y a pas grand-chose à faire.

Quelle théorie acheter? Aucune, ou les trois à la fois. Car le crime n’est pas une substance chimiquement homogène, et il faut se méfier des théories trop pures. Personnellement, je penche pour la démonologie quand on me parle du dépeceur de Montréal. Pour le choix rationnel quand je considère l’art du cambriolage ou le trafic de drogue. Pour le déterminisme social quand on me raconte certaines bagarres d’honneur au couteau –<\!p>«T’as regardé ma meuf, bâtard? Prends ça, tu vas voir comme je suis un vrai mec». Il me paraît donc très probable que des allocations sociales ou des sanctions sévères seraient inefficaces pour calmer le dépeceur de Montréal; très probable que tout l’appareil répressif du monde donnera peu d’effets contre le trafic de drogue tant qu’il y aura des armées de réserve d’exclus ou de miséreux n’ayant que le deal pour espoir de revenu; très probable qu’une meilleure éducation et un bon coup de matraque sont nécessaires pour lutter contre les rixes entre primates. Le bon sens, si cher à Pierre Maudet, devrait certainement commencer par ce type d’œcuménisme prudent. Notre génie, au contraire, semble n’avoir aucun doute sur les promesses d’une solution exclusivement répressive.

Mais après tout, c’est un homme politique. En tant que tel, il diffère de Socrate sur trois points au moins. 1) L’art de la discussion socratique exige, avant d’attaquer une position adverse, qu’on fasse l’effort de la comprendre correctement et de la formuler de manière aussi convaincante que possible. L’assaut contre des hommes de paille est de ce point de vue de très mauvais aloi. 2) Socrate avait à cœur de ne pas se mettre «en peine de ce que la multitude dira de nous». Seul compte le bon argument, et l’opinion publique peut aller se rhabiller. Hors de question, donc, de dire aux gens ce qu’ils veulent entendre pour capter leurs suffrages. 3) Socrate est connu pour son humilité épistémique – cette modestie à l’égard de sa propre sagesse qui motive le célèbre «Je sais que je ne sais rien». Un politicien en campagne, au contraire, doit faire comme s’il avait réponse à tout. Presque tout candidat, vous l’aurez noté, est à la fois économiste, sociologue, juriste, psychologue, philosophe – et pourquoi pas karatéka.

Alors reconnaissons à Pierre Maudet sa maîtrise dans l’art d’arpenter les marchés. Mais à celles et ceux qui croient voir en lui Socrate ressuscité, rappelons simplement que la loi proscrit les drogues psychédéliques.

 

* Philosophe, auteur du Dilemme du soldat. Guerre juste et prohibition du meurtre et de Gare au gorille. Plaidoyer pour l’Etat de droit.

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