Mercredi, 22 mai 2013

Utopie minière illuminée

JEUDI 28 JUIN 2012
«Les Indes noires»: à découvrir dans une ancienne mine du Val-de-Travers.
DR

MARIONNETTES • Au Val-de-Travers, entre fantastique gothique et naturalisme, «Les Indes noires» de Jules Verne propose un périple souterrain.

L’ancienne mine d’asphalte de la Presta, dans le Val-de-Travers, accueille jusqu’au 14 juillet la création marionnettique hors normes adaptée d’un roman injustement oublié de Jules Verne, Les Indes noires, par le Théâtre de la Poudrière. Un spectacle déambulatoire foisonnant d’inventivité déployé au cœur d’une nécropole ouvrière devenue site touristique. Mis en scène par Yves Baudin, le récit s’ouvre sur la perte, le deuil. Soit l’évocation veinée de fraternité humaine par l’ingénieur James Starr (poignant Daniel Hernandez), de la fermeture de la mine, comme d’autres sites productifs aujourd’hui démantelés et délocalisés. Evoquée en 1877 par Verne, la ruine de l’ancienne cité minière d’Aberfoyle atteste que la surexploitation des ressources naturelles terrestres limitées pour le profit exclusif d’une minorité, sans respecter ses rythmes et sa logique, mène au pire.

Positivisme scientifique
Rappelant la publication originelle du roman fragmentée en feuilleton au XIXe siècle dans Le Temps, une vingtaine de brèves stations entrent en résonance alchimique avec l’air, la terre, le feu et l’eau – éléments que l’écrivain désirait allier pour une symphonie du monde – en autant de scènes théâtrales marionnettiques. Supérieures en richesses à la colonie des Indes orientales, ces Indes noires se déploient entre l’industriel vernien – par la mécanique horlogère de petits automates chaînés se déplaçant seuls – et le dialogue interrogeant l’animé et l’inanimé grâce à la marionnette. Du coup, la communauté des mineurs évolue tels des pantins guettés par la faim et l’anéantissement.
Les choix scénographiques s’emploient à varier leurs perspectives et les angles de vue du spectateur: bifrontalité d’un couloir de galerie, anfractuosité, nef minérale, castelet en armoire travaillant son action en cadrages proches de la grammaire cinéma. La taille des personnages, elle, se module de la grandeur humaine initiale des marionnettes en passant par celles traditionnelles à crosses pour aboutir à la marotte miniature à tiges. Tout cela au gré d’une progression à multiples couches sonores, dans ce que Verne dépeint comme une cathédrale labyrinthique minérale vue comme un organisme vivant.
Le balancement de l’histoire tient entre le rationnel industrieux et le surnaturel avec ses manifestations de fantôme et harfang – rapace des profondeurs. En le relayant par un jeu sur les échelles de représentation ou par des effets spéciaux archaïques et forains, la création montre à l’envi comment Verne excelle à mettre en scène le singulier, le bizarre. Pour le langage propre à la marionnette, l’adaptation due au dramaturge Yves Robert s’est heureusement souvenue que Verne fut auteur de théâtre. Ce dernier envisagea ainsi les dialogues entre ses personnages dans le dessein de la scène, recourant à des jeux de mots musicaux, ponctuant de coups de théâtres ses intrigues romanesques, épiques et philosophiques.

La femme est l’avenir...
L’adaptation met au premier plan deux figures féminines. Représentée par une marionnette diaphane évoluant comme en apesanteur, la jeune Nell n’a connu ni l’espace, ni le temps, ni la lumière, enfermée dans un monde souterrain par son arrière grand-père. Mais le patriarche Silfax – misanthrope Nemo soucieux de la préservation des richesses terrestres et révolutionnaire solitaire dostoïevskien du sous-sol miné par la folie – lui a néanmoins appris à lire et parler, quoique de manière balbutiante. Madge Ford, elle, est une marionnette Mère Courage nourricière en robe «rouge révolution»: elle stigmatise les puissances destructrices de la science guerrière, les corps réduits en cendres par le feu nucléaire à venir. Enfin, la veine anarchisante du jeune Verne palpitant vers un socialisme utopique (Saint-Simon, Fourier) se retrouve dans le rêve de la Nouvelle-Aberfoyle merveilleusement traduit ici sous la forme d’une maquette représentant une ville minière. Singulièrement dépeuplée, comme tous les lieux utopiques chez Verne, elle est la saisissante image inversée du monde de la surface.

 

Jusqu’au 14 juillet. «Les Indes Noires». Mines de La Presta. Val-de-Travers, Rés: tél. 032 724 65 19,
www.indesnoires.ch

 
Le Courrier
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