Jeudi, 23 mai 2013

Le restaurant Ekir propose la solidarité à la carte

LUNDI 25 JUIN 2012
Trente personnes partagent chaque jour le menu de midi et la convivialité à Ekir.
GUILLAUME PERRET

LA CHAUX-DE-FONDS • Le restaurant Ekir sert chaque jour des repas à des prix très bas. L’association ne considère pas l’ouverture du restaurant de Caritas comme une concurrence.

Le nouveau restaurant social de Caritas à La Chaux-de-Fonds fera-t-il de l’ombre à Ekir, qui accueille depuis trois ans une trentaine de clients à l’AVS, à l’AI et à faibles salaires? Le menu du restaurant Ekir est vendu au prix de 7 francs. Il résulte du travail de dizaines de bénévoles, qui ressortissent eux-mêmes fréquemment à une certaine précarité sociale. Mais au Pantin, le restaurant fruit du partenariat entre l’Etat, la Ville de La Chaux-de-Fonds et Caritas, dont l’ouverture est prévue en novembre prochain, on se restaurera pour 5 francs seulement. Mais Harib Djilali, membre fondateur d’Ekir qui est aujourd’hui aux fourneaux, ne considère par le futur restaurant de Caritas comme une concurrence.
«Offrir un repas à une thune a été notre objectif depuis le début», confie-t-il. Ces 2 francs de différence incarnent la différence entre une autogestion bénévole et un entrepreneuriat social, cadré et subsidié.
«On ne souhaite pas dépendre des pouvoirs publics, pour éviter un certain contrôle», explique M. Djilali, devant son émincé, purée et légumes. Comme d’autres membres de l’association propriétaire du restaurant, il présente un passé anarchiste.

Chaleur humaine
La Ville soutient tout de même l’association à hauteur de 1000 francs par an, laquelle aimerait une autre forme de soutien. «Avec une garantie de déficit pour notre loyer, on pourrait garder la tête hors de l’eau quand les rentrées sont plus faibles», exprime l’Algérien, passé au dessert. Jusqu’ici, l’association a toujours honoré ses 810 francs de loyer mensuel. Cette aide sera discutée prochainement avec la nouvelle conseillère communale en charge des affaires sociales, Nathalie Schallenberger.
Si Ekir joue un rôle économique évident pour la bourse de ses quelque 70 à 80 clients réguliers et occasionnels, ces derniers viennent surtout chercher un peu de chaleur humaine au 90 de la rue de la Serre: «Les gens qui nous visitent se sentent seuls!» M. Djilali pointe du doigt l’isolement qui emboite souvent le pas de la pauvreté. «Ekir – manger ensemble», arbore justement l’enseigne de la rue de la Serre. «Ici, comme le local est exigu, on s’assied avec des gens qu’on ne connaît pas. On est obligé de se serrer.» M. Djilali remue son café, avant d’ajouter: «Notre association plaide pour une société solidaire, mais avec tout ce travail, on n’a plus beaucoup de temps pour militer!» lance-t-il en plaisantant.
«Au début, on voulait que le restaurant soit un lieu de mixité entre classes sociales. Mais on n’y est pas parvenus, poursuit l’Algérien. Les chômeurs nous visitent rarement: quand on perd 20% de son revenu, on mange chez soi. Et les personnes à l’assistance sociale vont plutôt au Seuil1, où on leur sert une soupe et une salade gratuitement.» Le constat de M. Djilali est sans appel: «On ne mélange pas les précarités entre elles.»
Et la mixité culturelle? «Des ouvriers africains, travaillant dans le local voisin, dînent chez nous chaque jour, et la communauté sud-américaine chaux-de-fonnière organise chaque vendredi son repas à Ekir, avec son propre cuisinier», précise M. Djilali, dont la place vient d’être débarrassée.

Repas de soutien
«Un restaurant, c’est plus une question d’ambiance que de stratégie», réagit Christian Beuret2. Le baroudeur de la précarité neuchâteloise ne considère pas l’absence de mixité sociale comme un échec. «Je me réjouis déjà que trente personnes mangent chaud et équilibré chaque jour!»
«Des amis salariés nous ont confié ne pas venir manger à Ekir par crainte de voler la place d’une personne pauvre!» témoigne M. Djilali. A la question d’un tarif différencié, la réponse fuse: «On ne veut pas classer les gens.» Par contre, l’idée d’organiser des repas de soutien en soirée fait son chemin. M. Djilali y croit. «Mais c’est du boulot supplémentaire.»
Avant de quitter la table, il revient sur la solitude des laissés-pour-compte. «C’est un scandale qu’aucun lieu social ne soit ouvert le soir et le week-end à La Chaux-de-Fonds, s’irrite-t-il. «On réfléchit à ouvrir les samedi et dimanche à midi.» La solidarité n’a pas de répit. I

 

  • 1. Le Seuil est une structure de jour venant en aide aux toxicomanes.
  • 2. Christian Beuret dirige la Joliette, le programme d’intégration socioprofessionnel du CSP neuchâtelois.
 

Caritas ouvre son restaurant en automne
Forte de son expérience de douze ans avec le restaurant de l’Espace des solidarités à Neuchâtel, Caritas sera le tenancier du restaurant social dans l’immeuble du Pantin, au centre-ville de La Chaux-de-Fonds. L’œuvre table à la fois sur l’offre à bas prix et un programme d’insertion pour le personnel. «L’objectif est d’offrir des stages de réinsertion de trois à six mois en cuisine. Des expériences similaires ont démontré un bon taux d’embauche ultérieur des stagiaires», indique Annie Clerc, conseillère communale sortante en charges des affaires sociales. «L’impulsion de la Ville a été d’acheter l’immeuble», précise-t-elle.

«La dimension particulière du projet, c’est le lien avec la culture», explique Hubert Péquignot. Le directeur de l’œuvre caritative table sur les interactions: «Des personnes en programme chez nous pourront par exemple s’engager en tant que bénévoles dans un événement organisé par l’une ou l’autre des six associations qui cohabitent au Pantin [dont celles organisant le Bikini Test et la Plage des Six-Pompes].» pah

Vous devez être loggé pour poster des commentaires