Mardi, 21 mai 2013

Nénette et les manchots

SAMEDI 23 JUIN 2012

CIN-OPTIQUE

Certaines nouvelles d’agences semblent avoir pour principale, voire unique fonction d’amuser les lecteurs. Noble tâche et surtout sympathique antidote aux flots de nouvelles terribles, inquiétantes, nauséabondes qui nous inondent quotidiennement!

Ainsi, après le Guardian, le 9 juin, presque tous les journaux ont raconté que le conservateur du Museum d’histoire naturelle de Londres venait d’exhumer un article scientifique d’un certain George Murray Levick: coincé au Pôle Sud pendant l’hiver 1912-1913 avec cinq autres rescapés de l’expédition Scott en attente d’être secourus, Levick avait eu tout loisir d’observer les manchots. Et surtout, en bon Anglais à la morale rigide, il avait été horrifié par le comportement sexuel de ces oiseaux que leur «costume» et leur verticalité font ressembler à des gentlemen: «Homosexualité, actes pédophiles sur des poussins et même tentatives de copulation de manchots mâles avec des femelles décédées...». A noter, et c’est ce qui fait tout le sel de la nouvelle, qu’il avait consigné ses observations en grec pour éviter de les rendre accessibles au lecteur moyen!

A son retour, il avait écrit un article scientifique dans lequel il soulignait le manège des jeunes manchots mâles qui se rassemblent en bandes «d’une demi-douzaine d’individus ou plus et traînent aux alentours des tertres, en incommodant les occupants par leurs actes de dépravation répétés». Article mystérieusement égaré (ou caché) qui ressurgit donc aujourd’hui et que le conservateur du musée commente en précisant que les mœurs de ces oiseaux sont à imputer au climat de l’Antarctique, que les manchots n’ont que quelques semaines pour effectuer leur cycle de reproduction qui démarre en octobre: «Les jeunes adultes n’ont tout simplement aucune expérience sur la manière de se comporter, d’où l’apparente dépravation de leur comportement». Voilà qui, bien sûr, nous rassure!

Et le cinéma dans tout cela? De nombreux théoriciens et psychanalystes ont souligné qu’il était né de la «pulsion scopique», c’est-à-dire, pour aller vite, du désir irrépressible pour l’enfant de savoir et de voir ce qu’il se passe dans la chambre à coucher des parents. Que la pulsion scopique porte prioritairement sur la sexualité, le cinéma (animalier ou non) en fournit quotidiennement la preuve, non? C’est bien sûr aussi à cette pulsion que cède le brave Levick, malgré ses réactions de moraliste outragé, en décrivant minutieusement dans son article les comportements sexuels des manchots.

De plus, je rappelle qu’à l’origine le cinématographe se veut instrument scientifique d’enregistrement du mouvement des êtres humains certes, mais aussi des animaux (cf. les chevaux de Marey). Le documentaire animalier est donc né en même temps que le cinéma et il continue à fasciner (cf. les multiples émissions de télévision consacrées aux animaux). Mais derrière le propos «scientifique», derrière la possibilité de découvrir des mondes inaccessibles au commun des mortels (Le Monde du Silence (1956) de Cousteau et Malle), ou derrière une visée écologique comme dans Le peuple migrateur (2001) de Jacques Perrin et co, ou La Marche de l’empereur (2005) de Luc Jacquet, ce genre cinématographique est marqué par une terrible propension à l’anthropomorphisation du monde: plus qu’à la recherche de l’autre, c’est au plaisir de voir les animaux reproduire des comportements humains que cèdent le plus souvent les tenants du genre (L’Ours (1988) d’Annaud). Ce qui me rend souvent ces films irritants.

D’où mon plaisir lorsque Nicolas Philibert eut l’idée, pour Nénette (2010), de placer la caméra dans la cage de l’orang-outan, le documentaire portant alors sur les humains et leurs réactions devant le grand singe plus que sur celui-ci! Mais est-ce si simple? Au fond, qu’est-ce qui m’assure que je n’anthropomorphise pas à mon tour Nénette en lisant dans son geste de se gratter la tête et dans son regard fatigué un étonnement vaguement méprisant à l’égard des humains?
 

 

* Cinéphile.

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